«Le plurilinguisme est une donnée de la situation linguistique dans le monde»

Publié le par Mahi Ahmed

~~Professeur Dalila Morsly. Sociolinguiste «Le plurilinguisme est une donnée de la situation linguistique dans le monde» le 06.05.14 | Titulaire d’un doctorat de 3e cycle et d’un doctorat d’Etat, Dalila Morsly est professeur émérite à l’université d’Angers, en France. Elle est aussi membre fondatrice du laboratoire de recherche, SLADD, de Constantine. -La notion de pluralisme linguistique était considérée comme un handicap et, paradoxalement, à l’ère de la mondialisation, le même concept est devenu un excellent vecteur de richesse linguistique. Comment expliquez-vous ce bouleversement conceptuel ? Le concept du plurilinguisme n’était pas considéré comme un handicap linguistique. C’est plutôt la mise en évidence de l’ensemble des langues parlées par un locuteur, quel qu’il soit, qui était considéré comme un handicap dans le domaine de l’acquisition des langues et du savoir dans les deux niveaux, scolaire et universitaire.On avait l’impression qu’il y avait une difficulté à apprendre plusieurs langues à la fois et que cela pouvait gêner l’apprentissage, en particulier de la langue de l’école. Aujourd’hui, on a beaucoup évolué sur ces questions-là. Le plurilinguisme est une donnée de la situation linguistique dans la majorité des pays du monde, en d’autres termes, c’est mille et une réalités sociales. Il faut savoir qu’en cours d’apprentissage d’une langue, l’apprenant ne met pas dans sa poche toutes les autres langues qu’il parle, lit ou écrit. Nous avions intérêt à développer ce qu’on appelle les compétences de communication en mettant en exergue le bagage pluriel des individus afin de rendre plus performante l’acquisition des savoirs. A l’ère des échanges internationaux de plus en plus intenses dans tous les domaines de la vie économique, sociale, culturelle… il devient difficile d’imaginer une société unilingue. En Algérie, on voit que cette question se développe de plus en plus. A titre d’exemple, on enseigne des langues qui, jusqu’ici, n’étaient pas vraiment présentes dans le système éducatif, comme le chinois et le turc. -Cinquante ans après l’indépendance, quel bilan faites-vous des pratiques linguistiques algériennes ? Il est difficile de cerner ce sujet en quelques mots. Ce colloque se veut une opportunité d’étudier les usages, les variétés, les langues que des Algériens d’aujourd’hui parlent. Nous nous posons cette question parce qu’il y a eu, chez nous, une évolution à différents niveaux. Celle-ci se manifeste tout d’abord dans la politique linguistique ; pendant longtemps, on a refusé de parler au niveau institutionnel de la langue amazighe. Maintenant, elle est reconnue comme langue nationale, au même titre que l’arabe. L’introduction de tamazight a eu nécessairement une incidence sur les pratiques linguistiques algériennes. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, qu’au bout de 50 ans, le secteur de l’enseignement a été largement arabisé et que cette démarche a été accompagnée par la généralisation de l’enseignement. La scolarisation de la femme et son intégration dans le monde du travail ont aussi contribué dans l’émergence du plurilinguisme chez nous. -L’Algérien est plurilingue. En général, il s’exprime en arabe dialectal mélangé avec des mots français algérianisés ou en tamazight. Comment jugez-vous l’alternance avec laquelle le citoyen algérien passe d’une langue à une autre ? L’alternance des langues est une donnée inévitable chez tous les citoyens du monde qui parlent plusieurs langues. Il y a tout un discours qu’on entend dans la société et même chez certains professeurs. Ce discours consiste à dire que le locuteur qui passe du français vers l’arabe, par exemple, est handicapé, c’est pourquoi il change de langue. Et ce n’est pas du tout cela. Quand vous prenez les textes de la presse arabophone, par exemple, ils sont écrits en «ârabia fos’ha», l’arabe écrit, et puis il y a des passages en arabe parlé, souvent sous forme de proverbes ou d’expressions idiomatiques. Cela veut dire que le rédacteur de l’article trouve que cette forme établit une connivence beaucoup plus importante avec son public que le fait d’illustrer ses propos dans une langue parlée par tout le monde. C’est pareil en français, c’est un mode de communication jugé efficace pour créer des effets humoristiques ou pour mieux faire passer le sens de ce que l’on veut dire. Donc l’Algérien passe bien souvent d’une langue à une autre pour établir une connivence. -Les langues berbères, comme tamazight, reviennent souvent dans vos exposés et recherches. Quelle analyse faites-vous de la position de cette langue, instrumentalisée lors de la campagne présidentielle du 17 avril ? La langue amazighe revient dans mes recherches parce que je suis une sociolinguiste, je travaille sur les réalités langagières du pays. Tamazight constitue une des dimensions du plurilinguisme algérien. Je ne serais pas sérieuse si je ne prenais pas en compte cette dimension. Cette langue est maintenant enseignée, il est donc intéressant d’observer les dynamiques qu’entoure cet apprentissage en classe. Les questions d’ordre didactique mais aussi sociolinguistique intéressent nécessairement un sociolinguiste. Quand une langue qui était essentiellement la langue de la maison devient une langue d’enseignement, qu’elle est utilisée dans les médias parce que nous avons maintenant une chaîne de télévision amazighe, comment va-t-elle répondre aux besoins nouveaux auxquels elle doit faire face ? Par exemple, tamazight, étant une langue de la maison, n’a jamais été utilisée comme langue pour le domaine professionnel, qu’il s’agisse du monde économique ou de la médecine. Aujourd’hui, les journalistes, au journal télévisé, parlent d’économie, de technologie, etc. Comment font-ils ? A partir de quel corpus ? De nombreux travaux essayent de créer de nouvelles terminologies et de nouveaux concepts pour permettre au journaliste de parler en tamazight de tout cela. Des efforts immenses visent cela, de même qu’au niveau de l’écriture. La question de la graphie amazighe a créé un débat contradictoire souvent houleux. On se demande toujours s’il faut adopter les caractères arabes, le tifinagh ou la transcription latine. Evidemment, comme la reconnaissance de la langue et de la culture amazighes est née dans un contexte idéologique, que son émergence en tant que langue nationale est le résultat d’un travail militant important sur le terrain mais aussi par les associations qui diffusent la culture amazighe ou encore la chanson, c’est là que le tamazight a été instrumentalisé politiquement. On a bien vu lors de la campagne présidentielle comment tamazight a été pris en charge par les différents candidats. C’est inévitable, de par le monde, le politique utilise les questions d’actualité. O.-S.Merrouche

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