Le pluralisme syndical est une nécessité

Publié le par Mahi Ahmed

~~Mohamed Saïb Musette. Spécialiste du monde du travail et chercheur au Créad «Le pluralisme syndical est une nécessité» le 30.04.14 | 10h00 -L’Algérie célèbrera demain la Journée internationale du travail. Quelle est aujourd’hui la place du travailleur dans le monde du travail dans notre pays ? Selon les données de l’ONS, le marché du travail continue à progresser avec près de 12 millions d’actifs en 2013 contre seulement 2 millions en 1970…, soit le nombre de travailleurs a été multiplié par six en 43 ans. Tout compte fait, sur le plan quantitatif, l’Algérie aurait une situation acceptable. Le problème se situerait ainsi dans la «qualité de l’emploi». Le volume de l’emploi informel, bien qu’en baisse, reste assez inquiétant dans la mesure où près de 4 millions de travailleurs affirment qu’ils exercent sans aucune couverture sociale. -Vous évoquez ici le problème de la «qualité de l’emploi». Qu’en est-il de la valeur du travail et de sa conception dans notre pays ? D’abord, je tiens à préciser que sur le plan de la «valeur du travail», il faut avouer que l’Algérie occupe une position singulière dans le monde. Selon le sondage Gallup 2012, l’engagement dans le travail est un bon indicateur de la valeur du travail. L’Algérie a obtenu un bon score concernant l’engagement dans le travail, soit environ 17% des travailleurs sont très engagés et prennent même du travail à domicile sans contrainte ni aucun intéressement. La deuxième catégorie est celle des travailleurs qui «vont au boulot juste pour travailler» selon les heures réglementaires sans aucun engagement supplémentaire. La troisième catégorie est la plus énigmatique : l’Algérie enregistre un des scores les plus élevés, se classant au bas de l’échelle, à l’avant-dernière place dans le monde, en ce qui concerne cette catégorie ; il s’agit des travailleurs qui vont au travail totalement désengagés. Autrement dit, ces travailleurs vont au boulot pour ne pas travailler. Pis, ils font tout pour empêcher les autres d’accomplir leurs tâches quotidiennes. -Dans sa gestion politique de la question de l’emploi, le pouvoir a eu recours à la mise en place de dispositifs qui ont montré leurs limites… Vous savez très bien que l’intervention de l’Etat existe partout dans le monde. Si ces dispositifs n’existaient pas, il aurait fallu les inventer. L’Algérie a trouvé, dans la boîte à outils des ministres de l’emploi, des mesures dites politiques actives et passives du marché du travail. Dans un papier récent, j’avais tenté de faire un peu l’historique de ces dispositifs. Le problème n’est pas tant dans les dispositifs qui sont régulièrement révisés, il réside dans leur évaluation. On se contente actuellement d’une auto-évaluation. Les agences font beaucoup d’efforts mais n’offrent pas suffisamment de visibilité quant aux résultats obtenus. Il est vrai que ces dispositifs, partout dans le monde, contribuent à soulager la souffrance des chômeurs, des sans-emploi, des familles sans revenus réguliers. Une évaluation externe est indispensable pour faire un bon diagnostic quant à l’impact de ces dispositifs. Nous avons mené quelques études microlocales, qui restent de simples exercices universitaires. -Non seulement il n y a pas eu d’évaluation de ces dispositifs, mais le pire est que l’Etat procède aussi à l’importation de main-d’œuvre… Non, l’importation de la main-d’œuvre n’est pas le véritable problème… C’est l’importation du travail qui est problématique. C’est notre facture d’importation, de manière générale, qu’il s’agit de réduire. L’Algérie contribue à la création d’emplois dans d’autres économies. Il est vrai qu’il est plus facile d’importer que de produire… -L’informel demeure un casse-tête. Ceux qui exercent dans ce créneau vivent en marge des dispositifs de régulation... Le travail informel est un fait universel qui n’épargne aucune économie, soit-elle développée. Au Créad, nous avons réalisé plusieurs études sur l’informel. Actuellement, on mesure le travail informel par l’absence d’affiliation à la Sécurité sociale. Dans d’autres pays, l’affiliation n’est pas une obligation. Le travail informel n’est pas aussi grave en soi. Nombreux sont les analystes qui affirment qu’on a pu réduire le taux de chômage avec l’autorisation du travail informel. Ce qui n’est pas totalement faux. L’économie informelle est beaucoup plus importante qu’on l’imagine en Algérie et elle s’internationalise à nos frontières. Le plus dangereux, à mon avis, c’est le commerce transfrontalier, qui n’est que la partie visible de l’iceberg. Une observation permanente doit être mise en place pour lutter notamment contre l’économie informelle transnationale. -Nous assistons ces dernières années à l’émergence des syndicats autonomes. Quel est, à votre avis, l’apport de ces organisations dans le monde du travail ? Le pluralisme syndical est une nécessité pour la protection des droits de tous les travailleurs. On ne peut que saluer la naissance de nouvelles organisations syndicales. Actuellement, la présence syndicale est plus prégnante dans le secteur public où, théoriquement, les droits des travailleurs sont plus ou moins respectés. Il s’agit d’étendre la représentation syndicale au secteur privé, national ou international. -Au niveau des multinationales et même dans certaines entreprises privées, il est constaté des disparités dans les salaires et des difficultés à créer un syndicat d’entreprise… L’absence de code de travail ne peut que contribuer à maintenir l’opacité et le flou dans les relations de travail pour l’ensemble des secteurs d’activité et des secteurs juridiques. Comme je l’ai déjà dit, il existe très peu de représentations syndicales dans le secteur privé du fait de la taille des entreprises : plus de 90% sont de très petites sociétés. Les disparités des salaires sont admises partout dans le monde, mais la discrimination doit être combattue. Il faut aussi savoir qu’une profonde mutation s’est opérée dans le salariat algérien. Le recrutement dans les postes de CDD est devenu dominant, alors que le CDI devient exceptionnel dans le secteur privé. Nabila Amir

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