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TURQUIE : D’UN COUP, l’AUTRE !

Publié le par Mahi Ahmed

TURQUIE : D’UN COUP, l’AUTRE !

Michel Rogalski

Directeur de la revue Recherches internationales

L

es analystes peinent à caractériser ce qui s’est passé en Turquie le 15 juillet. Coup d’État, contrecoup, purge, reformatage de l’État, … Le discours officiel, faisant mention d’un complot de la Confrérie Hizmet – sorte de franc-maçonnerie musulmane - infiltrée dans la haute administration et l’armée et animée par le prédicateur, en exil aux États-Unis depuis dix-sept ans, Fethullah Gülen, ne rencontre qu’une écoute polie, mais non convaincue des chancelleries. Mais tous s’accordent à penser que se qui s’est passé ainsi que la suite des événements relèvent de la plus haute importance et pourrait constituer un séisme pour la région, tant le rôle et la place qu’y joue le pays sont essentiels. Fidèle pilier de l’Otan, attirée par l’Union européenne avec laquelle elle entretient d’importants échanges, la Turquie apparaissait jusqu’ici comme un pays stable voisinant un océan chaotique, et constituait de ce fait un partenaire pour les grandes puissances, notamment occidentales. Elle avait réussi à ne pas être happée trop centralement par les naufrages irakien et syrien, avait su accueillir plusieurs millions de personnes déplacées du fait de la guerre et était apparue en capacité de tarir avec succès les flux se dirigeant vers l’Europe. Bref, elle était devenue au fil des années, aux yeux de la communauté internationale, le partenaire fiable de la région, aux côtés il est vrai de l’Iran, d’Israël et de l’Arabie saoudite et avait réussi – sauf avec le régime d’Assad – à maintenir, à l’aide d’une diplomatie intelligente, de bonnes relations avec son environnement géographique. Même les liens avec Israël, un temps gelés à la suite de l’arraisonnement de bateaux turcs apportant une aide humanitaire à Gaza, avaient repris permettant aux bateaux d’accoster au sud d’ Israël – on imagine pour inspection – pour repartir ensuite vers Gaza.

C’est donc un rouage important et clé de la région qui entre en période de forte turbulence. Indiscutablement ce pays se réoriente vers un nouveau modèle et son leader Recep Erdogan qui dirige le parti islamo-conservateur (AKP – Parti de la Justice et du Développement, à la tête de 317 députés sur 550) bénéficie d’une aura renforcée par l’échec du putsch.

On ne s’attardera pas sur les aspects autoritaires et répressifs du régime, sur sa propension à réduire les opposants au silence en emprisonnant massivement divers secteurs de la société, des intellectuels aux militaires en passant par des magistrats et des journalistes. Nous sommes en présence d’un régime autoritaire, musclé, peu respectueux des libertés publiques fondamentales qu’il piétine au nom d’une chasse aux comploteurs, mais néanmoins légitime si l’on en juge par les démonstrations de force massives de ses supporters. Car l’habileté du pouvoir n’est plus à démontrer. La popularité du Président est à son zénith après sa victoire sur la tentative de putsch. Il a réussi à amener les quatre partis représentés au Parlement l’AKP, le MHP – extrême droite nationaliste, le CHP – centre gauche laïc et kémaliste -, le HDP – Parti Démocratique des Peuples, gauche liée au mouvement kurde – à dénoncer la tentative de putsch et à soutenir ses appels à la résistance civile. Or cette société civile est « travaillée » depuis des années par les imams en phase avec la Direction des affaires religieuses – la Diyanet - placée sous la tutelle du Premier ministre. Le but ouvertement affiché est de toiletter la société de toute survivance kémaliste et donc d’opérer un tournant marqué vers plus d’islamisation. C’est certainement le premier sens à donner au tournant engagé par Erdogan. La chasse aux sorcières s’apparente à un fort règlement de comptes entre anciens alliés d’hier car les réseaux gülenistes ont longtemps travaillé de concert avec l’AKP, le parti du Président. Ils s’en étaient écartés lorsque Gülen avait commencé à prendre ses distances très tôt contre cette dérive islamiste. L’orientation antikurde se renforce et a poussé le pouvoir à refuser de dialoguer avec le HDP qu’il cherche à réduire à tout prix. Au-delà de la purge, certains prêtent au Président l’intention de refonder le pays à travers un reformatage de l’État et l’adoption d’une nouvelle constitution lui permettant d’établir un régime hyper-présidentiel sans contre-pouvoir. Nul doute également que l’orientation libérale-conservatrice sera maintenue. Le caractère nationaliste du régime, notamment anti-occidental sera probablement renforcé. Les trois maîtres-mots du nouveau régime seront : islamisation, conservatisme social, nationalisme, l’ensemble maintenu sous une chape répressive. Ce qui éloignera la Turquie de son histoire récente marquée par la modernité kémaliste et laïque sur laquelle l’armée s'enorgueillissait de veiller avant son affaiblissement.

L’interrogation circule en Europe sur le fait de savoir si cette dérive turque n’a pas été alimentée par l’attitude souvent méprisante adoptée à l’égard de ce pays qu’on encourageait à entrer dans l’Union européenne tout en provoquant une course d’obstacles rendant cette adhésion toujours plus lointaine et hors de portée. Erdogan considère certainement que l’Union européenne ne s’est pas comportée avec sincérité à son égard, ce que confirmerait le refus maintenu à la dispense de visas pour ses ressortissants alors même qu’il a fait la preuve de sa responsabilité en accueillant le retour des déplacés auquel il s’était engagé. Mais les milieux sensibles à cette thématique sont en régression en Turquie, parce que ce qui y progresse c’est une islamisation rampante qui s’inscrit parfaitement dans les tendances lourdes de la région et à laquelle ce pays n’avait aucune chance d’échapper. La politique de l’Union européenne, au demeurant peu claire dans la région, n’avait aucune chance de pouvoir contrarier cette évolution qui tient pour l’essentiel à l’environnement régional.

Il en découlera certainement une nouvelle diplomatie turque marquée par quelques inflexions nationalistes et anti-occidentales qui exalterait plus la grandeur ottomane que la République d’Atatürk. Mais les fondamentaux structurants comme l’appartenance active à l’Otan ont peu de chances d’être remises en cause. Tout au plus verra-t-on émerger une première dans l’histoire de cette institution, à savoir l’un de ses membres qui s’armerait chez les Russes et s’engagerait dans une coopération technico-militaire ! Mais la coopération avec les Russes sera plus large. Lors de la visite d’Erdogan à Moscou – décidée avant le putsch – les déclarations ont indiqué les grands domaines concernés. D’abord l’énergie et la réactivation de grands projets de gazoducs un temps déjà envisagés. La géographie commande les projets. La Turquie importe la moitié de son gaz de Russie, ce qui constitue une forte dépendance. Les Russes veulent associer la Turquie à la construction d’un gazoduc - le TurkStream - qui passerait sous la Mer noire et remplacerait le projet South Stream abandonné par l’Europe car permettant aux Russes de contourner l’Ukraine. L’objectif reste le même et permettrait aux deux pays d’alimenter et de contrôler l’approvisionnement de l’Europe du Sud. La Turquie bénéficierait de tarifs préférentiels. Au cours de cette rencontre Poutine semble avoir convaincu son interlocuteur de modifier sa position très figée sur la Syrie et le régime d’Assad. La politique turque vis-à-vis de la Syrie sera infléchie, donc moins rigide, ce qui fâchera encore un peu plus les Européens.

Le différend avec les États-Unis soupçonnés de jouer un double jeu est très vif. Ils sont accusés de forte bienveillance vis-à-vis de la Confrérie. Ils s’opposent à la demande d’extradition de son chef Fethullah Gülen. Vu l’importance des liens entretenus entre les deux pays, il s’agira vraisemblablement d’une brouille passagère.

À la faveur de cette tentative de putsch, la Turquie a choisi de s’aligner sur la force montante dans la région, l’islamisme avec toutes les réorientations tant internes qu’externes que cela suppose. La priorité est de fermer la « parenthèse kémaliste » et de débarrasser le pays de tous les marqueurs qui se sont imposés après l’effondrement de l’Empire Ottoman. Et d’accompagner ce revirement d’une poussée nationaliste anti-occidentale et faisant appel aux valeurs de cet Empire. C’est le sens de ce grand tournant. La République turque kémaliste a vécu et le pays se normalise en rejoignant la montée de l’islam politique dont l’emprise gagne la région.

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

6, av. Mathurin Moreau; 75167 Paris Cedex 19

Site : http://www.recherches-internationales.fr/ Mail : recherinter@paul-langevin.fr

Abonnements 4 numéros par an : 55 Euros, Étranger 75 Euros

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NON AU TAFTA, UN TRAITÉ INIQUE, QUI ENFREINT LES TEXTES DES NATIONS UNIES !

Publié le par Mahi Ahmed

La chronique de Recherches internationales

NON AU TAFTA, UN TRAITÉ INIQUE, QUI ENFREINT LES TEXTES DES NATIONS UNIES !

CHLOÉ MAUREL

Docteure en histoire, spécialiste des Nations unies

L

e traité sur la mise en place d'une zone de libre-échange transatlantique (désigné par son sigle anglais TAFTA ou TTIP), qui est en cours de négociation dans la plus grande discrétion entre les dirigeants des États-Unis et de l'Union européenne (UE), et qui pourrait aboutir à la création de la plus vaste zone de libre-échange du monde (29 États, 820 millions d’habitants, de part et d’autre de l’Atlantique), serait très néfaste pour les travailleurs. Prévoyant l'élimination des droits de douanes, la suppression des « obstacles non-tarifaires » au commerce (comme le contrôle sur la qualité des importations), l'harmonisation des normes et des réglementations, il pourrait faire sauter les normes européennes en matière sociale ou environnementale, qui sont plus avancées que celles des États-Unis. Ainsi, cela pourrait remettre en cause la liberté syndicale, ou ouvrir l'Europe au boeuf aux hormones américain...

En outre, le TAFTA prévoit que les grandes multinationales, si elles s'estiment « discriminées » par une réglementation, peuvent réclamer des indemnités aux États, devant des tribunaux d’arbitrage privés. Elles auront le droit de faire condamner des États par des tribunaux d'arbitrage privés opérant en dehors de la juridiction nationale, les ISDS («investor state dispute settlement»).

Dans ces tribunaux privés, ce n'est même pas un magistrat officiel qui juge, mais l’entreprise plaignante qui choisit un premier arbitre, l’État poursuivi un autre, et les deux parties, un troisième. Ces arbitres sont choisis dans un cercle très étroit et fermé, et très favorable aux milieux d'affaires. «On confie à trois individus privés le pouvoir d’examiner, sans aucune restriction ni procédure d’appel, toutes les actions du gouvernement, toutes les décisions de ses tribunaux, toutes les lois et régulations émanant de leur parlement. », comme le résume Juan Fernandez-Antonio, lui-même arbitre international, interviewé dans Fakir[1]. Ces ISDS fournissent une protection aux investisseurs mais pas aux États ni à la population. Ils permettent aux investisseurs de poursuivre des États, mais pas l'inverse ! Par exemple, le groupe nucléaire suédois Vattenfall poursuit en justice le gouvernement allemand pour sa décision d'abandonner l'énergie nucléaire après la catastrophe de Fukushima, et l'entreprise français Veolia, qui avait lancé une filiale de traitement des déchets en Égypte, filiale qui avait peu fait recette, a attaqué le gouvernement égyptien pour avoir augmenté le salaire minimum à la suite de la révolution arabe de 2011. Ces affaires ont déjà coûté aux gouvernements des centaines de millions d'euros. Cette justice est si inique que certains pays ont décidé de l’abandonner : l’Australie, la Bolivie, l’Équateur, l’Afrique du Sud.

Le TAFTA constitue aussi une grave menace pour l’exercice du droit syndical et les protections sociales, comme le salaire minimum. En effet les normes sociales seraient uniformisées sur celles des États-Unis. Or ce pays ne reconnaît pas la plupart des conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur la protection des travailleurs (liberté de réunion, droit aux négociations collectives), car il les considère comme des entraves au commerce et à la libre concurrence.

Au nom du respect de la sacro-sainte «concurrence libre et non faussée», les multinationales pourraient par exemple obliger des États à privatiser entièrement les services de santé! Les multinationales pourraient aussi contester les standards de l’OIT comme discriminants, elles pourraient faire valoir que la protection des travailleurs et des droits syndicaux sont des obstacles au commerce et au libre échange.

De plus, le TAFTA va à l'encontre de plusieurs textes importants des Nations unies, comme les conventions de l'OIT et le principe directeur n°9 de l'ONU sur les affaires et les droits de l'homme, qui prévoit que les États doivent s'assurer que les accords sur commerce et l'investissement ne contraignent pas leur capacité à assurer leurs obligations concernant les droits de l'homme. Un expert des Nations unies, l'avocat américain d'origine cubaine Alfred de Zayas, s'est récemment publiquement élevé contre le TAFTA et a réclamé la suspension des négociations menées entre États-Unis et Union européenne pour faire adopter ce projet. Alfred de Zayas, nommé « rapporteur spécial de l'ONU sur la promotion d'un ordre international démocratique et équitable», a préparé pour l'ONU un rapport sur les tactiques utilisées par les multinationales dans les négociations du TAFTA pour arriver à leurs fins. Il juge sévèrement les ISDS, qui constituent selon lui «une tentative d'échapper à la juridiction des tribunaux nationaux et de contourner l'obligation de tous les États d'assurer que toutes les affaires juridiques soient traitées devant des tribunaux indépendants qui soient publics, transparents, responsables et susceptibles d'appel». Il ajoute que le TAFTA enfreindrait la Charte de l'ONU, signée par tous les États membres: en effet, «l'article 103 de la Charte de l'ONU dit que s'il y a un conflit entre les dispositions de la Charte et n'importe quel autre traité, c'est la Charte qui prévaut»[2].

Le TAFTA pourrait ainsi aggraver dramatiquement la pauvreté et la précarité dans l'Union européenne. Face à ces dangers, la CNUDCI, Commission des Nations unies pour le droit commercial international, a adopté en 2014 la «Convention sur la transparence dans l'arbitrage entre investisseurs et États fondé sur des traités»: c'est un ensemble de règles de procédure qui visent à rendre publiquement accessibles les informations sur les arbitrages entre investisseurs et États découlant de traités d'investissement, de sorte que tous les textes du TAFTA soient rendus publics afin que dans tous les pays de l'UE, les parlementaires et les citoyens aient du temps pour les examiner et les évaluer de manière démocratique. C'est un pas vers plus de transparence dans les jugements rendus par les ISDS.

C’est maintenant à nous, les peuples, de peser pour que les textes et les valeurs humanistes de l’ONU prévalent sur ces tribunaux arbitraires qui sont l’expression du néolibéralisme le plus effréné, et de faire pression pour que le TAFTA ne soit pas adopté.

Août 2016

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

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[1] Sylvain Laporte, « TAFTA: les tribunaux du diable », Fakir, n°69, avril 2015, http://www.fakirpresse.info/tafta-les-tribunaux-du-diable

[2] « UN calls for suspension of TTIP talks over fears of human rights abuses », The Guardian, 5 mai 2015, consultable en ligne sur https://www.theguardian.com/global/2015/may/04/ttip-united-nations-human-right-secret-courts-multinationals

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Face aux risques de l’insécurité alimentaire :La connaissance, seul rempart de l’Algérie

Publié le par Mahi Ahmed

Face aux risques de l’insécurité alimentaire :La connaissance, seul rempart de l’Algérie

Par Pr Aïssa Abdelguerfi

Suite à la publication de notre contribution parue dans le journal El Watan du 28 juillet 2016, sous le titre : «Quand l’Algérie sera face à des problèmes de sécurité algérienne, Tahar Hadjar devra s’expliquer», nous tenons tout d’abord à préciser que notre article interpellait Monsieur le Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, en tant que plus haut responsable du secteur dont nous relevons.

L’enseignant qui a publié dans Le Soir d’Algérie du 7 août 2016, un droit de réponse à notre article, n’est donc concerné ni de près ni de loin ; il a porté atteinte à l’intégrité d’enseignants chercheurs avec des propos diffamatoires, il en assumera la responsabilité devant la justice.

Pourquoi le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique est-il interpellé sur la sécurité alimentaire ?

En notre qualité d’enseignants chercheurs à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie, ce que nous demandons à notre ministre, depuis maintenant une année, c’est de permettre à l’Algérie de mobiliser la science et la connaissance comme alternative au pétrole, pour payer ses factures alimentaires.

Certes, les pays les plus puissants importent aussi des produits alimentaires ou des technologies qu’ils ne produisent pas, mais leurs richesses exportables ne sont pas comparables à celles de l’Algérie. Premier pays importateur mondial de blé dur, deuxième pays importateur mondial de poudre de lait, l’Algérie a recours exclusivement à la rente pétrolière pour faire face à la croissance de ses factures alimentaires.

Son Excellence Le Président de la République, Monsieur Abdelaziz Bouteflika, n’a pas attendu la chute actuelle du prix du pétrole pour nous alerter ; en 2008, lors de l’ouverture officielle de l’année universitaire à Tlemcen, il a averti que «si les prix du pétrole chutent, ce sera la catastrophe» (N. Khelassi, La Tribune 14 octobre 2008). Aujourd’hui, nous ne sommes plus au stade d’avertissement, la géopolitique du pétrole fait place à la géopolitique de la nourriture. Nourrir la planète est un défi mondial, sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Nous avons donc décidé de prendre la plume au nom de notre responsabilité d’enseignants chercheurs vis-à-vis de la nation.

Si notre ministre nous avait écoutés, nous serions à l’heure actuelle dans des ateliers de travail sur cette question fondamentale de sécurité alimentaire de notre pays qui est en soit très complexe.

Dans un contexte de mondialisation et de réchauffement climatique accentué par notre pauvreté en ressources hydriques et en surface agricole utile (3% du territoire national), croire que la question de la sécurité alimentaire est une affaire de paysans est une grave erreur. La science, l’analyse économique et la modélisation sont les fondements de toute politique agricole durable. Toutes les études, publications scientifiques et rapports d’organisations internationales réalisés sur cette question montrent que les Etats ne peuvent plus laisser place au hasard dans leurs politiques agricoles. L’analyse du cas syrien, qui occupe actuellement largement l’actualité internationale, est très pertinente ; elle permet de mesurer tout le poids d’une politique agricole sur la stabilité d’une nation. Myriam Ababsa, géographe associée à l’Institut français du Proche-Orient, Amman, a publié une étude très documentée, intitulée «Crise agraire, crise foncière et sécheresse en Syrie : 2008-2011».

Elle montre bien qu’avant la grande sécheresse de 2007-2010, la Syrie était dans l’autosuffisante alimentaire ; le coton formait le tiers des exportations nationales. Fortement subventionnée par le gouvernement, l’agriculture contribuait au quart du PIB et employait le tiers de la population active, en intégrant le secteur agroalimentaire. Elle avait permis le maintien dans les campagnes de plus de la moitié de la population nationale (revue Maghreb Machrek, n°215, page 1). En novembre 2009, bien avant la guerre en Syrie, le rapport des réseaux régionaux d’information relevant des Nations unies (IRIN : Integrated Regional Information Networks) décrit l’effet dévastateur de la sécheresse qui a obligé 1,5 million de personnes à quitter leurs villages, pour se concentrer dans les banlieues de Damas et d’autres villes comme Halep et Deraa. Certains éleveurs ont perdu environ 70% de leur bétail ; «ils ont dû vendre une partie de leurs animaux pour acheter du fourrage à des prix très élevés. [Et comme l’offre est élevée], ils les vendent à des prix très bas.

Certains éleveurs ont également été obligés de vendre leurs bêtes pour nourrir leurs enfants», rapporte le directeur du département environnement de la Commission nationale de planification, cité dans ce rapport. Le cheptel syrien a été réduit de 60% entre 2007 et 2009.

La production de blé sur les terres baal (agriculture sèche) du nord de Jazîra qui produit les deux tiers de la production céréalière nationale a chuté de 82% en 2008, par rapport à une année moyenne (Oxford Business Group, 2010).

Sur fond de cette crise provoquée par la sécheresse, la levée en 2008 des subventions aux carburants assurées par le gouvernement a accentué les effets de la crise économique mondiale. Le prix du fuel subit une augmentation de 350%, les exploitants agricoles n’ont plus les moyens de pomper l’eau, ni de conduire leurs tracteurs. Pour la première fois dans son histoire, le pays a dû recevoir en 2008 une aide alimentaire internationale directe, les réserves stratégiques en céréales (4 millions de tonnes) étant épuisées. Le programme alimentaire mondial a distribué de la nourriture à 300 000 personnes en 2008 et à 200 000 en 2009 (Myriam Ababsa, page 15). Les choix des systèmes de production faits par la Syrie ont eu également un impact direct sur l’appauvrissement des ressources et des populations. Le forage illégal de milliers de puits a certes propulsé la surface irriguée à 1,2 million ha en 1998, soit 20% de la superficie cultivée syrienne. Mais, en 2001 l’alarme est tirée : 60% des eaux d’irrigation proviennent des nappes phréatiques non renouvelables et la moitié des puits sont illégaux (Banque mondiale, rapport 22602-SYR, 2001). Le choix politique d’investir sur la culture du coton se révèle également désastreux. Bien que très consommateur en eau, les dirigeants syriens pensaient en tirer de grands profits. Mais dès les années 1970, l’effondrement du cours mondial a nécessité que l’Etat syrien garantisse des prix fixes aux producteurs de coton brut, situés au double du cours mondial.

«C’est dans ce contexte de déstabilisation du monde rural que la guerre civile a débuté en mars 2011», conclut Myriam Ababsa. Le New York Times, dans son édition du 13 octobre 2010 (traduction : la terre est desséchée là où les fermiers syriens ont prospéré), indique que les ressources en eau avaient été réduites de moitié en Syrie entre 2002 et 2008, et tire la sonnette d’alarme sur l’impressionnant exode rural auquel les gouvernements n’étaient pas préparés ; «You will have people migrating as a result, and governments are ill prepared». Et pour cause, «la ville de Deraa, d’où est parti le soulèvement syrien en mars 2011, abriterait près de 200 000 migrants en provenance des campagnes» (Fougier Eddy, La sécheresse agricole, l'une des causes du drame syrien ? avril 2014, wikiagri.fr)

La crise alimentaire en Syrie, aussi bien que la crise mondiale de 2008, ont le mérite de poser la question vitale de la prévision, qui interpelle autant les scientifiques que les décideurs.

Les chercheurs n’ont pas attendu que nous soyons face à des catastrophes, pour travailler sur des outils de modélisation. Pionnier de la prévision globale, le Club de Rome créé en1972 est un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de 52 pays.

Des chercheurs ont modélisé sur ordinateur la planète, considérée comme un système où cinq facteurs interagissent dynamiquement : la production industrielle, la population, les ressources alimentaires, les ressources non renouvelables et la pollution.

Ce modèle, dont on évalue toute la pertinence 40 ans après, met en évidence «les limites de la croissance».

En 2012, le rapport du Club de Rome édité en 1972 est mis à jour par le MIT/USA, avec une modernisation de ses instruments d’analyse, pour tenir compte des progrès accomplis dans les méthodes d'observation et de prévision. En Grande-Bretagne, un nouveau modèle est développé par l’Anglia Ruskin University’s Global Sustainability Institute (GSI), à travers un projet d’Observatoire global des ressources (Global Resource Observatory GRO), avec le soutien financier du ministère anglais des Affaires étrangères, la Banque africaine de développement, l’université de Wisconsin… Ses prévisions de flambée mondiale des prix et de réduction des ressources convergent avec ceux du Club de Rome. Il prévoit une multiplication par 4, du prix du blé, du riz et du soja, et par 5 pour le prix du riz d’ici deux décennies. Le site d’information wikiagri nous apprend que la «moisson 2016 est catastrophique» pour le blé en France, première puissance agricole européenne. Le chiffre d’affaires par hectare de blé est inférieur de presque la moitié au coût de son installation et de son suivi. Il ne permet pas de couvrir les charges et encore moins de financer la nouvelle campagne. Les prévisions pour la moisson 2016 annoncent un rendement moyen de 6 t/ha contre une moyenne de 8 t/ha des 5 dernières années ; le coût de production complet à la tonne de blé aurait pu être de 200 €/t pour un rendement proche de la moyenne quinquennale. Mais une baisse de 20% de la production porterait le coût de production de la tonne à 245 €. Pour une chute de 30%, ce dernier serait de 280 €/t (Henin Frederic, 1er août 2016, wikiagri.fr).

A la lumière de toutes ces données, on comprend à quel point l’analyse des crises alimentaires dans le monde, telle que la crise syrienne, est essentielle pour comprendre que l’Algérie ne peut pas mener la bataille de la sécurité alimentaire sans maîtriser la complexité de la mondialisation, l’instabilité des marchés des produits alimentaires et les risques liés au réchauffement climatique.

De même qu’on mesure à quel point les scientifiques doivent s’impliquer dans le défi lancé par notre Premier ministre pour «gagner la bataille de l’agriculture en Algérie».

Dans notre analyse de la crise syrienne, notre démarche est rationnelle et responsable ; il est du devoir des scientifiques et des décideurs de décrypter les situations de crises dans une logique de prévision.

C’est précisément dans cette perspective que l’Ecole nationale supérieure d’agronomie doit trouver toute sa place.

Pourquoi la recherche et la formation de l’agronome sont-elles nos remparts face à la crise alimentaire ?

Puisqu’il faut revenir aux définitions de l’agronome pour convaincre Monsieur le Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, retournons à cette définition de Flaubert de 1857 : «Croyez-vous qu'il faille, pour être agronome, avoir soi-même labouré la terre ou engraissé des volailles ? Mais il faut connaître plutôt la constitution des substances dont il s'agit, les gisements géologiques, les actions atmosphériques, la qualité des terrains, des minéraux, des eaux, la densité des différents corps et leur capillarité!» (G. Flaubert, Madame Bovary, t. 1, 1857). En 1832, l’auteur d’un traité d’économie politique nous explique qu’«il a fallu que le naturaliste ou l'agronome connussent la marche que suit la nature dans la production du grain, le temps et le terrain favorables pour semer ou pour planter, et quels sont les soins qu'il faut prendre pour que ces plantes viennent à maturité. Le fermier ou le propriétaire ont appliqué ces connaissances…» (J.-B. Say, Traité d'économie politique, 1832).

Plus d’un siècle après, on retrouve le même esprit dans une interview de Jeanne Bormann, ingénieur agronome, responsable du service de la production animale à l’Administration des services techniques de l’agriculture qui explique aux élèves des grandes écoles en France qu’«il est demandé à un ingénieur en agronomie d'être avant tout créatif, pour exploiter les nouvelles technologies en rapport avec ses connaissances biologiques, au profit d'un meilleur rendement des productions, du développement durable et de la sécurité alimentaire. Il conseille les éleveurs et les exploitants agricoles pour tout ce qui concerne les espèces, leur résistance aux maladies ou leur adaptation au climat. C’est lui encore qui les aide à sélectionner les meilleures vaches laitières…» (MESRS France, 2010).

Les propos de Jeanne Bormann convergent totalement avec nos appels à soutenir la sécurité alimentaire par la connaissance, la maîtrise de la génétique, de la biologie moléculaire, de la bio-informatique… Elle précise à qui veut le comprendre que «bien que les productions animales soient une spécialisation au sein des études agronomiques, ce domaine est multidisciplinaire et couvre plus particulièrement les études et la sélection génétiques des populations animales, l’alimentation et la nutrition animales, les systèmes d’élevage,… les méthodes biotechnologiques en sélection génétique...» Ingénieur agronome, spécialiste de la génétique animale, Jeanne Bormann, responsable du service de la production animale à l’Administration des services techniques de l’agriculture (France) sait de quoi elle parle. Elle a commencé sa carrière professionnelle dans le domaine de la recherche en génétique quantitative aux Etats-Unis, avant de travailler pour une société biotechnologique allemande où elle a été en charge de la mise en place des projets de recherche pour la détection des marqueurs moléculaires à utiliser en sélection bovine.

Avant d’entamer sa carrière dans la fonction publique, elle a travaillé pour une société d’élevage au Luxembourg où elle a développé des systèmes informatiques pour la gestion de données relatives à un label de qualité pour la viande, ainsi que pour le traitement des données de performances des troupeaux. Quand elle parle de sélection génétique, de biotechnologies et de nutrition animale, on comprend bien que le rendement du bovin laitier, par exemple, n’est pas l’affaire du paysan, mais du scientifique.

Sur le terrain algérien, un ancien élève de l’ENSA et expert en systèmes de productions végétales pose parfaitement la question de l’apport fondamental du chercheur au paysan, en ces termes : «Une enquête du Ceneap (Birkhadem, Alger) faite en 2001 pour le compte du projet GTZ/ITGC/OAIC a montré que 100% des lots de semences de ferme de blé et 75% des lots d’orge analysés sont contaminés respectivement par la fusariose et l’helminthosporiose. Est-ce la mission de l’agriculteur ? Le professeur Lynch de l’université de Pennsylvanie, Etats-Unis, note que ‘‘les anciennes stratégies en matière de nutrition des plantes ne sont plus valables. Actuellement, les racines sont la clé de la seconde révolution verte’’ en matière de production céréalière. De plus en plus, les recherches se focalisent sur le rôle critique des racines saines dans la protection et la performance des cultures. C’est un nouveau domaine pour la recherche agronomique» (Synergies, juillet 2016, no 49).

Ce que nous déplorons c’est que nous soyons ainsi obligés de nous référer à des définitions du XIXe siècle, qui sont toujours d’actualité, pour convaincre, en 2016, Monsieur le Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique que la connaissance est le seul rempart de l’Algérie face aux risques de l’insécurité alimentaire. De même que nous déplorons que nous soyons obligés de nous référer à des propos d’experts pour légitimer notre appel à mobiliser l’unique Ecole d’agronomie en Algérie dans ce sens. Comment sommes nous arrivés à ce stade de dialogue de sourds/muets avec notre ministère de tutelle sur une question aussi fondamentale ?

L’Ecole nationale supérieure d’agronomie, devenue une institution de renommée au fil d’un siècle d’existence, a formé une élite d’ingénieurs agronomes et de scientifiques d’une valeur inestimable pour l’Algérie. En 2008, ce fleuron de l’Algérie a bénéficié du statut des grandes écoles, qui a permis d’entamer une profonde réforme de sa gouvernance et de ses infrastructures, avec à la clé un plan de développement, objet de financements publics jamais débloqués pour l’Ecole depuis l’indépendance. Ce projet devait la conduire sur la voie de l’excellence tracée par Son Excellence le Président de la République aux grandes écoles.

Malheureusement, cette ambition de renaissance de l’Ecole intégrant également un important travail d’ouverture sur le partenariat international et le secteur économique national, a été lourdement entravée durant toute l’année universitaire 2015-2016. Notre premier semestre a été très perturbé par le malheureux projet de transformation du jardin botanique de notre institution en baraques de chantiers de Cosider ; enseignants, étudiants, anciens diplômés de l’école, médias… se sont mobilisés pour la sauvegarde de notre jardin botanique. La seconde secousse qui a fortement secoué l’Ensa a été provoquée par des dérogations accordées en 2015-2016, pour inscrire des candidats au doctorat sans concours ! et des bacheliers en classes préparatoires, sans la moyenne informatique exigée ! Mieux encore, la direction de l’Ecole a affiché la liste des bénéficiaires de dérogations du ministère sur le site web de l’école !

Comment un même ministre peut-il accorder en 2015-2016, des dérogations à des «non méritants» pour l’accès en classes préparatoires et au doctorat à l’Ensa, et déclarer que la lauréate au baccalauréat 2016, Kenza Oussalah qui a obtenu 19,70/20 ne peut pas bénéficier d’une bourse du mérite à l’étranger ? Il répond à Kenza que «chaque étudiant a le droit de rêver à une bourse, mais il y a une règle générale applicable pour tout le monde…» Sauf que Kenza n’est pas tout le monde. Elle incarne l’excellence qu’il faut encourager, alors que les dérogations incarnent l’injustice et la médiocrité qu’il faut bannir.

En notre qualité d’enseignants chercheurs nous avons déposé à l’attention de notre ministre et de ses collaborateurs plusieurs dossiers pour les alerter sur les blocages de l’Ecole, la démobilisation, le gel du plan de développement… qui ont conduit à la déliquescence de nos conditions de travail en l’espace d’une année universitaire. La situation est telle que le ministère n’arrive pas à faire des arbitrages dans des conflits entre la direction de l’Ecole et des enseignants qui subissent des retraits de charges d’enseignements… C’est du jamais vu, des enseignants chercheurs qui galèrent durant des mois, dans les salles d’attente du ministère pour réclamer leurs fiches de charges d’enseignements et leur droit au travail ! Même au Moyen Âge, les rois savaient choyer leurs élites et leurs penseurs.

C’est donc vers Monsieur le Premier Ministre que se tournent tous nos espoirs. Nous sollicitons son intervention pour le sauvetage de l’Ecole nationale supérieure d’agronomie, avec la nomination d’une nouvelle équipe de direction capable de conduire le changement et un projet de réforme, à la hauteur des défis que doit affronter l’Algérie. Son Excellence le Président de la République, Abdelaziz Bouteflika, est un visionnaire, il a été le premier Président algérien à donner une place de choix à la société de la connaissance dans la construction de l’économie algérienne. Il nous appartient à tous de suivre cette voie et de valoriser notre «or gris» comme alternative au pétrole.

Que les grandes puissances agricoles continuent à produire nous n’en doutons pas. Aujourd’hui, la question pour l’Algérie est de créer d’autres sources de richesses, et d’innover dans son système de production agricole pour accéder de façon durable aux produits alimentaires, assurance de sa stabilité.

Pour un collectif d’enseignants de l’Ecole nationale supérieure d’agronomie d’El-Harrach

A. A.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/08/15/article.php?sid=200559&cid=41

Publié dans Economie et société

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L'Agréssion israélienne barbare contre le Liban: Mobiles géostratégiques et enseignements pour nous

Publié le par Mahi Ahmed

Voici une décennie qu'Israël avait déclenché une guerre d'enfer contre le Liban et ses forces populaires et patriotiques.

Vous trouverez ci-dessous une contribution que nous avions livrée à cette occasion.

Mahi Ahmed

L'Agréssion israélienne barbare contre le Liban:

Mobiles géostratégiques et enseignements pour nous

Par Mahi Ahmed

26-08-2006

L'arrogance « fascisante » de la force militaire est devenue une constante de la politique d'Israël.Il est pénible de devoir utiliser l'adjectif de fasciste s'agissant d'un Etat qui prétend représenter une communauté qui a subi, en tant que telle, les pires affres du fascisme hitlérien. Mais la réalité de la cruauté des faits de cette nouvelle guerre du Liban secoue et aiguise nos consciences éprouvées.

De quelques causes

Le caractère et les dimensions qu'elle a pris, surtout au Liban mais aussi en Israël, interpellent nos responsabilités de citoyens sortis à peine des ténèbres épaisses du colonialisme. Elle aiguise en nous l'impératif de l'effort pour une intelligibilité profonde et objective des dangereux processus historiques dont nous sommes des témoins jusque-là inactifs et impuissants, alors que nous en sommes directement ou indirectement les enjeux. Certes notre cœur saigne de voir en direct la mort de dizaines d'enfants innocents, des massacres et des destructions à grande échelle comme à Kanaâ, à Beyrouth, à Tyr ou à Ghaza, des centaines de milliers de personnes déplacées ou contraintes de trouver refuge à l'étranger, des ambulances et des convois humanitaires ciblés aveuglement par des F16 ou des Drones enragés, des infrastructures comme les ponts, les autoroutes, les centrales électriques, les immeubles d'habitations... détruites, un pays transformé en ruines. Nous devons cependant manifester, avec la vigueur qui s'impose, notre colère contre l'agresseur et ses puissants soutiens et notre solidarité productive avec les victimes, avec le peuple et l'Etat libanais, avec le peuple et l'Autorité palestiniens, en développant toutes les solidarités. Nous devons chercher à comprendre les causes réelles et profondes, les mobiles de cette crise majeure dans cette partie du Moyen-Orient. Nous devons essayer d'évaluer objectivement son contenu géopolitique, sa portée stratégique, ses multiples effets et surtout tirer les enseignements qu'elle dégage aussi bien sur le plan mondial qu'au niveau de notre pays. L'adoption par le conseil de sécurité de la résolution 1701 demandant le cessez-le-feu et traçant les contours, le plus souvent, partiaux et unilatéraux, de stabilisation du Liban et de sécurisation des frontières israélo-libanaises, souligne encore plus cette nécessité. Une crise majeure comme celle-ci ne peut procéder de la génération spontanée. Elle ne peut être que le fruit d'une conjugaison de causes immédiates qui la déclenchent et de causes profondes qui l'expliquent et la rendent intelligible. On ne peut l'isoler du contexte qui marque les évolutions nationales, régionales et internationales. On ne peut donc pas aussi la dissocier des pondérations géostratégiques qui reviennent à chacune des parties, directement impliquées dans le conflit qui l'a initiée et qui l'alimente. Israël ne peut avoir décidé unilatéralement, le 12 juillet dernier, après l'action du Hezbollah, de s'engager dans une guerre de cette nature contre le Liban sans consultation avec son puissant allié, les USA et sans information appropriée de certains pays dont les intérêts sont évidents dans cette région. Israël, les USA et certaines puissances mondiales comme la Grande-Bretagne ou l'Allemagne répètent sans vergogne, et comme pour tromper le monde sur leurs véritables mobiles, que l'intervention de Tsahal au Liban est une action justifiée par l'agression initiée par le Hezbollah. Il demeure que l'acte du Hezbollah, acte de résistance, est une réalité, plusieurs fois reproduite, qui s'inscrit dans la nature de la situation tendue entretenue par Israël depuis 1967 et plus particulièrement depuis 1982 au Liban. Mais dépoussiérons la chronologie des faits pour examiner cette assertion soulignée d'Israël et des puissances occidentales et repérons certaines des causes qui ont pu déterminer les dirigeants israéliens à se lancer dans cette aventure barbare. Nous pouvons examiner d'abord les causes suivantes :

1) la capture de deux soldats de Tsahal au Liban-Sud par les milices du Hezbollah

Tanya Reinhart, professeur émérite de l'université de Tel-Aviv et ancienne journaliste de Yediot Ahranot, écrit dans un article publié le 28 juillet 2006 portant le titre révélateur Le nouveau Moyen-Orient d'Israël ce qui suit : « Le 12 juillet 2006, un groupe armé du Hezbollah a attaqué deux jeeps de l'armée israélienne qui patrouillaient le long de la frontière avec le Liban. Trois soldats israéliens ont été tués et deux autres ont été faits prisonniers. Lors d'une conférence de presse tenue quelques heures après l'attaque à Beyrouth, le chef du Hezbollah, le cheikh Hassan Nasrallah a déclaré que le but de l'action était de réaliser un échange de prisonniers : la libération des deux soldats capturés contre celle de trois prisonniers libanais qu'Israël avait refusée lors d'un précédent échange de prisonniers (réalisé avec le concours de l'Allemagne). Nasrallah déclara qu'il n'avait pas l'intention de pousser la région dans la guerre. » Il ajouta : « Si Israël choisit de nous affronter, il doit s'attendre à des surprises. » La professeur Tanya Reinhart commente : « Israël n'a consacré aucun instant à l'action diplomatique, ni à des négociations ou à un examen à tête froide de la situation ainsi créée. » Elle ajoute : « Lors d'une réunion tenue le même jour, le gouvernement israélien donna l'ordre à ses forces armées d'engager une offensive massive contre le Liban. Le gouvernement libanais a été tenu responsable des actes du Hezbollah. » Le Premier ministre israélien Olmert a fait ce jour-là la déclaration suivante : « L'évènement de ce matin n'est pas une action terroriste mais un acte d'un Etat souverain qui a attaqué Israël sans raison et sans provocation... Le gouvernement libanais, dont fait partie le Hezbollah, s'emploie à déstabiliser la région. Le Liban est responsable et le Liban subira les conséquences de ses actes. » A 21h50 du même jour, le journal Haaretz on line annonce qu'Israël a bombardé des ponts au centre du Liban et attaqué des positions du Hezbollah au Liban-Sud. Ce n'est qu'à la suite de ces attaques, qui ont fait de nombreuses victimes, que le Hezbollah a lancé ses katiouchas sur le nord d'Israël. L'engrenage d'une guerre impitoyable était ainsi déclenché . Ces faits sont donnés par une intellectuelle israélienne, spécialiste en linguistique et en analyse des médias, qui connaît la situation de son pays de l'intérieur même, qui a analysé l'histoire de ces presque six décennies d'existence de l'Etat d'Israël et du conflit israélo-palestinien et arabe et qui, en 2002, a publié un livre, réédité en 2005, portant le titre. Comment terminer la guerre de 1948 ? La capture de deux soldats israéliens ne peut justifier, à elle seule, cette guerre, comme nous venons de le montrer. Auparavant et depuis le retrait forcé (à cause de l'héroïque résistance libanaise et notamment du Hezbollah) d'Israël du Liban en 2000, il y a eu de nombreux incidents de frontière provoqués par l'une ou l'autre des deux parties, il y a eu au moins trois processus d'échange de prisonniers et le recours à un affrontement plus large a été évité. La crise ouverte cette fois-ci par Israël, avec une extrême rapidité et une puissance de feu exigeant une logistique lourde, ne pouvait qu'obéir à des plans stratégiques soigneusement élaborés et concertés. Un officiel israélien a affirmé au journal Le Washington Post, dans son édition du 16 juillet 2006 que « l'action du Hezbollah a offert une occasion unique qui a conjugué des intérêts communs (lesquels ?) ». Cependant, un examen objectif du contexte historique, qui prévalait dans la région et dans le monde au moment de l'intervention israélienne au Liban, nous indique d'autres causes immédiates qui se sont conjuguées à la précédente et ont concouru à hâter la décision israélo-américaine de faire éclater, avec cette intensité, cette nouvelle crise dans la région.

2) la capture d'un soldat israélien par un groupe armé du Hamas dans la bande de Ghaza

Le 2 juillet dernier, le soldat israélien Shavit est enlevé à Ghaza par un groupe armé du Hamas. Cet enlèvement est intervenu à un moment particulier de l'évolution de la situation dans les territoires occupés palestiniens. Des élections présidentielles, communales et parlementaires, reconnues par tous les observateurs mobilisés et par la communauté internationale comme démocratiques, venaient d'avoir lieu. Elles ont dégagé des représentations pluralistes et contribué à développer la culture démocratique entre les différents courants politiques et sociaux du peuple palestinien en lutte encore pour sa libération du joug colonial. Ces élections intervenaient après la mort du président Arafat et dans le cours des efforts déployés pour la mise en œuvre de la prétendue feuille de route, dont la finalité devait être l'émergence d'un Etat palestinien à côté d'Israël et que les Palestiniens avaient acceptée malgré ses insuffisances et les manœuvres qu'elle laissait prévoir. Ces élections devaient légitimer la représentativité des dirigeants palestiniens et les accréditer comme « interlocuteurs valables » pour reprendre une terminologie que nous ne connaissons que trop. Ces élections ont souligné la représentativité du Hamas qui a enlevé de nombreuses municipalités à Ghaza et en Cisjordanie et qui s'est assuré la majorité absolue au Parlement palestinien. Ces résultats électoraux autorisaient le Hamas à désigner un Premier ministre de ses rangs et à former le gouvernement. C'est ce qui fut fait dans le cadre du respect de la Constitution qui régit l'Autorité palestinienne et dans le cadre de processus de concertations présidentiels et parlementaires normaux, c'est-à-dire légaux. Ce processus démocratique n'était du goût ni des dirigeants israéliens ni de celui des USA ou de certaines puissances occidentales comme la Grande-Bretagne ou l'Allemagne. Car pour eux, le Hamas était une organisation cataloguée de terroriste, figée pour toujours dans cette position. Le Hamas et son gouvernement devaient être jugés sur leurs actes par le peuple palestinien mais aussi par la communauté internationale. Mais avant même que le nouveau gouvernement ne se mette au travail et ne définisse ses positions de pratique politique, il a été soumis à une intenable pression coercitive, politique, financière de la part d'Israël, des USA et de la communauté européenne. D'abord Israël, les USA et l'Union européenne ont exprimé un refus catégorique de reconnaître le gouvernement palestinien issu d'élections démocratiques supervisées par des observateurs internationaux. Puis, l'aide financière qui était allouée par l'Union européenne ou d'autres institutions internationales a été suspendue, mettant la présidence et le gouvernement palestiniens dans l'impossibilité de payer les fonctionnaires de l'Autorité palestinienne, notamment des secteurs en charge de l'administration, de la police et de la sécurité, de la santé publique ou de l'enseignement... et ce, depuis des mois. En outre, l'armée israélienne a renforcé ses attaques indistinctes et ravageuses, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, contre les structures du Hamas et d'autres organisations palestiniennes créant un climat oppressif extrême, torpillant par les assassinats ciblés ou l'arrestation de dirigeants des organisations palestiniennes par des tentatives criantes de division des rangs palestiniens, tout effort de recherche de consensus palestinien pour trouver des voies de sorties des impasses imposées par le tandem israélo-américain et de retrouver unis le chemin des négociations et peut-être d'une paix définitive. Ce sont les impasses dressées par Israël et ses alliés stratégiques qui ont provoqué l'action de résistance qui a débouché sur la capture du soldat Shavit. Car, jusqu'à nouvel ordre et avant que le problème palestinien ne trouve sa juste solution, peut-on penser un seul instant que les organisations palestiniennes, dans la diversité de leurs positions politiques, puissent cesser d'être des organisations de résistance et de libération nationale ? Le Hamas et la nouvelle situation créée sur le plan des rapports de forces politiques en Palestine occupée ont constitué de nouveaux facteurs de tensions non maîtrisées par Israël et susceptibles de mettre en échec les plans échafaudés par Sharon des prétendus « retraits unilatéraux de certains territoires » pour imposer la paix aux Palestiniens. Cela peut expliquer la troisième cause immédiate :

3) La crise intérieure israélienne

Ariel Sharon a été le concepteur et l'exécuteur de la terrible agression contre les peuples palestinien et libanais de 1982. Celle-ci, faut-il le rappeler, avait produit l'horreur des massacres de masse de Sabra et Chatila. Elle avait poussé le peuple libanais dans une guerre civile atroce qui a duré quinze ans. Ariel Sharon, en pur faucon sioniste, ne s'était pas lassé de torpiller les différentes initiatives et les différents processus palestino-israéliens qui ont été engagés à la suite de la conférence de Madrid et des résultats du processus dit d'Oslo pour déboucher sur un probable règlement du problème palestinien. Par sa provocation de l'esplanade de la mosquée d'El Aqsa, il a déclenché la deuxième Intifadha et favorisé le développement, en dehors de l'OLP, de certaines organisations de résistance à caractère religieux comme le Hamas. Ariel Sharon, qui s'est considéré en osmose idéologique et stratégique avec les néo-conservateurs américains arrivés au pouvoir avec l'élection de G.W. Bush, n'a eu de cesse que :

a) de laminer le mouvement israélien pour la paix déjà affaibli après l'assassinat d'Itzhak Rabin et la base sociale du parti travailliste notamment ;

b) de restructurer le paysage politique israélien et le rapport de forces y prévalant pour imposer étape par étape sa solution aux Palestiniens et au monde ;

c) de détruire le président Arafat ainsi que les capacités d'action de l'Autorité palestinienne au moyen de l'humiliation, d'une féroce répression et de l'isolement international avec l'aide de ses alliés US. Le coma profond d'Ariel Sharon a provoqué la disparition de ce dernier de la scène politique israélienne et créé une situation nouvelle en Israël. La scission du Likoud initiée par Sharon et la création du parti Kadima a engagé un processus d'une modification sensible du paysage politique israélien. Les dernières élections parlementaires anticipées laissent percevoir un affaiblissement simultané du Likoud et du parti travailliste au profit de Kadima, le parti de Sharon. Celui-ci, désormais dirigé par Ehud Olmert, se voit chargé de la mise en œuvre des plans de Sharon et s'emploie à créer le mouvement politique et social susceptible de les porter.

Cependant les plans de Sharon ne sont pas parvenus à bout de la résistance palestinienne ni à la diviser. La construction du mur de Jérusalem, le retrait unilatéral et musclé de la bande de Ghaza, le torpillage continu de la feuille de route et l'isolement territorial et l'humiliation de l'Autorité palestinienne, loin de faire poindre les signes de leur efficacité et renforcer la reconnaissance et la sécurité d'Israël, ont, au contraire, développé la tension dans la région et l'isolement international des dirigeants israéliens.

Ehud Olmert, Amir Peretz (le nouveau ministre de la Défense et chef du parti travailliste qui a vendu son âme de syndicaliste représentant des travailleurs ), Tzipi Livni (ministre des Affaires étrangères ) sont de nouveaux venus dans l'élite dirigeante israélienne. Ils bousculent la tradition cultivée, depuis la création de l'Etat hébreu, d'attribuer les premières responsabilités au niveau de la Présidence de l'Etat et du gouvernement à des personnalités activant ou issues de Tsahal . Ce qui crée une situation nouvelle modifiant, en principe, la position de l'armée dans les rapports de force nationaux lui assignant un nouveau rôle devant encore être défini et mis en œuvre. Ainsi, la politique de Sharon et son héritage prématuré ont déclenché un mouvement de repositionnement politique et stratégique et de restructuration des rapports de force qui est en cours, qui est loin de montrer toute sa cohérence et qui développe des tensions multiples au niveau du Likoud de Netanyahou, du courant social démocrate et de la société civile en général. Refonder l'unité nationale israélienne sur la base de la pensée et des plans stratégiques dessinés par Sharon et Shimon Pérez (qui a été rappelé par ses convictions sionistes et à qui on devrait retirer le prix Nobel de la paix ) nécessitait pour ces nouveaux venus au pouvoir l'ouverture d'une crise comme celle initiée par l'agression contre le Liban pour consolider encore plus leur légitimation. La crise intérieure israélienne prend encore plus de relief si on la rattache aux échecs cuisants de la mise en œuvre de la doctrine de W. Bush et aux évolutions régionales en cours.

4) Un contexte régional détérioré et de plus en plus instable

Dans une contribution portant le titre « La doctrine de W. BUSH : une stratégie de domination et de coercition globalisée » publiée dans le Quotidien d'Oran du 25 avril 2002 nous avions écrit : « Cette doctrine, si on l'examine à partir des analyses existantes ou de la pratique politique américaine au jour le jour, semble reposer sur trois piliers principaux interactifs : l'idéologie néo-libérale moralisante, la maîtrise de la globalisation économique et politique, la suprématie militaire comme base d'une stratégie de coercition globalisée. » Les années qui ont suivi n'ont pas démenti notre affirmation. Elles la renforcent. Il est patent que la mise en œuvre de cette doctrine par W. Bush et son administration, au niveau de ces trois piliers, s'embourbe et va d'échec en échec et de blocage en blocage. Il n'y a pas un champ ouvert par W. Bush qui ne fasse pas face à des résistances multiformes l'empêchant d 'aboutir et développant les processus politiques, économiques, sociaux et culturels pour le mettre en échec et le dépasser dans le sens de la paix, de la démocratie, de la légalité et de la stabilité internationales réelles et du progrès social. Les guerres dites de sécurisation et de stabilisation régionales ou internationales comme celles de hautes technologies menées par des armadas d'enfer en Afghanistan ou en Irak ou celles poursuivies dans les Balkans ou en Afrique et ailleurs, ont rendu la situation dans les régions et les pays concernés encore plus instable Elles ont détruit les Etats-nations qui y existaient, brisé les bases économiques déjà si fragiles, intensifié les confrontations ethniques et religieuses et favorisé le développement de l'extrémisme islamiste recourant à la violence terroriste. La deuxième guerre du Golfe a été déclenchée dans le cadre de la lutte globalisée contre l'axe du mal, contre le terrorisme international et dans le cadre de l'exportation planifiée des valeurs et de la démocratie occidentales. L'Irak qui s'était débarrassé du régime monarchique imposé par la puissance coloniale anglaise et qui était dirigé par le Baâth depuis le début des années 1960 représentait, sur le plan historique, avec la Syrie, aussi baâthiste, et malgré les divergences existantes entre eux, une nouvelle expérience du nationalisme arabe. Cette expérience a certes pris des formes autoritaires historiquement rétrogrades comme ce fut le cas pour les courants dirigés par Nasser, Bourguiba, Ben Bella etc., mais elle s'intégrait dans les processus sociaux complexes de libération et d'émancipation nationales. Les USA et leurs alliés, en « mauvais élèves » de l'histoire, n'ont pas compris que ce sont les peuples, avant tout, qui sont les artisans heureux ou malheureux de leur développement historique et qu'il ne peut exister de technologies de fabrication de peuples ou de systèmes sociaux. La dernière campagne US d'Irak devait donner le signal et les impulsions nécessaires pour la réalisation de ce qui a été appelé « le Grand Moyen-Orient » solidement ancré dans les visions géostratégiques découlant de la doctrine de W. Bush. Nous savons ce qu'il advient de l'Irak. Ce pays a certes été débarrassé d'un dictateur sanguinaire par la plus sophistiquée et la plus coûteuse des interventions militaires de la première puissance mondiale. Mais c'est un pays ramené à des décennies en arrière. C'est un pays occupé militairement et administré dans les faits par des forces étrangères. C'est un pays qui a perdu la cohésion de la nation qui le portait et qui est profondément divisé selon les ethnies, les rites religieux ou les religions. C'est un pays engouffré dans une atroce guerre civile et qui baigne quotidiennement dans le sang et la désolation. C'est un pays qui a perdu ses ressorts et ses capacités économiques et l'une des plus fortes et des plus productives intelligentsias du monde arabe. En préparant et déclenchant la dernière guerre d'Irak, W. Bush et ses stratèges politiques et militaires avaient fixé, dans cette région du monde, les cercles de leurs alliés comme l'Egypte, l'Arabie Saoudite, la Jordanie ou les pays du Golfe qui devaient se réformer sans changer et ceux de leurs ennemis déclarés comme la Syrie et l'Iran qui devaient se considérer comme faisant partie de l'axe du mal ennemi. Dans le même temps les USA ont développé une alliance d'une qualité nouvelle, parce que idéologique et politique, avec le courant d'Ariel Sharon au Likoud qui fait d' Israël un puissant partenaire dans la mise en œuvre de la doctrine de W. Bush au Moyen-Orient et au-delà. Les Palestiniens l'ont durement ressentie et continuent de vivre l'horreur de ses conséquences. Les Libanais l'ont subie à répétitions et aujourd'hui ils en vivent toute la barbarie. Les Egyptiens, les Saoudiens ou les Jordaniens assistent, la rage au cœur, aux sournoises humiliations et à la corruption à grande échelle de ceux qui les dirigent. La guerre d'Irak et les pratiques politiques et militaires des USA qui l'ont accompagnée, ont renforcé et élargie la haine des masses arabes à leur égard et à l'égard d' Israël. Elles ont gravé dans les sociétés du monde arabo-islamique de lourdes traces difficiles à effacer de la mémoire collective comme de la mémoire historique. Cela d'autant plus que l'autoritarisme des systèmes en place, qui, en emprisonnant la liberté et la démocratie réelles, développent dans les sociétés qu'ils dirigent et qui connaissent une forte explosion démographique et où la jeunesse constitue le plus grand nombre, la pauvreté, l'exclusion, l'inculture et les clivages sociaux favorisant l'émergence et le développement de l'islamisme politique dans toutes ses variantes mais où la variante rétrograde et radicale, organisée et paramilitaire et recourant à la violence armée prend le dessus. C'est donc une situation bien détériorée, explosive même qui se développe dans cette région où les forces relevant du nationalisme arabe, qui dès le début des années 1950 ont en grande partie édifié les Etats- nations, n'ont pas su repérer et comprendre (surtout les élites), les impératifs démocratiques qu'exigeaient les évolutions économiques, sociales et culturelles. Elles n'ont pas su ouvrir les voies pour construire, au niveau de chaque pays, ce large front patriotique et démocratique pour relevé les défis des dernières décennies du siècle dernier et de celui qui commence au niveau des terribles enjeux économiques, sociaux et culturels. C'est une région à la croisée des chemins où la place de la religion et de son instrumentalisation sont en débat. Certains Etats et forces sociales se réclamant de l'islamisme politique instrumentalisent les problèmes réels d'importants secteurs sociaux au nom d'une compréhension idéologique et politique étroite et régressive de l'Islam et n'hésitent pas, par le recours à la violence armée, à plonger leurs pays dans de dangereuses crises ou à chercher à déstabiliser des régions entières. D'autres développent des formes de mouvements islamiques de résistance et de la libération nationales face à l'occupation et aux menées du néo-impérialisme, agissant comme forces politiques et sociales pour la cohésion et l'unité d'action de l'ensemble des forces nationales et patriotiques. C'est une telle situation qui devient une cause pour pousser les dirigeants américains et israéliens pour qui cette région est d'abord le plus grand réservoir d'hydrocarbure du monde et une région de passage maritime et terrestre essentielle, à agir pour montrer de quel côté se trouve la puissance militaire. C'est donc un ensemble de causes immédiates, liées certes, qui peuvent expliquer cette agression barbare contre le Liban. Mais les véritables mobiles sont d'ordre stratégique. Nous tenterons de les développer dans notre prochaine contribution.

Dès qu'Israël, depuis sa création en 1948, s'engage dans une quelconque action militaire d'envergure dans les territoires palestiniens toujours occupés, au Liban, en Jordanie ou ailleurs au Moyen-Orient, une formidable machine occidentale de soutien politique, militaire, de propagande etc. est mise en branle sous la direction des USA et des multiples centres du sionisme international.

Israël est toujours présenté comme une victime menacée d'éradication par ses ennemis historiques livrés au fondamentalisme et aux forces du terrorisme. Israël agit à la fois comme : a) La mauvaise conscience de l'Occident colonialiste et impérialiste qui a dépecé, selon sa volonté et ses intérêts colonialistes, l'Empire ottoman après la Première Guerre mondiale ; qui a favorisé l'émergence du nationalisme sioniste, divisé et réduit le nationalisme arabe ; qui a produit Hitler et la barbarie fasciste, déclenché la Seconde Guerre mondiale et généré la Shoah et l'holocauste. Les dirigeants allemands parlent même de raison d'Etat. b) Une plate-forme géostratégique d'intervention politique et surtout militaire fortement intégrée dans les différents mécanismes de défense et de sécurisation des intérêts des puissances occidentales néo-impérialistes dans cette importante région du monde aux multiples atouts vitaux, notamment énergétiques. Cela n'a pas été diffèrent cette fois-ci aussi. La raison reposant sans cesse sur l'élargissement et l'approfondissement du savoir est, en principe, la force motrice essentielle de la culture universelle et de l'humanisme. Elle semble perdre, dans ces temps complexes qu'on nous impose, ses repères et ses critères fondateurs, par un parti pris injustement fondé pour Israël, au niveau de certaines prétendues personnalités étrangement médiatisées tels des philosophes et écrivains formatés du type Bernard Henri Lévy (1) , des politiciens soixante-huitards récupérés et grisés par les lumières des rampes du pouvoir mondialisé et s'autoproclamant experts en géostratégie et en management des conflits globaux, comme par exemple Joschka Fischer (2) ancien ministre des Affaires étrangères d'Allemagne ou de nombre de journalistes occidentaux trahissant leur devoir d'information objective (qu'exige en principe l'éthique de la profession qu'ils sont censés exercer) et se mettant aux ordres des magnats des médias dominant le capital financier international tels que Rothschild Murdoch, Warner, Springer etc. Cette dernière agression perpétrée par Israël dans la région, si elle s'est circonscrite, dans un premier temps, au Liban, elle a, par sa forme de haute technologie (reposant sur les outils les plus sophistiqués du renseignement, de l'intervention aérienne armée, du management moderne de réseaux, etc.) par ses cibles au niveau des secteurs des populations et des infrastructures et par la démarche ostentatoire et complice des Etats-Unis et d'autres puissances occidentales, montré qu'elle relevait de mobiles géostratégiques plus élaborés, concertés, coordonnés et inscrits dans la durée. Depuis les années 1990, le séisme historique total, provoqué par la dislocation et la disparition du système socialiste mondial, continue d'être suivi de répliques dont les magnitudes sont fonction de la pondération géostratégique qu'affecte l'unique superpuissance restante aux différentes régions du monde en fonction de ses intérêts impériaux immédiats ou lointains et qui sont définis dans le jargon des néo-stratèges d'actions de « sécurisation et de stabilisation » . Il n'est pas un événement de portée historique qui touche un pays ou une région donnés dont l'intelligibilité des causes profondes ne soit pas liée à la mise en œuvre de la nouvelle doctrine de domination et de coercition impériales des USA et de ses dirigeants néo-conservateurs actuels. Il n'est pas aussi de relations internationales, aujourd'hui, où les dynamiques qui travaillent ce qu'on appelle la mondialisation, ne dessinent et n'imposent, au profit des puissances occidentales pour qui joue les rapports de force mondiaux actuels, des formes de soumissions politiques, économiques et autres. Zbigniew Brzezinski, l'un des plus illustres experts américains en géostratégie a dit dans l'un de ses fameux livres de prospective géostratégique portant le titre Le grand échiquier, la domination américaine et ses impératifs géostratégiques et publié en 1997, ce qui suit (5) : « Dans quelle mesure les USA sauront faire prévaloir leur prépondérance globale en tant que superpuissance dépendra du fait comment une Amérique engagée partout dans le monde s'en sortira avec les rapports de force complexes prévalant dans le continent eurasien et comment elle pourra y agir contre l'émergence d'une puissance dominante ennemie. »( traduit de l'allemand par mes soins). Il ajoute : « L'Eurasie est de ce fait l'échiquier sur lequel se jouera, aussi à l'avenir, la lutte pour la suprématie globale. » Eurasie signifie l'ensemble formé par l'Europe et l'Asie. Ce sont, en effet, ces deux continents, dont la puissance des évolutions économiques, scientifiques et militaires se situent encore à des niveaux différents, qui émergent, mus par un certain nombre de facteurs idéologiques, politiques, économiques culturels et géostratégiques, qui au fil des dernières décennies du siècle passé avec les dynamiques de la mondialisation prennent des formes géopolitiques de concurrence intense d'intérêts avec la superpuissance américaine et déclenchent chez cette dernière des élans inquiétants de coercition et de domination .Le renforcement de leurs rapports multiples aiguise encore plus de tels élans. Condoleezza Rice, quand elle était encore l'assistante de W. Bush pour les questions de sécurité et l'une de ses éminences grises ,affirmait : « Nous voulons fonder notre stratégie de dissuasion sur la prévention. La dissuasion a fait ses preuves pendant la guerre froide. Elle ne produira pas forcément les mêmes résultats à notre époque. » La prévention militaire musclée est devenue une constante de tous les actes de mise en œuvre de la doctrine dite de W. Bush. La prévention peut être directe comme en Afghanistan ou en Irak. Elle peut aussi, en tenant compte des contingences, des évolutions des rapports de force mondiaux de même que des risques, être sous-traitée par des alliés puissants et loyaux. L'agression israélienne contre le Liban est une guerre préventive US sous-traitée à Israël et dirigée en même temps contre l'islamisme international, l'Iran chiite et islamiste aux visées de puissance régionale et les alliés de ce dernier pays comme le Hezbollah ou la Syrie. Faut-il rappeler cette insistance de W. Bush à répéter lors du sommet du G8 à Saint-Pétersbourg, suivi en cela par ses vassaux (comme le dit Zbigniew Brzeziski) britanniques et allemands en particulier, que c'est le Hezbollah et ceux qui le soutiennent qui sont la cause de l'intervention israélienne au Liban ! Nous pouvons répertorier au moins trois mobiles majeurs géostratégiques qui ont poussé les USA à sous-traiter à Israël la production de cette crise majeure dans la région du Moyen-Orient en attendant d'achever le reste : le spectre de l'islamisme politique et la problématique de l'Islam, la restructuration , la « sécurisation et la stabilisation » du « Grand Moyen-Orient »(3)

La maîtrise durable des plus grandes réserves énergétiques du monde

Avant d'examiner chacun de ces mobiles, il serait peut-être utile de remettre en mémoire les deux faits suivants : comme avant le déclenchement de la troisième guerre du Golfe, nous avons observé une intense concertation et coordination entre W. Bush et Tony Blair qui sont de nouveau apparus comme un tandem d'alliés stratégiques. Ils ont dessiné ensemble dans le déluge qui frappait le Liban l'envergure qu'il donnait à la crise créée et la feuille de route qui devait être suivie par le conseil de sécurité et surtout par eux-mêmes et les alliés mobilisés. Lorsque la police britanniques a éventré les plans d'un important groupe de jeunes terroristes islamistes de nationalités britanniques de faire exploser des avions américains dans le ciel sur leur route vers les Etats-Unis, W. Bush a dit dans une déclaration à la presse à peu près ceci : « Nous faisons face au fascisme islamique et nous devons le détruire comme nous avons détruit le communisme. » Le spectre de l'islamisme politique et la problématique de l'Islam L'islamisme politique est devenu, dans la phase historique que nous vivons, un phénomène international et « internationaliste » actif depuis les années 1970, lorsque qu'il a été impulsé et encouragé en tant que mouvement structuré idéologiquement et politiquement par la trilatérale comme facteur de déstabilisation des maillons faibles du système socialiste mondial. Il travaille les sociétés du monde arabo-islamique. Il agit aussi dans les secteurs à forte concentration musulmane aux Etats-Unis, en Europe et ailleurs. C'est un mouvement traversé par différents courants nés et se nourrissant de la détresse d'importantes forces populaires face aux impasses auxquels ont mené le sous-développement et des systèmes de pouvoir hégémoniques et souvent corrompus, incapables de résoudre les problèmes vitaux de leur société et de reconnaître, dans leur étendu et leur profondeur, les défis majeurs de notre temps et de les relever. C'est un phénomène complexe qui souvent a été analysé à partir de ses manifestations idéologiques, politiques, sociales ou violentes sans faire l'effort multidimensionnel nécessaire de connaître en profondeur les dynamiques qui lui ont donné naissance et les formes par lesquelles il s'exprime afin de mieux l'apprécier et le différencier. C'est un mouvement dont le caractère de masse et populaire et sa fonction idéologique ont été instrumentalisés par des pouvoirs nationaux et des puissances internationales. L'Islam, en tant que religion, se trouve confronté à ce phénomène (l'islamisme) et soumis par des experts autoproclamés et de tous acabits et des idéologues et politiciens, champions de la diversion, à de dangereux amalgames. Nous assistons certes depuis le succès de la révolution populaire iranienne conduite par l'Ayatollah Khomeyni de février 1979 à l'émergence d'un modèle d'Etat-nation à caractère islamique exerçant un rayonnement réel sur l'aire régionale et ailleurs et ce en dépit des orientations religieuses obscurantistes de certains de ses dirigeants. Frédéric Tellier, professeur à l'IEP de Paris comme à Harvard et à Chicago, écrit dans un livre intitulé L'heure de l'Islam paru aux éditions Ellipses ce qui suit à propos de l'Iran : « Ce qui a donné vie et vigueur à l'islamisme comme idéologie et mouvement social n'est pas le dynamisme intérieur de la religion ou d'une volonté inébranlable du clergé de prendre le pouvoir, mais le bouillonnement de la modernité. L'Iran a-t-il connu une révolution religieuse ? Il est permis d'en douter. En dépit des apparences, l'islamisme est un phénomène authentiquement moderne, même s'il se justifie par référence à un passé qu'il promet de faire revivre. Malgré son anti-occidentalisme proclamé, sa dénonciation de la modernité, la révolution islamique appartient bel et bien à son siècle et en reflète les idéologies. Elle est de notre temps, pur produit de la modernité, phénomène moderne par excellence. Cette modernité contestée voire haïe est en fait sa matrice. »(6) Ainsi, l'islamisme, bouillonnant en tant que phénomène social, politique et idéologique, recourant par certaines de ses franges au terrorisme national et à grande échelle, est présenté sans discernement par les centres de recherche néo-conservateurs américains et autres ainsi que les courants politiques dirigeants qu'ils influencent fortement aujourd'hui, aux USA et ailleurs en Occident , comme un spectre meurtrier qui hante dangereusement la stabilité, la paix et les équilibres mondiaux. Il a été élevé, depuis les sanglants événements de septembre 2001 à New York et à Washington, au niveau d'ennemi principal des USA et du monde occidental. Nous observons, au niveau de l'Occident, dominé aujourd'hui par la pensée néo-libérale et néo-conservatrice, une espèce d'enracinement et de globalisation d'un mode de raisonnement binaire et indigent, basé sur l'opposition radicale et non dialectique entre le bien et le mal. Le bien, c'est tout ce qui a été façonné par la civilisation judéo-chrétienne et par les valeurs considérées comme occidentales produites et renforcées depuis la fin du XVIIIe siècle au niveau de la liberté, de la démocratie, des droits de l'homme, de la solidarité, etc. Le mal est tout ce qui n'est pas le bien dans l'acception que lui donne l'Occident judéo-chrétien. Nous assistons à la diffusion d'une sorte d'idéologie fondamentaliste et guerrière et de pratiques politiques internationales sectaires chargées d'alimenter et d'animer les croisades contre ceux qui représentent le mal. Par exemple, M. Bolkestein, ancien commissaire européen au marché intérieur (devenu célèbre par ses directives sur la libéralisation des services, en évoquant le projet d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne et la pression migratoire, il mettait en garde dans les termes suivants : « Si cela devait arriver, la libération de Vienne en 1683, n'aurait servi à rien. Nous les avions arrêtés à Poitiers, nous les avions arrêtés devant Vienne ; nous les arrêterons encore. » (Turques, Arabes, Berbères, ce ne sont tous que des musulmans, c'est l'Islam. Quel amalgame volontairement exprimé et à ce niveau de responsabilité de la communauté européenne !) Et pour renforcer ses dires, Bolkestein cite un historien britannique de renom, spécialiste reconnu de la Turquie et du Moyen-Orient, Bernard Lewis qui a affirmé : « L'Europe sera musulmane d'ici à la fin du siècle. » Bernard Lewis n'est pas n'importe qui. C'est lui qui a découvert « le gêne de l'Islam » et a appelé à « lever l'étendard de la résistance face aux nouvelles invasions barbares ». Bernard Lewis est installé aux USA depuis 1974 et s'est distingué par un soutien militant à la politique oppressive israélienne. Il est surtout un conseiller très écouté de W. Bush et très proche de Paul Wolfowitz, ancien adjoint du secrétaire d'Etat à la défense et véritable concepteur avec Richard Pearl, entre autres , de l'invasion contre l'Irak. Au cours d'une cérémonie organisée en mars 2002 à Tel- Aviv en l'honneur de Paul Lewis, Wolfowitz lui a rendu hommage en ces termes : « Bernard Lewis, nous a appris à comprendre l'histoire complexe et importante du Moyen-Orient et à l'utiliser pour nous guider vers la prochaine étape afin de construire un monde meilleur pour les prochaines générations. » Bernard Lewis est devenu, en effet, l'idéologue en chef du « choc des civilisations », concept qu'il a découvert des 1957, au lendemain de la guerre de Suez qui ne traduisait pas pour lui une volonté de libération nationale des peuples arabes, mais « une hostilité à la culture occidentale ». (A suivre)

(*)Cette partie fait suite aux deux parties publiées déjà dans les éditions des 26 et 27 août 2006.

Bibliographie 1.Bernard Henry Levy : La guerre vue d'Israël in le Monde du 27 juillet 2006 2. Joschka Fischer : Iran könnte der grobe Gewinner in Die Zeit 20 juillet 2006 3. Tanya Reihart : in www.redress.btinternet.co.uk/treinhart 4. Robin Wright : Strikes are called part of broad startegy in Washington Post 16 juillet 2006 août-30 5. Zbigniew Brzezinski : Die einzige Weltmacht, Amerikas Strategie der Vorherrschaft Fischer Taschenbusch Verlag 6. Christophe Reveillard : L'Iran géopolitique in Géostratégie n° 12 -Avril 2006

Il est utile de donner encore la citation suivante tirée de son livre Islam Quarto, publié chez Gallimard en 2005 : « Les ressentiments actuels des peuples du Moyen-Orient se comprennent mieux, lorsqu'on s'aperçoit qu'ils résultent, non pas d'un conflit entre les Etats ou des nations, mais du choc entre deux civilisations.

Commencé avec le déferlement des Arabes musulmans vers l'Ouest et leur conquête de la Syrie, de l'Afrique du Nord et de l'Espagne chrétiennes, le ''grand débat'' entre l'Islam et la chrétienté s'est poursuivi avec la contre-offensive chrétienne des Croisades et son échec puis avec la poussée des Turcs en Europe, leur farouche combat pour y rester et leur repli. Depuis un siècle et demi, le Moyen-Orient musulman subit la domination de l'Occident - domination politique, économique et culturelle, même dans les pays qui n'ont pas connu un régime colonial. Je me suis efforcé de hisser les conflits du Moyen-Orient, souvent tenus pour des querelles entre Etats, au niveau d'un choc des civilisations. » Pour Lewis, la nationalisation du canal de Suez, la chute du Chah et la révolution iranienne de 1979, la résistance tenace du peuple palestinien face à l'occupation israélienne et pour leur Etat indépendant les résistances au Liban, en Irak et même les conflits du Kosovo et de la Bosnie ont tous pour cause la haine de l'Occident et de ses valeurs. Il ajoute pour mieux préciser le spectre qui hante l'Occident : « L'Islam, qui est faible depuis deux siècles, a toujours cherché des appuis pour combattre son ennemi : la démocratie occidentale. Il a d'abord soutenu les puissances de l'axe contre les alliés puis les communistes contre les USA, ce qui a abouti à deux désastres. » L'islamisme chiite, qui dirige l'Iran, qui active et développe, selon des voies différentes, des organisations paramilitaires modernes et fortement armées au Liban, comme le Hezbollah en Irak ou l'armée du Mahdi de Moktada Sadr ou la milice de Abdelaziz Hakim ; qui anime une sorte d'international chiite à travers le monde, confère, du point de vue de l'Administration américaine actuelle à l'Iran, placé dans son environnement moyen-oriental et asiatique et sous l'angle de ses richesses naturelles, une très forte pondération géostratégique. De ce fait, l'agression israélienne contre le Liban est une guerre préparant ses prochains prolongements iraniens, syriens et asiatiques.

Les objectifs des états-unis

En visant la destruction totale de l'organisation de la puissance de feu et de nuisance matérielle et logistique du Hezbollah de même que l'isolement politique de ce dernier sur le plan de la classe politique libanaise et arabe proche ou dépendante de l'Occident, cette agression poursuivait les objectifs suivants : désarmer l'islamisme chiite au Liban et sécuriser, surtout par la présence d'un important contingent de troupes étrangères avec un mandat musclé, les frontières de ce pays avec Israël et avec la Syrie. Cela vise à mettre hors service toutes les possibilités logistiques terrestres, maritimes et aériennes susceptibles d'être utilisées pour le réarmement du Hezbollah, la restauration de ses structures paramilitaires et de sa puissance de feu et vise aussi à rendre inopérant toute tentative d'utilisation du Hezbollah et de ses forces armées comme maillon éprouvé dans une probable confrontation avec la Syrie ou l'Iran. Affaiblir sensiblement et isoler l'islamisme chiite libanais pro-iranien et au-delà l'islamisme politique recourant à la violence armée dans la scène arabe et mondiale tout en renforçant les courants de confession musulmane qui acceptent de coopérer où dans les intérêts de pouvoir et financiers sont fortement liés aux puissances occidentales. Cela vise aussi à maîtriser l'Islam, à le contenir en jugulant les bouillonnements sociaux et politiques qui le traversent et le bousculent. Cela veut dire à l'instar de ce qui se fait en Afghanistan, en Irak ou ailleurs, faire face au spectre de l'islamisme, en mettant aux « ordres » l'aire arabo-musulmane et surtout ses forces politiques dirigeantes. La restructuration, la « sécurisation et la stabilisation » du Grand Moyen-Orient Condoleezza Rice, la secrétaire d'Etat américaine aux Affaires étrangères, a lors de sa première tournée tardive en Israël et au Liban après l'intervention massive de Tsahal sur le territoire libanais, déclaré avec une grande impudence : « Le temps est venu pour un nouveau Moyen-Orient », alors que l'urgence résidait à arrêter la nouvelle guerre en imposant un cessez-le-feu immédiat. Sa démarche relevait, de fait, de considérations stratégiques dont la guerre était justement l'un des maillons et tant que cette guerre n'avait pas atteint les buts fixés, elle devait continuer et tous les efforts devaient être entrepris pour contenir les pressions internationales, faire traîner les délibérations du conseil de sécurité, pour lui donner le temps nécessaire d'aboutir. C'est que cette guerre représente une étape opérationnelle du plan revu et corrigé du Grand Moyen-Orient (GMO). Ce dernier est définit comme le Moyen-Orient élargie à l'Iran et la Turquie. C'est cela le noyau de l'échiquier eurasien dont parle Zbigniew Brzezinski. Le Moyen-Orient, secoué et modelé au gré des puissances coloniales, principalement la Grande-Bretagne et la France a, tout au long du XXe siècle suscité un intérêt grandissant pour les Etats-Unis en liaison, entre autres, avec les trois facteurs suivants : la mise à jour des énormes réserves énergétiques de cette région et principalement l'Arabie Saoudite et les Etats du Golfe persique, l'importance géostratégique de cette aire géographique dans le cadres des luttes et des intérêts multiformes qui découlaient des rapports de forces complexes imposés par la guerre froide et du rôle qu'y occupait Israël, les dimensions prises par le développement et la combativité du nationalisme arabe, catalyseur des luttes de libération nationale des pays arabes encore sous le joug colonial et maillon actif dans le mouvement anti-impérialiste mondial et dans le mouvement des non-alignés. Les USA se sont attelés, en s'appuyant sur leurs gigantesques compagnies pétrolières, à s'assurer durablement le contrôle des ressources énergétiques de la région au niveau de l'exploration, de la production, du transport et de la commercialisation. Leur compagnie pétrolière, l'Aramco, est devenue par exemple en Arabie Saoudite un véritable Etat dans la royauté et le véritable centre des décisions. Les USA s'étaient aussi assurés le contrôle du pétrole iranien et celui de l'Iran en faisant échouer les nationalisations des industries pétrolières initiées par Mossadegh et en faisant du Schah un allié et un serviteur loyal. La gestion stratégique du Moyen-Orient par les USA visait en gros deux objectifs majeurs : assurer le contrôle et la sécurité des sources et installations énergétiques pour le plus long terme, veiller en intervenant directement ou indirectement dans les modulations des rapports de forces nationaux, ou dans la région même à contribuer à créer une sorte de stabilité ou d'équilibre même instable en fonction des évolutions du rapport de force mondial déterminé par le mouvement des intensités de la guerre froide. Les USA se sont trouvés confrontés, à partir du début des années 1950 avec l'onde de choc déclenchée par la révolution des officiers libres en Egypte à quatre dynamiques qui ont travaillé en profondeur les sociétés arabes et la région du Moyen-Orient dans son ensemble et bien au-delà : le Nassérisme comme expression moderne du nationalisme arabe orienté vers la libération nationale et sociale et dont le rayonnement et la force de l'exemple étaient immenses et bien au-delà du monde arabe et islamique. Le courant Baâth, comme autre expression du nationalisme et du mouvement de libération arabe, organisé idéologiquement et politiquement sur le fondement de l'unicité de la nation arabe, plus porté sur certaines formes de modernité et de laïcité, mais mû par un centralisme autoritaire dont les conséquences ont été très coûteuses pour les pays qu'il a dirigés comme l'Irak ou la Syrie.

La problématique énergétique

Le mouvement de libération national palestinien dont la cause était, à des degrés divers, devenue celle de tout le monde arabe et musulmans au niveau des Etats, mais surtout au niveau des peuples. Cette cause était au centre de nombreuses guerres et crises importantes entre Israël, les combattants palestiniens et les Etats de la région. Le traitement injuste du problème palestinien par les USA et les puissances occidentales a été à la source de la détérioration des rapports de nombre de pays arabes des plus importants avec l'Occident. Cette situation a eu pour conséquence le renforcement des relations multiformes, notamment politiques et économiques avec l'URSS et les pays socialistes. L'armement lourd des principaux pays arabes était assuré par l'URSS et certains pays de l'Est. Ce qui attisait encore plus les tensions dans cette région. La place de plus en plus forte prise par l'influence soviétique au Moyen-Orient, modifiant sensiblement les rapports de forces internationaux y prévalant. De telles dynamiques ont conféré à cette aire géostratégique un caractère d'instabilité prononcé attisé par les enjeux que se disputaient les deux grandes superpuissances et les puissances occidentales entre elles, de même que par les luttes ouvertes ou sourdes autour des orientations et des tâches nationales et démocratiques du mouvement de libération national, dans chaque pays et à l'échelle de la région. La disparition de l'URSS et la dislocation du système socialiste mondial au début des années 1990 semblent avoir investi les USA de la responsabilité de l'unique superpuissance restante. La supériorité américaine était, alors, indiscutable dans les quatre domaines suivants de la puissance globale comme l'affirme Zbigniew Brzezinski. « D'une force et d'une présence militaires mondiales inégalables, d'une force économique agissant comme locomotive de la croissance mondiale, de l'avance technologique dans les plus importants secteurs d'avenir, de l'attrait que rencontre, à l'échelle mondiale et surtout chez la jeunesse, son modèle culturel. Dans le cadre de l'instabilité du monde nouveau qui vient d'émerger avec la disparition de l'URSS, la nécessité de réaliser des équilibres géostratégiques nouveaux plaçait le GMO au centre des préoccupations prioritaires (pour les raisons avancées ci-dessus) des USA. Déjà en 1992, Paul Wolfowitz avait présenté un plan pour le nouveau Moyen-Orient au département de la défense. Les éléments de ce plan ont été affinés en 1996 par Richard Perle dans un document à l'intention du gouvernement israélien. L'ensemble des deux documents forment en fait la doctrine néo-conservateurs pour le GMO qui préconisaient l'élimination par la force des menaces que constituaient la Syrie et l'Iran et en commençant par mettre hors d'état de nuire leur front libanais. Ces plans ont été laissés pour un temps dans les tiroirs. L'instabilité du Moyen-Orient devenait, pour les USA, de plus en plus aiguë. Elle a été encore plus aggravée par les facteurs suivants : l'agression et l'occupation de l'Irak, par la politique colonialiste de Sharon à l'égard de l'autorité et du peuple palestinien, par la montée en puissance de l'Iran s'affirmant comme puissance régionale et de l'islamisme chiite, par le développement et le recours à la violence armée de l'islamisme politique, par l'autoritarisme des régimes arabes en place et leur incapacité chronique à faire face à l'aggravation des problèmes économiques, sociaux culturels et identitaires et aux multiples défis des dynamiques de la mondialisation. C'est en novembre 2003, dans le feu de la guerre et de l'occupation de l'Irak, du développement des tensions en Asie centrale, sur les fronts de l'énergie et des matières premières fondamentales que W. Bush fait connaître son projet du Grand Moyen-Orient. Ce projet étai articulé sur deux axes principaux : le règlement du problème palestinien sur la base de l'existence des deux Etats israélien et palestinien, l'encouragement de la mise en œuvre des réformes démocratiques orientées sur le marché dans les pays arabes et musulmans, réformes visant à provoquer des changements positifs dans toute la région. Le problème palestinien n'a pas été réglé, bien au contraire, à cause du parti pris manifeste et actif des USA pour Israël. Le processus de démocratisation a été considéré par les régimes en place, l'exemple de l'Irak n'y a pas aidé comme une entreprise d'exportation de la démocratie occidentale et comme une ingérence dans les affaires intérieures. Le projet de W. Bush a connu un enlisement volontaire. Mais voilà que le terrorisme islamiste prend une dimension planétaire, que l'Irak, les USA et leurs alliés s'embourbent dans une complexité conjuguant le terrorisme islamiste, la résistance nationaliste, les confrontations ethniques, que l'Afghanistan n'est pas stabilisé et les talibans relèvent la tête et que l'Iran bombe le torse, s'affirme comme puissance régionale et active, directement ou indirectement les milices islamiques chiites au Liban, en Irak et veut s'engager avec fermeté dans l'enrichissement de l'uranium et dans le nucléaire. De tels développements, ajoutés à d'autres aussi importants sur le plan national américain et sur le plan international, ne sont pas pour faire remonter la perte vertigineuse de popularité de W. Bush et de son administration alors des élections parlementaires importantes se tiennent à courte échéance. C'est une telle situation qui explique la volonté des néo-conservateurs et de W. Bush de tenter de reprendre l'initiative en retirant des tiroirs, pour ce qui du Moyen-Orient, le plan Paul Wolfowitz complété par Richard Pearl, c'est-à-dire en fait un plan américano-israélien de sécurisation et de stabilisation musclé pour le GMO. La mise en œuvre a commencé avec le Liban, la suite viendra, car le troisième mobile géostratégique qui explique l'agression barbare contre le Liban est le suivant : la maîtrise durable des plus grandes réserves énergétiques du monde. Le Moyen-Orient et l'Iran recèlent d'énormes réserves en hydrocarbures. Ils disposent de grandes capacités de production, de raffinage ou de traitement et d'infrastructures diverses pour le transport des produits énergétiques destinés à la consommation nationale ou à l'exportation. Ils constituent, de ce fait, pour leurs importants partenaires, un facteur d'approvisionnement et de sécurité stratégique. Le président W. Bush avait, dès le début de son premier mandat, souligné la gravité de la problématique énergétique pour son pays. Les USA sont en effet les plus grands producteurs consommateurs et importateurs du monde. Avec une population qui représente, a peu près 5% de la population mondiale, l'Amérique participe à hauteur de 17% dans la production mondiale d'énergie. Si elle génère 30% du PIB de la planète, elle consomme environ 25% de l'énergie mondiale. (A suivre)

Par ailleurs, il est prévu que la croissance globale de la demande énergétique, dans les prochaines 25 années, sera de 50%, avec l'émergence massive de gros demandeurs d'énergie, comme la Chine et l'Inde sur les marchés énergétiques.

On observe par ailleurs les facteurs suivants : une cadence quelque peu rapide dans l'épuisement des ressources pétrolières mondiales, une accélération et des dimensions vertigineuses de la demande énergétique, surtout en Asie (Chine, Inde, Japon, Corée du Sud etc.), une faiblesse et un coût élevé, malgré des progrès sensibles, du développement et de l'exploitation des énergies nouvelles et renouvelables, des retards encore persistants dans la mise au point des technologies et dans la mise en œuvre de véritables politiques d'économie de l'énergie, les problèmes non encore efficacement résolus de pollution liée à certains produits énergétiques, la liste de ces facteurs n'est pas exhaustive. Mais tous ces facteurs aiguisent la concurrence sur le marché énergétique, incitent à une diversification des produits énergétiques en fonction de leur disponibilité sur le long terme en fonction de leurs qualités et de leurs coûts. Cela signifie le développement des tensions et des programmations géostratégiques. Le gaz naturel prend par exemple de plus en plus d'importance. Il est considéré comme le combustible de ce siècle. Les réserves de gaz naturel sont importantes et les découvertes de nouveaux gisements gaziers progressent en liaison avec le développement de nouvelles techniques d'exploration et d'extraction. Le gaz naturel représente actuellement près de 25% de la consommation énergétique mondiale. Le taux de croissance annuel moyen de la consommation de gaz naturel est d'environ 2,5 à 3%. De toutes les sources d'énergie primaires, la progression la plus forte prévue pour les vingt prochaines années sera celle du gaz naturel. On évalue actuellement les réserves mondiales prouvées de gaz naturel à 179 trillions de mètres cubes (tm3) (estimation de 2004). En 2004, le rapport réserves prouvées (R) sur production (P) de gaz naturel dans le monde (R/P) était de plus de 65 ans. Le même rapport est par contre de 200 ans pour le Moyen-Orient. Ainsi, grâce à ses réserves colossales de gaz naturel, la région du Moyen-Orient est destinée à occuper une place centrale de plus en plus disputée sur le marché de ce produit énergétique et dans les rapports géostratégiques mondiaux. Deux pays de cette région, l'Iran et le Qatar représentent à eux seuls 70% des réserves de la région. Mais l'Iran, le Qatar, l'Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis représentent ensemble 90% des réserves de gaz naturel de la région. Ces considérations chiffrées font apparaître la place singulière et de forte intensité géostratégique de l'Iran, les autres pays gaziers du Moyen-Orient sont déjà sous contrôle américain et occidental. Un chiffre aiguise encore plus cette singularité de l'Iran, placée dans l'échiquier eurasien : le Moyen-Orient, la Russie et certains pays d'Europe et d'Eurasie font ensemble 76% des réserves mondiales prouvées de gaz naturel. Or, les USA et l'Europe des 25 consomment près de 40% du gaz naturel mondial et leur demande va en croissant. L'Iran est une aire géographique d'une très grande sensibilité géopolitique. Elle a des frontières par terre et par mer avec 15 pays, dont l'Azerbaïdjan, le Turkménistan et le Kazakhstan qui sont riches en hydrocarbures et actuellement autant tournés vers la Russie que vers l'Europe. Toutes ces considérations, et sans qu'il soit nécessaire dans le cadre de cette contribution d'exposer d'autres facteurs et d'autres éléments d'analyse, montrent l'importance de l'enjeu iranien et des jeux stratégiques dans lesquels ce pays est engagé depuis la révolution islamique de Khomeyni de février 1979 sur les plans : de la construction d'un Etat, action hybride à la fois théocratique, autoritaire et puissant de certains apports de la modernité, du contrôle de ses richesses naturelles, notamment les hydrocarbures et la construction d'une économie puissante inspirée du modèle chinois, du développement de l'industrie nucléaire en rentrant dans une confrontation complexe et dangereuse avec les USA et l'Europe, sans compter les voisins immédiats du Golfe persique, de la propagation et de l'organisation politique et souvent paramilitaire de l'islamisme chiite, de sa propension à s'affirmer comme puissance régionale. La normalisation de l'Iran, y compris par la force militaire et son insertion dans les plans américains de sécurisation et de stabilisation du Grand Moyen-Orient et de l'ensemble eurasien, est, aussi, avec la maîtrise sur le long terme des ressources énergétiques, l'un des mobiles géostratégiques de l'agression israélienne contre le Liban. Nous examinerons dans d'autres contributions d'autres mobiles géostratégiques aussi importants et peut-être décisifs pour la suprématie de la superpuissance américaine : la restructuration et le redéploiement globalisé du complexe militaro-industriel, les réajustements des rapports de forces multidimensionnels USA-Europe, etc. Les causes immédiates et les mobiles géostratégiques que nous avons tenté d'examiner se conditionnent. Elles soulignent la gravité de cette crise majeure initiée par Israël impulsé par les USA et soutenu délibérément par certaines puissances occidentales, notamment la Grande-Bretagne de quelques enseignements pour nous. Le caractère et le déroulement de l'intervention israélienne au Liban, les réactions militaires et politiques qu'ils ont provoquées et leurs prolongements actuels dégagent un certain nombre d'enseignements qui méritent d'être traités avec le maximum d'objectivité, de rigueur et de réalisme. Il s'agit entre autres de l'affaiblissement chronique et de l'instabilité dangereuse du monde arabe dans un monde en pleine restructuration géostratégique. Les Etats arabes et leurs organisations multilatérales, notamment la prétendue « Ligue arabe », ont manifesté, en juillet dernier, une incapacité déroutante à développer les réactions et les solidarités qui s'imposent face à l'insolence et à la barbarie impérialo-sionistes et face aux injustices faites à un pays « frère » le Liban, à peine sorti des décombres d'une guerre civile, attisée par l'agression israélienne de 1982 et nourrie par les jeux d'intérêts sordides des grandes puissances occidentales et de régimes et oligarchies arabes enfoncés dans leur meurtrière stagnation et poussant à leurs limites historiques. Bien au contraire, certains régimes comme l'Egypte, l'Arabie Saoudite ou la Jordanie et d'autres, craignant d'être balayés par les vents forts qui soufflent de toute part, ont cru bénéfique pour eux de se ranger, par un silence et une inactivité volontaires, du côté du plus puissant, de rentrer dans ses jeux en condamnant sans discernement le Hezbollah et en essayant de faire céder les Palestiniens encore plus face aux intransigeances israéliennes. Ils ont muselé la colère de leurs peuples. La région du monde arabe est tellement malade que les puissances occidentales en particulier la Grande-Bretagne et la France essaient dans le sillage des USA de la restructurer à leur guise, comme elles avaient dépecé, jadis, après la Première Guerre mondiale, l'empire ottoman. La similitude des démarches d'hier et d'aujourd'hui est des plus frappantes. Ce sont en fait des accords USA-Grande-Bretagne d'abord, puis USA-France qui ont tracé la voie qui a mené au cessez-le-feu et mettre en route les solutions pour l'avenir proche et lointain. Quelles sont donc les causes profondes de nos reculs, de nos défaites, de nos incapacités chroniques à peser avec efficience, c'est-à-dire dans le sens des intérêts de long terme de nos peuples, dans la détermination des rapports des forces internationaux et dans les évolutions politiques, économiques, sociales et culturelles qui y sont liées dans la consolidation et un développement fructueux de la paix et de la stabilité régionales et internationales ? Devons-nous nous contenter aujourd'hui où l'accélération de l'histoire connaît des rythmes affolants, de discours à caractère populiste dont la couverture nationaliste avait pourtant, dans les années 1950 et 1960 du siècle dernier, su et pu nous mobiliser largement et avec succès contre le colonialisme et pour nos indépendances nationales ? Les Etats nations arabes ont connu , tout au long du XXe siècle, des évolutions diverses. Celles-ci ont été marquées principalement par l'émergence et le développement de deux grands mouvements historiques, le nationalisme arabe et le réformisme musulman. La naissance et le développement de ces deux mouvements étaient une réaction massive aux affres et à l'humiliation du joug colonial, une réaction organisée, fondée sur les facteurs unificateurs de nos nations et impulsant les évolutions de nos identités, facteurs plongeant leurs racines dans notre histoire déjà plusieurs fois millénaire avant l'avènement de l'ère chrétienne. Le nationalisme arabe visait à inscrire les sociétés arabes à majorité musulmanes dans des processus de libération nationale, d'édification d'Etats nations modernes se nourrissant sans cesse du progrès universel et de la modernité au développement, desquels ils apportent leurs contributions, tout en préservant et adaptant les fondements de leurs identités culturelles et nationales. Aujourd'hui, le nationalisme arabe est fortement interpellé. Il doit opérer les mutations indispensables pour s'élever, dans chaque pays, au niveau d'un puissant mouvement patriotique démocratique et pluraliste et de progrès reconnaissant les impératifs et les défis du temps sur les plans politique, économique, social et culturel. Sinon le monde arabe sera livré totalement aux appétits des féroces forces du néo-libéralisme et du capital financier international foncièrement spéculatif et destructeur des bases économiques réellement productives et de fonction fondamentalement sociale. Ceux-ci n'ont d'yeux que pour les richesses naturelles. La problématique de la nécessité du renouveau patriotique arabe est fortement posée. C'est là l'un des enseignements majeurs que nous retenons : la problématique de l'islamisme politique et de l'Islam. Nous avons tenté de montrer que l'un des mobiles stratégiques de l'agression impérialo-sioniste contre le Liban était ce que nous avons appelé « le spectre de l'islamisme et la problématique de l'Islam ». Depuis le début des années 1970, nous assistons, dans les pays arabes et islamiques, sous l'action de plusieurs facteurs, à une émergence devenant de plus en plus virulente et destructrice du phénomène de l'islamisme politique. Nous en avons subi la terrible terreur particulièrement au cours de la décennie 1990. Notre société en a durement payé le prix, mais il reste qu'une analyse profonde et intégrée, idéologique, économique, sociale, culturelle sociologique, etc. de l'islamisme politique et de son action doit être faite. Nous devons reconnaître les motivations objectives réellement politiques et sociales qui nourrissent l'instrumentalisation idéologique et politique de l'Islam. Les différenciations et les convergences patriotiques et de progrès doivent se faire à ce niveau. Nous ne devons pas laisser la compréhension sur l'exégèse de la religion à des ignorants s'autoproclamant imams ou émirs. Nous devons favoriser, par tous les canaux possibles et avec les moyens nécessaires, l'éclosion d'une véritable nahda, à l'exemple du mouvement réformiste avec Djamal El Afghani, Abdou, Rachid Rida, ou Ben Badis fortifiant l'ijtihad et l'utilisation de tous les acquis de la science et réfléchissant sur la problématique de l'Islam dans nos sociétés aspirant au progrès et à la modernité. Poser la problématique de l'Islam ne peut signifier réduire la croyance religieuse, qui elle est individuelle et intime. Cela signifie, bien au contraire, la recherche du renforcement de la rigueur, et de la profondeur de la compréhension des préceptes de la religion musulmane et de la culture arabo-islamique en liaison avec les conditions objectives dans lesquelles nous vivons. Poser une telle problématique et en faire un sujet de recherche multidisciplinaire, de débats larges, féconds et constructifs débouchant sur des pratiques qui ouvrent notre société sur elle-même au lieu de la laisser s'enfermer sur elle-même, qui multiplient ses énergies, ses connaissances et son savoir, ses capacités créatives capables de transmissions positives de génération en génération, acquiert une valeur stratégique dans ses temps où un amalgame dangereux et pitoyable est fait par les puissants de ce monde entre islamisme politique, terrorisme et Islam. Ne les laissons pas lancer une nouvelle croisade contre l'Islam au nom des valeurs judéo-chrétiennes, comme disent certains de leurs idéologues de première ligne. Alors que ces valeurs que sont la liberté, la démocratie, les droits de l'homme, le droit international sont des valeurs universelles pourvu que les acceptions des concepts qui les expriment soient clairement définies et adoptées par chacun et par tous, ce qui est chose relevant de la complexité, puisque s'agissant avant tout de processus sociaux, poltiques et culturels. La refondation démocratique de l'Etat et du système de pouvoir, les mobiles géostratégiques qui motivent l'agressivité des USA, d'Israël et des puissances occidentales dans le Moyen-Orient soulignent sérieusement notre vulnérabilité. Nous vivons dans des temps qui ne pardonnent pas, du point de vue historique. Ou bien nous montrons que nous sommes capables d'intelligence de production de savoir, de technologies et de techniques, de culture en adaptant sans cesse et sur la base de la liberté, d'un fonctionnement effectivement démocratique de nos institutions, notre génie national aux exigences politiques, économiques, sociales, culturelles que mettent en relief les évolutions complexes tant nationales que mondiales. Ou bien, nous continuerons à gérer notre crise et nous nous dirigerons vers une situation où les puissances étrangères essaieront, comme elles tentent de le faire ailleurs, certes sans succès, de nous « démocratiser » au service de leurs intérêts géostratégiques. Nous avons déjà accumulé des retards énormes, pour surtout des raisons liées à la force de l'inertie qui donne l'impression du mouvement et de l'action. Cette force est celle d'un système de pouvoir et d'Etat qui ont atteint, en rapport avec des dynamiques nationales et internationales, leurs limites historiques. Dire cela, ce n'est pas rejeter tout ce qui a été édifié de positif et de durable par cet Etat et par ce système de pouvoir. En le disant, nous voulons faire observer que notre société a évolué. Elle s'est démographiquement développée. lle est fortement jeune. Sa structure sociale s'affirme de plus en plus en prenant les caractéristiques d'une société poussant vers la modernité mais en rencontrant la résistance des forces d'inertie. Elle dispose d'un système scolaire, universitaire et de formation professionnelle étendu qui a besoin d'un sursaut qualitatif que seul un fonctionnement démocratique de l'Etat et de ses institutions peut lui apporter. Refonder l'Etat républicain, c'est le reconstruire sur la base des valeurs nouvelles de la liberté, de la démocratie, du progrès, de la justice sociale, de la solidarité et de la modernité qui assurent à notre jeunesse (qui fait notre peuple) et aux générations futures de porter notre nation, par le travail et le savoir vers un avenir toujours plus radieux. Refonder l'Etat républicain, c'est légitimer démocratiquement, à tous les niveaux, la représentation populaire, c'est exprimer une volonté organisée de combattre l'archaïsme et l'utilisation de la religion de notre peuple à des fins politiques, c'est donc prendre la mesure des enjeux de notre époque, et surtout de ceux qui attendent les générations futures. Refonder démocratiquement l'Etat et le système de pouvoir, c'est la plus décisive des ripostes à l'agression israélienne et des puissances occidentales contre le Liban et le peuple palestinien, c'est le plus fondamental des exemples pour construire le mouvement patriotique dont nous avons besoin à l'échelle nationale et à l'échelle du monde arabe.

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LE MIRAGE DES IDE OU LE PARTENARIAT GAGNANT-PERDANT

Publié le par Mahi Ahmed

LE MIRAGE DES IDE OU LE PARTENARIAT GAGNANT-PERDANT

jeudi, 11 août 2016 / raina

LE MIRAGE DES IDE OU LE PARTENARIAT GAGNANT-PERDANT

Par Abdelatif Rebah

Dans un article brossant, au début des années 2000, le bilan de l’investissement étranger en Europe de l’Est, l’économiste Catherine Samary résume ce qu’en attendent généralement les pays récepteurs : « des technologies et du savoir-faire, des financements qui ne sont pas des dettes, des créations d’emplois et des capacités d’exportation »[1]. On peut affirmer qu’en Algérie, également, on n’en attendait pas moins, si on exclut les financements que les responsables algériens ont toujours tenus pour l‘aspect secondaire de la question[2]. On attend de l’IDE qu’il joue le rôle de vecteur d’implantation de nouvelles méthodes de gestion et de nouvelles modalités d’organisation, des manières de faire et des standards internationaux en matière de gestion et d’éthique des affaires, d’ amélioration de la formation de la main d’œuvre existante ainsi que d’acquisition et de diffusion de compétences techniques, enfin, qu’il apporte connaissances spécialisées et savoir-faire, incorporation de nouveaux intrants et de nouvelles technologies [3]. Cette vision plutôt idyllique du rôle de l’IDE projette la mise en commun des compétences et des capitaux entre les deux rives au travers de prises de participation, de joint venture et de filiales en vue de créer des segments compétitifs étroitement intégrés dans les structures industrielles de l’Europe [4]. Tout comme pour les gouvernants des pays de l’Est, pour ceux de l’Algérie, ces IDE sont « supposés tout bénéfice ». Le bilan est loin, cependant, de le confirmer.

Partenariat Sider-Arcelor Mittal : la sidérurgie algérienne dupée plutôt que dopée

Dès 1964, était lancé le travail de conception d’un programme d’envergure de développement de la sidérurgie algérienne considérée comme l’infrastructure de l’industrialisation, par excellence. La mise en place du potentiel sidérurgique et métallurgique national va absorber le cinquième de l’investissement industriel hors hydrocarbures réalisé durant la période 1967-1989, un montant estimé à 11 milliards de dollars (à prix constants de 1984)[5]. Ainsi, en deux décennies pratiquement, était érigé un immense potentiel technologique, dont le complexe d’El Hadjar constituait le cœur battant, faisant de l’Algérie le premier pays du Maghreb à se confronter aux défis de la maîtrise de la production sidérurgique des trois filières, produits plats jusqu’à l’acier étamé, produits longs et tubes sans soudure.

La construction du complexe d’El Hadjar avait également impulsé la création d’une infrastructure de recherche et de formation de qualité. L’Algérie s’enrichissait d’un centre de recherche métallurgique et d’un appareil de formation composé de l’Institut des mines et de la métallurgie de Sidi-Amar, au-dessus du complexe d’El-Hadjar, qui a servi de site initial à l’université d’Annaba, d’un Institut de soudure, d’un centre de formation d’ingénieurs d’application pour compléter la formation des techniciens supérieurs, d’un centre de formation de techniciens et agents de maîtrise et d’un centre de formation d’ouvriers qualifiés.

La réalisation du complexe sidérurgique avait donné naissance aussi à trois entreprises d’engineering Ensid, Sidem et Sersid installées respectivement à Oran, à Alger et à Annaba afin de capitaliser toutes les expériences en matière d’études et de réalisation des installations d’El-Hadjar et des usines de première transformation de produits sidérurgiques ainsi que de gaz industriels.

Le 24 février 1969 était mis en production le complexe d’El Hadjar. Sa capacité initiale de 1500 tonnes/jour d’acier sera portée, dix ans après, à 3500 tonnes/jour avec l’inauguration en 1980 du deuxième haut fourneau. En 1989, l’industrie sidérurgique algérienne, avec une capacité installée de 2 millions de tonnes, couvrait 50% de la demande nationale en acier[6]. Dotée d’un taux d’encadrement largement supérieur à la moyenne nationale de l’industrie, elle représentait un potentiel de qualification de plusieurs milliers d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers professionnels et expérimentés.

Durant les années 1990, à l’instar des autres branches de l’industrie, la sidérurgie va payer son tribut au programme d’ajustement structurel du FMI et autres conséquences économiques et sociales du rééchelonnement. La production sidérurgique va accuser un net recul par rapport à la moyenne des années 1980 : - 22% pour la fonte liquide en poche, - 26% pour l’acier brut, -70% pour le rond à béton, - 46% pour les tubes d’acier soudés, -17% pour les tubes sans soudure[7]. Quant aux effectifs, ils chuteront de 22 000 à 12 000 à la veille de la privatisation d’El Hadjar[8]. Face à cette dégradation continue, direction et syndicats du complexe vont tirer, à maintes reprises, la sonnette d’alarme. Dans la deuxième moitié des années 90, en effet, les importations de produits sidérurgiques principalement ukrainiens, pourtant réputés irradiés suite à la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl, mais à prix cassés, se sont multipliées du fait des barons de l’import-import alors que la production nationale, elle, ne s’écoulait plus. Les banques, de leur côté, refusaient d’accorder à l’entreprise sidérurgique les moyens de réhabiliter son outil de production notamment la chaîne du complexe d’El Hadjar, ou bien bloquaient le financement des programmes de modernisation et même l’approvisionnement de certaines unités de production. Le complexe est, alors, acculé à une sous-production et certaines chaînes à des arrêts[9]. C’est l’asphyxie. Le fleuron de l’industrie algérienne finit la décennie 1990 sur une note catastrophique. Le complexe d’El Hadjar ploie sous les dettes et les découverts et la direction du groupe Sider inaugure l’année 2000 en annonçant que l’entreprise était en cessation de paiement. Les signaux de détresse vont se répéter tout le long de l’année 2000. Fin septembre, on apprend que les installations d’Alfasid, le cœur du complexe, pourraient être contraintes à l’arrêt dans un délai de un mois ce qui conduirait à la mise au chômage technique ou définitif de plus de 10 000 salariés. La production est au plus bas, Alfasid est endettée à hauteur de 6 milliards DA et est sommée par ses fournisseurs et ses partenaires d’honorer ses dettes[10]. Un mois plus tard, au sortir d’une réunion avec le ministre de la Participation et de la coordination des réformes (mais qui passe alors pour être le ministre chargé des privatisations), Hamid Temmar[11], la direction de l’entreprise, les représentants du Trésor et de la BEA et les syndicats, le président du holding Sidmines dévoilera les perspectives qui restaient à l’entreprise : « nous avons besoin d’une subvention immédiate de 5 milliards DA pour éviter la banqueroute, pour couvrir les dettes et garantir les salaires pour 6 à 7 mois, le temps de trouver un partenaire étranger ». Le découvert d’Alfasid est de 13 milliards DA, celui de Sider, de 30 milliards DA. Des perspectives qui se résument, pour le syndicat, à la préservation de l’emploi et de l’outil de production.

La bouée de sauvetage

Rendue moribonde, l’entreprise n’a plus d’autre choix que d’accepter la privatisation comme une bouée de sauvetage. Elle en prend même les allures d’urgence signalée ! La décision de privatiser El Hadjar a été prise en 2000, un an plus tard, l’affaire était bouclée[12]. La signature du protocole d’accord intervient le 18 octobre 2001. Avec les 70% des actifs dans l’escarcelle, cet accord offrait au groupe indien Ispat International, le titre d’actionnaire majoritaire de la société algéro-indienne Ispat El Hadjar. Seules les unités du groupe Transolb et Alfatus manquaient à leur bonheur. « Vendue pour « une bouchée de pain », avec des engagements faciles à réaliser pour le repreneur, compte tenu du potentiel de développement », « privatisations au dinar symbolique », ces commentaires acerbes tranchaient avec la satisfaction qu’affichaient les responsables syndicaux du complexe pour qui « la voie semblait toute indiquée pour les entreprises en mal de trésorerie ou complètement à l’agonie de « retrouver une santé financière, seule garantie pour la préservation des postes d’emploi et l’augmentation de la production »[13]. Sur les montants exacts de même que sur les conditions dans lesquelles la cession s’est effectuée, il y a pratiquement absence d’information du public. Le qualificatif de dérisoire revient fréquemment quant au montant de la transaction, eu égard à la valeur réelle des installations et équipements de l’ordre de plusieurs milliards de dollars (la majorité des unités de production étaient encore performantes et de création récente, telles que la cokerie, les hauts fourneaux, les aciéries, les laminoirs, les tuberies). Au moment de la signature du contrat, en 2001, le bureau d’études français Roux avait évalué la valeur du patrimoine de la défunte Alfasid à 980 millions de dollars[14]. Sider apportait dans la corbeille offerte à l’Indien Ispat des avantages d’une valeur incommensurable[15].

Arcelor Mittal dispose à El-Hadjar d’un complexe de 800 ha parfaitement aménagé, doté de trois entrées-issues autonomes par voie ferrée et même d’une boucle ferroviaire permettant le déchargement en continu du minerai ou du charbon reçu par trains ; il y a aussi deux centrales électriques thermiques fonctionnant avec les gaz de récupération des hauts fourneaux et de la cokerie : ces deux centrales pourraient rapidement donner lieu à une centrale électrique à cycle combiné par l’adjonction de deux ou trois groupes électriques basés sur les turbines à gaz. Le complexe sidérurgique d’El-Hadjar dispose aussi d’une station de traitement et de recyclage de ses eaux usées d’un potentiel de production de 400 litres par seconde. De quoi assurer le fonctionnement autonome des hauts fourneaux et de la cokerie. El-Hadjar est conçu et dispose de toutes les infrastructures et utilités nécessaires à la production de 4 millions de tonnes d’acier. Ces disponibilités permettent, en outre, de réaliser ces capacités nouvelles en un temps record et à des coûts des plus compétitifs, avec les modules modernes de sidérurgie compacte, de la réduction directe de pellets de minerais de fer riches importés aux laminoirs de produits finis, il y a place à El-Hadjar pour installer deux modules de 1,5 million de tonnes chacun. Sider avait auparavant investi plus de 60 millions de dollars pour mettre à niveau le laminoir de produits plats laminés à chaud et surtout porté la capacité de l’aciérie électrique de 100 000 à 400 000 t/an avec une installation de coulée continue de billettes pour la production de ronds à béton. Dans les ateliers métallurgiques et mécaniques, un potentiel de fabrication mécanique lourde avec une forge pouvant forger et traiter thermiquement des pièces d’acier de 7 tonnes, tous les sous-ensembles des équipements de fabrication et de manutention pouvant y être réparés ou fabriqués. Ces installations devaient être intégrées à un vaste réseau d’usines grandes et moyennes pour la fabrication des biens d’équipement lourds nécessaires à la maintenance et au renouvellement des grandes industries locales.

De plus, ce qui avait été toujours refusé par les autorités aux gestionnaires algériens a été accordé au repreneur indien : la cession de la mine de fer d’El Ouenza et un minerai de fer bon marché, au moment où une forte demande sur le minerai de fer enregistrée sur le marché mondial entraînait une importante hausse des prix du transport maritime. Le groupe indien se voyait également épargné par les retombées de la flambée des prix pétroliers et donc du gaz naturel et de l’électricité. En effet, hormis le charbon importé de l’étranger, les autres sources d’énergie dont a besoin le complexe sidérurgique d’El-Hadjar, à l’exemple de l’électricité et du gaz naturel, sont vendues à Arcelor Mittal Steel à un prix considéré comme étant le moins cher sur tout le pourtour méditerranéen. La multinationale indienne obtenait aussi la couverture de l’APSI (Agence pour la promotion de l’investissement) c’est-à-dire l’exonération fiscale sur 10 ans et l’effacement de toutes les dettes d’Alfasid. Mittal va, également, hériter des stocks de matières premières, pièces de rechange, équipements et matériels, y compris ceux commandés, payés et non encore réceptionnés. Sur le plan commercial, le nouveau propriétaire majoritaire de l’industrie sidérurgique nationale avait un important marché et les capacités de production ne pouvaient couvrir que 60% de la demande. Outre la disponibilité de la matière première, l’énergie et la main d’œuvre à bon marché, Arcelor Mittal bénéficie d’un marché algérien porteur largement stimulé par un plan de relance économique très demandeur en produits sidérurgiques et en matériaux de construction et auquel il applique les prix de l’acier sur le marché international. Il faut souligner qu’un investissement minimum lui suffisait pour augmenter la production.

Moyennant « quelques bonnes primes », des départs à la retraite, des décès et des licenciements non remplacés, Ispat procède à un « dégraissage en douce » des effectifs, provoquant 1100 départs pour le seul mois de mai 2002. En même temps, il s’offre un large recours à la formule « Emplois Jeunes », financée par l’Etat algérien, pour le recrutement par centaines d’ingénieurs et techniciens. Autant d’aubaines qui lui garantissaient de rentabiliser son engagement en Algérie.

Sur le terrain, l’effet d’éblouissement de la gestion Mittal, volontiers mis en contrepoint avec les sombres années 90 de l’entreprise publique, a perdu de son éclat des premières années. Le repreneur va connaître son premier grand conflit le 1er aout 2007, quand vont débrayer 8000 travailleurs des unités de production et de commercialisation implantées dans différentes régions du pays (Annaba Pont Bouchet, El Hadjar, Hussein Dey, Reghaia, Blida, Ksar El Boukhari, Oran, El Khroub et Skikda). Toutes les installations et la chaîne de production étaient à l’arrêt, y compris l’unité portuaire où les travailleurs ont refusé de procéder au chargement des produits laminés destinés à l’exportation et de décharger une cargaison de charbon. Motif : la « mise au départ volontaire » des 1200 travailleurs à partir de septembre 2007. « C’est un volet social déguisé et sans consultation du partenaire social que tente de mettre en application Arcelor Mittal Steel », dénonce le nouveau syndicat[16].

Un diagnostic accablant

Au tableau enchanteur des premières années, a succédé une réalité plus prosaïque. Depuis sa reprise par l’Indien Lakshmi Mittal en 2001, puis la fusion avec le groupe Arcelor Mittal, le complexe sidérurgique d’El Hadjar n’a jamais vraiment atteint les objectifs fixés ou réalisé totalement les différents business plan arrêtés. En effet, cette usine, avec des capacités installées de l’ordre de 2 millions de tonnes, arrive dans ses meilleures années à produire au plus 1,2 million de tonnes malgré la mobilisation autour de cet objectif des quelque 7 200 travailleurs. Alors que le président-directeur général d’Ispat-Annaba annonçait solennellement le 1er novembre 2004 « nous devons atteindre une production de 1,5 million tonnes en 2005 pour arriver quelques années après à 5 millions de tonnes », performances, d’ailleurs, jamais réalisées, son successeur, Vincent Legouic, le manager en chef du complexe d’El Hadjar, doit se contenter d’un profil plus modeste, 750 000 tonnes en 2009, avec en prime la fermeture de la cokerie, et une prévision de un million de tonnes d’acier liquide pour 2010. En somme, avec un complexe « allégé » des deux tiers de ses effectifs, sans investissements significatifs, le leader mondial de l’acier ne parvient pas à réaliser des performances de production franchement supérieures à celles que réalisait l’entreprise publique Sider. Messaoud Chettih, son dernier P-DG, fait observer que « là où notre marché national affiche une demande importante, en rond à béton, Arcelor Mittal demeure faible en production. Elle couvre difficilement les 20% des besoins nationaux. Le reste est importé »[17]. En effet, depuis son installation en Algérie, les business plan du partenaire indien ont toujours été orientés vers les produits longs à faible valeur ajoutée[18]. En 2007, une évaluation a établi le déficit de la production par rapport à la demande à 4 millions de tonnes d’acier liquide, soit, au prix de 600 dollars la tonne, une dépense d’importation de 2,4 milliards de dollars. En matière d’investissements dans la maintenance des équipements, souligne Messaoud Chettih, ni Arcelor Mittal ni l’Etat n’ont fait des progrès considérables. En Algérie, révèle-t-il, seulement 3 dollars par tonne d’acier ont été investis sur les 20 dernières années, soit 6 millions de dollars en deux décennies. Résultat, le complexe d’El Hadjar a vécu au rythme des incidents techniques aux hauts fourneaux, à l’aciérie à oxygène et aux centrales électriques et des arrêts pour cause de pannes dues à la vétusté des équipements et à l’absence d’investissements de maintenance.

En réalité, le groupe indien n’a jamais manifesté un enthousiasme particulier à investir dans la modernisation des équipements et la mise à niveau du complexe.

La success story programmée, qui avait obtenu tous les atouts pour ne pas démentir, devait avoir valeur d’argument exemplaire vivant, en faveur de futures cessions dans d’autres secteurs de l’économie nationale.

15 ANS APRES LA PRIVATISATION, L’ARNAQUE DU GEANT INDIEN DE L’ACIER MITTAL A EL HADJAR

L’échec de la privatisation d’El Hadjar

Le complexe, propriété de l’Etat algérien, avait été racheté à 70% en 2001 par l’indien Ispat, qui appartient au groupe Mittal. Il devait doper la siderurgie algérienne, il l’a dupée, en fait. Le bilan est négatif : sous-investissement, dégradation des installations et équipements, fermeture des sites de production essentiels, réduction des effectifs et pas d’amélioration des conditions de travail. La cokerie a été mise à l’arrêt depuis la fin 2010 car la multinationale indienne n’ayant pas intérêt à la réhabilitation de cette structure, préférait s’appuyer sur le coke que le groupe produit dans ses usines européennes, le coke importé « à moindre coût » pour alimenter le haut fourneau

Le complexe, faut-il le souligner, n’a pas concrétisé les prévisions du million de tonnes d’acier annuellement depuis sa reprise par ArcelorMittal en 2001. La production d’acier prévue pour 1 million de tonnes a chuté à 600 000 en 2012, puis a carrément dégringolé en 2013 et 2014 pour se situer à 300 000 tonnes aujourd’hui en 2015, au moment où la demande nationale a explosé pour atteindre pour les seuls ronds à béton et fils pour machines, environ 4 millions de tonnes, ce qui signifie qu’El-Hadjar ne fournit le marché national qu’à moins de 10%. L’importation lui coûte annuellement environ 10 milliards de dollars. La Banque extérieure d’Algérie (BEA), a été obligée de lui accorder un crédit bancaire de 14 milliards de dinars, dont 9 milliards destinés au rachat de la dette d’ArcelorMittal auprès de la banque

AOUT 2016 : L’Etat reprend le contrôle d’El-Hadjar[1]

Le complexe d’El-Hadjar, le fleuron de la sidérurgie algérienne, vient d’être récupéré par l’Etat après avoir été vendu au géant mondial de l’acier, l’Indien Mittal en 2001.

C’est ce que le ministre de l’Industrie et des Mines, Abdeslam Bouchouareb, a annoncé hier dimanche 8 Aout 2016

Dans un communiqué transmis au Quotidien d’Oran, les groupes IMETAL et ArcelorMittal ont annoncé la signature hier dimanche à Alger de l’accord final portant transfert total des parts sociales des sociétés ArcelorMittal Algérie (AMA), ArcelorMittal Pipes and Tubes Algeria (AMPTA) et ArcelorMittal Tébessa (AMT

La partie algérienne contrôlera de ce fait entièrement ces sociétés

Cet accord permettra d’avoir le contrôle total des trois sociétés, ce qui nous facilitera la prise de décision et la mobilisation des moyens pour assurer le succès de l’opération de revamping des installations industrielles et leur redémarrage dans de bonnes conditions. Il permettra également de stabiliser le climat social dans les trois sociétés, pour améliorer leur rentabilité et préserver les emplois ».

ArcelorMittal Algérie sera dorénavant SIDER El-Hadjar ; ArcelorMittal Pipes and Tubes Algérie sera SIDER TSS, et ArcelorMittal Tebessa sera Les Mines de Fer de l’Est, MFE. Spa

Les trois unités reprises sont des plateformes importantes appelées à jouer un rôle actif dans l’avenir de la filière sidérurgie-métallurgie algérienne et plus globalement dans la réalisation de notre ambition industrielle

Promouvoir l’autosuffisance du pays en acier, notamment les produits plats nécessaires au développement des autres filières industrielles ». Il a également précisé que

Cette opération de cession des participations n’avait pas donné lieu à une transaction financière et a donc été effectuée à titre gratuit, c’est-à-dire au dinar symbolique. Les discussions pour le transfert des actifs d’ArcelorMittal à l’Algérie avaient débuté en 2015 et un accord avait été vite trouvé pour la restructuration de l’actionnariat des trois sociétés.

Pour la partie indienne, il s’agit d’un bon accord. « Nous sommes satisfaits de la finalisation de cet accord avec le groupe public Imetal

Experts financiers et analystes avaient estimé que cet accord cache en fait un désengagement « en catimini » du géant mondial de l’acier du marché algérien, où il était en grandes difficultés. Le désengagement de Lakshmi Mittal du marché algérien a été également vivement critiqué par la classe politique selon laquelle le retour du complexe d’El-Hadjar au secteur public n’est qu’une Sortie par la grande porte du sidérurgiste indien d’Algérie, où il a laissé de grosses dettes et des déficits.

En 2013 l’Algérie avait porté sa participation à 51 %. En échange, elle a mis en place un plan de développement d’ArcelorMittal Annaba avec un apport de 700 millions de dollars dégagés par la Banque extérieure d’Algérie pour un programme de relance étalé sur la période 2014-2017.

Une « arnaque ». 15 ans après son entrée en Algérie, le géant mondial de l’acier laisse à l’Etat algérien un complexe désorganisé, qui ne produit plus, et lourdement endetté.

Notes et renvois :

[1] Catherine Samary, L’investissement étranger en Europe de l’Est. Quel bilan ? Article publié le 30 mars 2002 par Attac France.

[2] On peut retrouver cette place seconde accordée aux besoins en capitaux dans l’argumentaire des IDE et de la privatisation développé par Abdelhamid Temmar, Abderrahmane Mebtoul, Abdesslam Belaid de même qu’elle est relevée par Ali Aissaoui à propos du projet de loi hydrocarbures de Chakib Khelil.

[3] Cf. ONUDI, Développement industriel, Rapport mondial 1997, p. 14. Selon M. Mekideche, par exemple, les IDE utilisent les biens et services locaux et les réorganisent aux standards internationaux en le tirant vers le haut (technologies récentes, meilleures pratiques managériales) in El Watan du 20 septembre 2006.

[4] « A l’heure de la mondialisation, estime l’économiste français G. Kebabdjian, il n’y a, semble-t-il, d’autres stratégies alternatives que la formation d’une offre compétitive dans le cadre d’une ouverture économique régionale » (cité par B. Hadjri dans sa communication aux Assises Algérie-France-Europe. Marseille, novembre 1998).

[5] Idem

[6] Ibidem

[7] Source ONS. Rétrospective 1970-2002.

[8] En janvier 2000, les 6 000 travailleurs d’Alfasid (filiale du groupe Sider) dans le complexe sidérurgique El-Hadjar à Annaba ont débrayé contre un projet de « compression » d’effectifs dans le cadre des préparatifs pour la privatisation de la société. Le mouvement est reparti le 15 mai suite au non-paiement des salaires. La protestation s’est étendue aux aciéries, à la cokerie et aux hauts fourneaux, et aussi aux Ateliers maghrébins de mécanique. Le 16, les ouvriers tentaient de manifester devant le siège de la direction.

[9] El Watan du.29 juin 1999 et Alger républicain du 8 août 2009.

[10] Liberté du 24 septembre 2000.

[11] Ancien enseignant de la faculté de droit et de sciences économiques de l’université d’Alger dans les années 1960 puis fonctionnaire de la Banque Mondiale, Hamid Temmar est entré au gouvernement après l’élection de Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la république ; depuis 1999 il a occupé divers postes ministériels successifs, le dernier en date est celui de ministre de la Prospective et des statistiques (2010).

[12] Cf. Jeune Afrique, novembre 2005.

[13] Cf. Rapport semestriel 2002 de la fédération des travailleurs de la métallurgie, mécanique, électrique et électromécanique (FNTMMEE), affiliée à l’UGTA, qui passe en revue le partenariat conclu par le complexe sidérurgique d’El Hadjar, Sider, avec la multinationale indienne ISPAT, que le syndicat avait soutenu.

[14] Alger républicain du 8 août 2009.

[15] Au point où le patron du groupe industriel égyptien El Ezz Steel qui devait investir 1,25 milliard de dollars pour la construction d’un complexe sidérurgique à Jijel, « l’homme au 50 milliards de livres », comme l’appellent les Egyptiens, estimait insuffisantes les facilités fiscales et parafiscales offertes par l’Algérie ainsi que les avantages spécifiques accordés par le Conseil national des investissements (CNI). Le patron et homme de pouvoir égyptien a exigé que l’Algérie lui construise un quai à Bellara et lui garantisse du gaz à prix subventionné pour une durée de 25 ans. Le groupe El Ezz a également conditionné le démarrage du projet par la construction par l’Etat algérien d’une centrale électrique. Le groupe égyptien a estimé que cette demande était « logique » pour la simple raison que le groupe Arcelor Mittal s’est trouvé en possession d’une centrale électrique en rachetant 70% du capital du complexe sidérurgique d’El Hadjar. Cf. Le Quotidien d’Oran du 13 avril 2010.

[16] Cf. El Watan du 2 août 2007.

[17] Idem

[18] El Watan économie du 9 au 15 novembre 2009.

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Muhammad Shahrour : "J’interprète le Coran à la manière d’Isaac Newton"

Publié le par Mahi Ahmed

Muhammad Shahrour : "J’interprète le Coran à la manière d’Isaac Newton"

jeudi, 11 août 2016

Spécialiste du texte coranique, Muhammad Shahrour est de passage en Suisse à l’invitation de l’Appel spirituel de Genève. Ingénieur de formation, ce Syrien de 78 ans défend une vision de l’islam en rupture avec l’interprétation classique. Ses livres suscitent un large intérêt dans le monde musulman en dépit d’une interdiction de diffusion en Arabie Saoudite et des controverses avec les autorités de l’université égyptienne d’Al-Azhar.

La Cité : On vous a parfois qualifié de “Martin Luther de l’islam” en raison de votre insistance à considérer le Coran comme la seule source religieuse de l’islam. Vous assumez ?

Muhammad Shahrour : Je suis un ingénieur civil, pas un théologien. Je suis parti du constat que nous avions un gros problème dans notre conscience sociale, dans notre croyance et dans notre rapport au monde moderne.

Or, dans l’islam, la religion est la fondation de notre culture. C’est pourquoi j’ai été à la source de l’islam et je l’ai étudié pour savoir où l’on avait fait fausse route. Car nous vivons avec un islam qui a été interprété au IXe et Xe siècle. On n’a pas tenu compte du développement, du mouvement, de la prospérité depuis lors. Les musulmans vivent aujourd’hui une sorte de schizophrénie, coincés entre la loi civile et loi de la religion. C’est un problème pour les musulmans en Europe.

Vous avez centré votre étude sur le texte du Coran, notamment sur son lexique. Qu’avez-vous découvert ?

J’ai effectivement réalisé un nouveau dictionnaire du Coran, de 1600 pages, où je reviens sur les termes qu’il utilise : messager, prophétie, martyrs. Certains mots ne sont utilisés que dans le Coran. J’ai observé que le Coran achève la loi divine et donne le départ à la législation humaine.

Vous avez notamment insisté sur la distinction entre des mots souvent considérés dans la tradition, comme des synonymes. Et vous en tirez des conclusions surprenantes…

La grande faute de nos savants est par exemple d’avoir confondu “iman” avec “islam”. D’avoir dit que les piliers de l’”islam” sont : un Dieu unique avec Mohammed pour prophète, la prière, le jeûne du ramadan, le pèlerinage et la charité. Or ce sont là les piliers de l’”iman” ! Ces rituels me définissent comme disciple de Mohammed. En suivant par exemple le jeûne du ramadan, je suis “mahométan”.

Mais je n’ai pas besoin d’être “mahométan” pour être bon avec mes parents. Je pourrais être bouddhiste ou hindou. Etre bon avec ses parents, c’est l’islam. Dans le Coran, on appelle “mumminin” ceux qui suivent Mohammed et ceux qui suivent Dieu sont appelés “musulmans”. C’est pour cela qu’il y a des musulmans juifs, des musulmans chrétiens, des musulmans bouddhistes. Chaque être humain peut être musulman. S’il ajoute Moïse, il est juif. S’il ajoute Jésus-Christ, il est chrétien. S’il ajoute Mohammed, il est “mahométan”. Il y a donc deux niveaux de croyances distincts : le premier en Dieu et le second en Mohammed.

Vous soulignez aussi qu’on interprète trop largement le Coran comme une loi religieuse

Ce qui est très dommageable est l’accent mis sur les rites. On n’a pas assez mis l’accent sur l’éthique et la morale. Vous voyez des musulmans qui jeunent et vont à la mosquée, mais qui trompent. Dans notre culture, il y a plus de culpabilité à rompre le jeune qu’à tromper ! C’est ainsi que nous avons été élevés.

Dieu nous a donné seulement quatorze péchés, mais on en trouve plus de deux cents dans la littérature. Danser est un péché, écouter de la musique est un péché, penser est un péché, écrire est un péché, peindre est un péché,…

Et que faites-vous des hadits, ces collections de faits et gestes du Prophète et de ses compagnons, qui façonnent largement l’islam aujourd’hui ?

J’ai découvert récemment que les hadiths viennent des chrétiens. Quand l’empire islamique a été établi, son centre était à Bagdad et Damas. Mais les Arabes qui régnaient n’avaient pas d’histoire. Leur seule histoire était celle du prophète.

Dans le Coran, le prophète ne fait pas de miracles. Mais quand les musulmans ont été confrontés à d’autres, à des chrétiens et à des juifs, qui ont demandé “où sont les miracles de votre prophète ?”, ils ont créé des miracles. Pour chaque miracle du Christ, ils ont créé un miracle de Mohammed. Et pour chaque miracle de Moïse, ils ont créé un miracle de Mohammed.

Donc ces hadits n’ont pas de valeur ?

Ils n’ont qu’une valeur historique mais pas de valeur religieuse. C’est l’effet de la chrétienté. Toute la conscience sociale des anciennes civilisations a été placée dans ces hadiths.

Vous risquez de choquer de nombreux musulmans par vos propos !

Il y a eu une véritable industrie du hadith. Une industrie florissante à cette époque même si, disent-ils, ils n’en ont retenu que six mille sur un million. Imaginez-vous ! Je dois rappeler que Mohammed a rempli deux missions distinctes. Il a d’abord été prophète en transmettant le Coran. Il ne l’a pas expliqué, pas interprété, mais simplement transmis.

Et puis il a aussi créé une loi civile, une loi humaine. En résumé, une fois que la révélation est donnée, l’intervention de Dieu est terminée. Commence la vie humaine avec sa législation. Beaucoup de savants ont fait de la loi de Mohammed une religion. Alors qu’elle n’est pas une religion.

Et que faites-vous des siècles d’effort d’interprétation du Coran ?

Je suis un ingénieur en sciences. J’interprète le Coran à la manière d’Isaac Newton. Eux font de la poésie. Ils le lisent comme du Shakespeare. J’ai tout découvert en éliminant les synonymes qu’ils avaient créés artificiellement.

Dans votre cadre d’interprétation, quel sens donnez-vous aux versets du Coran qui appellent à la violence ?

Toutes les violences sont déjà présentes dans la loi de Moïse. A l’époque, c’était une bonne loi, considérant qu’elle s’appliquait à des gens d’il y a 3’500 ans. Elle prévoyait dix-huit cas menant à la peine de mort, ce qui est mieux que le code d’Hammourabi, plus ancien, qui en prévoyait trente-deux. Dans le Coran, il n’y en a plus qu’un. Le Coran donne essentiellement des limites entre lesquelles évolue la législation humaine.

Mais il existe pourtant des injonctions au meurtre dans le Coran, comme dans la sourate 9…

Il y a deux types de textes dans Coran : les récits et les lois universelles. La sourate 9 raconte une histoire, elle ne constitue pas une législation. On ne peut pas tirer une loi d’une histoire. Mohammed a tué des juifs quand ils étaient contre lui. Or savez-vous qu’a fait le prophète ? Il a cherché dans la loi de Moïse ce qu’il fallait faire en ce cas. Mais encore une fois, la sourate 9, ce sont des événements. Le Mohammed narrateur et le Mohammed prophète sont deux choses différentes.

Quel regard jetez-vous sur les salafistes, ces musulmans nostalgiques du temps de Mohammed et ses compagnons ?

Ils rêvent ! Mohammed a transmis une information ; il n’était pas un fondé de pouvoir. La sacralisation du prophète, de ses compagnons, des premiers califes est un problème. Nous ne vivons pas avec Omar, Ali, Osman. Personne n’a de légitimité divine à régner. Personne n’est au-dessus de la loi. Mohammed a simplement tenté, à son époque, de créer une société civile qui gère la pluralité.

On sait qu’il a existé différentes versions du Coran et on en a retrouvé divers fragments ces dernières années. Comment réagiriez-vous si on trouvait une nouvelle version du Coran ?

J’utilise celui que j’ai. Donnez-moi les autres et je les étudierai !

Interview réalisée par Fabien Hünenberger

source : journal la cité

* Le Livre et le Coran : une lecture contemporaine, 1990.

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Reprise par l’Etat du contrôle total du complexe sidérurgique d’El Hadjar : le culot de Bouchouareb

Publié le par Mahi Ahmed

Reprise par l’Etat du contrôle total du complexe sidérurgique d’El Hadjar : le culot de Bouchouareb

jeudi 11 août 2016

par Alger republicain

15 ans après avoir cédé pour une somme symbolique 70% du capital de l’entreprise publique sidérurgique SIDER et des mines de fer de l’Ouenza à la multinationale Ispat devenue par la suite ArcelorMittal, l’Etat récupère ses biens en reprenant le contrôle sur la totalité de leur capital.

La multinationale s’est désengagée. Elle a fait perdre 15 précieuses années à l’Algérie avec la complicité de ceux qui ont présenté la privatisation comme la solution magique aux problèmes du développement industriel. Le fleuron de l’industrie nationale revient à la nation. Mais dans quel état de délabrement !

Ispat-ArcelorMittal s’était engagée à investir et à moderniser le complexe. Dans la réalité elle s’est comportée en vampire. Elle a pompé son potentiel sans rien apporter au pays. Mais à qui la faute ? A des capitalistes venus se remplir les poches sans rien débourser ? Ou aux néophytes du libéralisme qui avaient décrété que par ses vertus naturelles le capitalisme étranger allait faire des miracles ? Redémarrage de l’usine, augmentation de la production, amélioration magique et stabilisation de la situation du personnel une fois « dégraissé », etc., des promesses qui ne seront jamais tenues. La doctrine du désengagement de l’Etat implicitement formulée dans les réformes de 1987, édictée dans l’accord passé avec le FMI en 1994 et consacrée en 2001 par une décision du gouvernement de se retirer complètement de l’acte d’investissement industriel est à l’origine du sinistre actuel.

La privatisation devait soi-disant apporter un remède à la situation financière déstructurée du complexe. Or, les véritables causes des difficultés du complexe, une conquête majeure d’une Algérie indépendante rompant avec le « pacte colonial » qui lui fermait toute perspective d’industrialisation, ne sont pas celles qu’incriminent les partisans de la libéralisation et aspirants à l’enrichissement personnel. La situation financière du complexe ne résultait pas d’une incapacité congénitale du secteur public à générer des surplus en exploitant pleinement son potentiel productif. La preuve est que le complexe était parvenu en 1984 à produire 1,4 millions de tonnes d’acier liquide. Un niveau de production que la multinationale n’atteindra jamais malgré son soi-disant savoir-faire et toutes les facilités que l’Etat lui a accordées. Le complexe avait commencé à atteindre sa vitesse de croisière en 1984 grâce à l’expérience accumulée par les travailleurs et les cadres algériens, à la maîtrise d’un métier stratégique, fermé aux colonisés avant 1962. Son élan fut brisé à peine un an après. Le complexe sera étranglé, comme toutes les entreprises obligées d’importer leurs fournitures ou équipements, par les difficultés financières consécutives à la baisse du prix du pétrole en 1985 et au poids énorme du service de la dette extérieure du pays, une dette soigneusement cachée aux citoyens par le régime*. Les gourous qui échafaudent dans l’ombre les plans de l’offensive vers la libéralisation sautent sur l’occasion pour lui fermer le robinet d’accès aux devises indispensables à l’achat des pièces et fournitures importées, sans lesquelles l’usine ne pouvait exploiter au maximum ses capacités de production. Les performances de la production plongeront en conséquence.

Au fond ce n’est pas la baisse des ressources en devises de l’Etat qui explique le marasme mais le refus des autorités d’élaborer une politique de préservation des secteurs productifs stratégiques face à une conjoncture défavorable. Un refus calculé. Le pouvoir était dès le début des années 1980 entièrement contrôlé par les partisans de la libéralisation. N’osant pas dévoiler prématurément leur choix de classe, ils avaient opté pour la tactique de la désorganisation du secteur public, de son asphyxie par une règlementation qui paralysait le travail des cadres. La pénurie de devises fournit le motif en or pour mettre en exécution le plan de casse du secteur public. Les « réformes » de 1987 furent leur réponse. Les entreprises publiques sont brutalement lâchées. Les conséquences de cette politique savamment préméditée sont ensuite exploitées pour discréditer toute stratégie de développement, pour interdire toute réflexion sur une relance industrielle axée sur le rôle primordial du secteur public.

Sans chercher à justifier la stratégie de la multinationale indienne, il faut admettre que celle-ci semble avoir très vite compris, dans le contexte du cap mis sur les importations sous la pression des nouveaux barons de l’import, étroitement liés aux hommes forts du régime, que la sidérurgie locale n’avait que peu de chances de s’imposer. Pouvait-elle rivaliser avec les importateurs de rond à béton à bon marché mais de moindre qualité qu’ils déversent massivement sur le marché interne ? L’ampleur de la catastrophe du séisme de 2003 était liée à l’utilisation de ce fer d’importation défectueux, constatèrent les experts.

Ispat-Mittal a donc opté pour l’écrémage de l’usine en commençant par exporter à des prix fictivement bas tout le stock de pièces de rechange, trouvé sur place, vers ses usines de l’est européen. Elle amassa beaucoup d’argent en exportant la ferraille vers ses autres filiales à l’étranger et à prix sous-estimé, à un moment où son cours flambait sur le marché mondial. On dit qu’elle réalisa en deux ou trois ans plus de 500 millions de dollars de profits à l’aide de ces procédés frauduleux sur lesquels les responsables étatiques fermaient les yeux malgré l’alarme sonnée par de nombreux cadre honnêtes. Il ne fallait surtout pas faire douter le capital étranger de la volonté du régime de tourner définitivement la page de l’ « économie administrée » ou jeter le trouble dans les esprits en cours de reformage idéologique par une presse toute acquise au libéralisme. Le correspondant d’El Watan à Annaba s’employait systématiquement à enjoliver les faits à la gloire de Mittal. Le faux syndicaliste Menadi abreuvait de son côté les journalistes de mensonges éhontés. Qualifié un jour de « lion » par Ouyahia, il avait revêtu le costume de porte-parole officieux de la multinationale dont les responsables s’abstenaient de dire quoi que ce soit au public sur la réalité des très faibles performances de leur gestion et surtout des énormes coûts qu’ils faisaient supporter par l’Etat.

Malgré les exonérations fiscales, les bas tarifs de l’eau et de l’électricité, les diverses aides, telle que la prise en charge de plus de 1000 jeunes ingénieurs et techniciens, par le budget de l’Etat dans le cadre du pré-emploi, Mittal se désintéressa complètement de la maintenance de l’appareil de production. La crise des « supprimes » de 2008-2009, la baisse de la demande sur le marché mondial, furent le prétexte faux mais providentiel pour justifier l’inertie. Une propagande inlassable est diffusée par l’intermédiaire de journalistes avalant n’importe quelle couleuvre sous la baguette des chefs d’orchestre de cette campagne de contre-vérités, au mépris des réalités. ArcelorMittal avait à sa disposition un marché interne immense et en expansion ininterrompue. Les besoins en produits sidérurgiques étaient à leur sommet, stimulés par les dépenses d’investissements en infrastructures publiques. La mauvaise foi d’une multinationale qui s’abritait derrière de faux fuyants n’avait plus besoin d’être prouvée.

Le complexe était donc en train de courir le risque de destruction pure et simple du fait de cette stratégie d’absence d’investissements de maintenance et de renouvellement. Craignant d’être accusé par l’opinion nationale de complicité dans l’opération de sabotage menée par la multinationale, le gouvernement décide très tardivement d’intervenir. D’une manière très contestable et aux dépens de l’argent du pays, il se porte au secours de la multinationale. Près d’un milliard de dollars sont débloqués il y a un an et demi à travers des crédits de la banque publique BEA pour assurer le redémarrage du complexe.

Les dégâts sont énormes. Les entreprises étrangères appelées à remettre en état de marche le haut fourneau rendent le tablier devant l’ampleur de la tâche à accomplir, provoquant de nouveaux retards dans la redémarrage prévu pour le mois d’août de cette année.

Le bureau technique britannique qui vient de prendre la suite a pris la mesure de la gravité de la situation après 15 ans de laisser-aller.

Le ministre de l’Industrie , Bouchouareb, est obligé de faire un constat alarmant : " des dégâts cachés, telles que les fissures dans les hauts-fourneaux , (ont été) décelées lors des travaux de rénovation » (L’Expression du 8 août 2016). Le ministre reconnaît donc que les fissures ont été cachées. Un crime commis contre l’économie nationale !

Mais que fait-il ? Au lieu de demander des comptes à la multinationale, il se félicite qu’elle ait eu l’amabilité de céder ses 49% d’actions au dinar symbolique ! Et qui blâme-t-il ? Les travailleurs et l’encadrement qu’il « met en garde ». « « Il faut qu’ils prennent leurs responsabilités sinon le complexe sera laminé » ! Et pour bien les culpabiliser il a le culot de leur adresser cet avertissement : « C’est votre dernière chance ».

Voilà un pouvoir qui avait qualifié par la bouche de Temmar l’industrie nationale de « quincaillerie ». Il s’était abstenu d’éjecter en 2011 la multinationale pour non respect des engagements pris en 2001 lors de l’accord de cession des parts de l’Etat. Toute honte bue, il ose aujourd’hui s’en prendre à ceux qu’il a abandonnés à leur sort. Il pousse l’aplomb jusqu’à faire oublier qu’il n’a pas assumé son devoir de contrôler la gestion de la multinationale tel que sa position d’actionnaire le lui permettait.

Au fond le régime a atteint ses objectifs. Il a réussi à épuiser l’opinion et les travailleurs en laissant croire qu’il a tout fait pour sauver le complexe mais, hélas ! avec des résultats décevants. Il a entrepris d’affaiblir la part du secteur public dans la production sidérurgique en favorisant l’entrée d’affairistes étrangers et locaux, à l’image de Haddad, surgi du néant par la grâce de la « mamelle » de l’Etat. D’ici 2020, ils seront, selon la liste lue par le ministre, 3 grands magnats à contrôler ensemble 11 des 13 millions de tonnes prévus, soit 75% de l’acier qui sera produit. Une position monopoliste qui leur permettra de dicter leurs prix et de s’octroyer d’énormes profits. Le régime démontre une fois de plus qu’il est réfractaires aux leçons de la privatisation. Reste à savoir si ces objectifs seront réalisés et à quel coût ? Au lieu de privilégier le secteur public comme axe stratégique d’une politique véritable d’industrialisation et d"indépendance économique il continue à miser sur les affairistes du secteur privé. Lesquels recherchent n’importe quelle aubaine pour surfacturer les fournitures et équipements importés, à se constituer d’une façon aussi frauduleuse un gros butin dans les banques étrangères, à l’image de Rebrab dont Le Monde vient de dévoiler les comptes qu’il détenait au Panama. Décidément le régime est un mauvais élève !

En attendant, MittalArcelor aura laissé une grosse ardoise par suite de déficits cumulés colossaux. Un total de 30 milliards de DA pour les seules années 2009 à 2011, révèle le Quotidien d’Oran du 8 août. Les chiffres des années qui suivent ne sont pas connus. C’est l’équivalent de 300 millions de dollars, soit dix fois le montant de l’achat du complexe par la multinationale, achat réglé par tranche annuelle de 3 millions de dollars ! Et ce n’est pas tout. MittalArcelor doit aussi la somme faramineuse de 80 milliards de centimes à Sonelgaz. Qui payera la facture ?

Les travailleurs ont été « mis en garde ». Ils devront se serrer la ceinture pour payer les créanciers qui frapperont à la porte de « leur » entreprise. C’est le prix à payer pour qu’ils conservent leur gagne-pain.

R.E. * La dette extérieure était un tabou jusqu’en 1989. Le régime qui avait dilapidé les faramineuses rentrées de recettes pétrolières enregistrées de 1980 à 1985, avait endetté le payer au lieu de diminuer celle léguée par la politique d’industrialisation des années 1970. Le PAGS était seul à la dénoncer dans ses publications clandestines et à appeler à mettre fin à la gabegie. La veille de l’explosion populaire du 5 octobre 1988 des militants du PAGS furent arrêtés et torturés. « Qui vous a donné les chiffres sur la dette extérieure ? » était une des principales questions que leur posaient entre deux décharges électriques les officiers chargés de superviser l’interrogatoire.

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Trois mois de coup d’Etat néolibéral au Brésil

Publié le par Mahi Ahmed

Trois mois de coup d’Etat néolibéral au Brésil

lundi, 8 août 2016 / João Pedro Stedile /

Membre du MST et de la Via Campesina Internationale

Le Brésil fait face à une grave crise économique, politique, sociale et environnementale d’une magnitude comparable à celle vécue lors de crises antérieures traversées au cours des années 1930, 1960 et 1980. Chacune d’entre elle a donné lieu, systématiquement, à d’intenses débats politiques et à des conflits propres à ceux qui caractérisent les luttes de classes. Chaque fois, le dénouement fut lent et a débouché sur l’élaboration d’un nouveau projet capable de mobiliser une base sociale pour le soutenir ou sur l’intervention des militaires au service des classes dominantes.

Que se passe-t-il aujourd’hui ?

La classe dominante n’a pas de « projet pays ». Le gouvernement intérimaire Michel Temer /Eduardo Cunha représente au mieux une tentative d’application rapide de mesures qui intéressent une fraction de la classe capitaliste dominante, divisée elle même en trois noyaux correspondant à trois directions politiques différentes.

Le noyau du pouvoir économique, dominé par le capital financier et les entreprises transnationales, veut appliquer la solution néolibérale, mais ce projet est perçu comme « anti-national » et « anti-populaire ».

Le deuxième noyau, « lumpen bourgeois » [1], est composé des législateurs des partis conservateurs, dirigés par Michel Temer (président par intérim), Eduardo Cunha (ancien président de la Chambre des députés) et Romero Jucá (sénateur et ancien ministre démissionnaire de la planification de Temer). Ce noyau agit uniquement pour ses intérêts mesquins et individualistes.

Enfin, il existe un troisième noyau qui agit pour des motivations idéologiques et qui bénéficie de relais internationaux. Ce groupe est composé du mastodonte médiatique Globo, du juge Sergio Moro, du ministère public fédéral et de la police fédérale. Ces acteurs sont confrontés à des divergences et à des contradictions entre eux car leur seule motivation est la défense de leurs intérêts particuliers. Ils n’ont pas de « projet pays ».

Devant l’aggravation de la crise et sans projet, ils ont décidé d’organiser un coup d’Etat institutionnel contre la présidente Dilma Rousseff. Ils se sont lancés à l’assaut du gouvernement, avec la connivence du pouvoir judiciaire, pour essayer d’appliquer un programme néolibéral d’urgence.

Depuis lors, le gouvernement de facto prend tous les jours des mesures contre les travailleurs et leurs droits. Son principal objectif est de favoriser les taux de profit et le processus d’accumulation de la richesse au Brésil, au bénéfice des banques et des grandes entreprises transnationales. En plus d’organiser l’augmentation du chômage pour atteindre son but – ce qui est une manière de réduire les salaires et de dominer la classe des travailleurs – ce gouvernement s’attaque à leurs droits et aux droits sociaux dans leur ensemble.

Il est en train de vider les caisses publiques et de réduire les dépenses sociales pour pouvoir transférer les budgets destinés auparavant à l’éducation, à la santé et à la protection sociale vers des initiatives qui bénéficient exclusivement aux capitalistes.

Selon les économistes, les nouveaux dirigeants intérimaires se disputent environ 200 milliards de reais (57 milliards d’euros) du budget de l’Union. Et bien évidemment, les 400 milliards (114 milliards d’euros) destinés au paiement des intérêts des banques sont eux intouchables.

Ce gouvernement veut augmenter l’âge du départ à la retraite à 70 ans, comme l’a proposé l’imposteur Temer, mais rien n’a été dit à propos des 62 milliards de reais (environ 18 milliards d’euros) offerts aux entreprises au titre de leurs exemptions de cotisations pour la protection sociale en 2015.

Le patrimoine public sera une autre source de ressources pour le secteur privé. Le processus de privatisation est relancé, en commençant par le secteur du pétrole – centré sur le pré-sal – et celui de l’électricité. Les services publics vont être démantelés comme l’indique la menace qui pèse sur les écoles publiques, le système unique de santé (SUS) ou sur le programme « Plus de médecins ». Les autorités ont déjà annoncé que nos terres seront offertes au capital étranger. Le ministère du développement agraire (MDA) a été fermé et la fin des politiques pour l’agriculture familiale et la réforme agraire a débuté.

Les nouvelles autorités de facto disent lutter contre la corruption. Elles doivent avoir honte. Trois des ministres du nouveau gouvernement ont déjà été obligés de démissionner suite à des dénonciations, sans compter tous ceux qui font l’objet de poursuites pour détournement d’argent public. Le ministre démissionnaire Romero Jucá a clairement indiqué que le coup d’Etat avait été organisé pour mettre un terme à l’Opération « Lava Jato » [enquête sur les cas de corruption liés à l’entreprise pétrolière publique Petrobras]. Eduardo Cunha a démissionné de la présidence de la Chambre des députés pour sauver sa peau et mettre fin à ses douleurs. Jamais auparavant il n’y a avait eu un tel gouvernement, compromis dans autant de dénonciations pour corruption.

Les mouvements populaires réunis au sein du Front Brésil Populaire ont systématiquement soutenu le respect de la démocratie. Cela signifie que la présidente élue Dilma Rousseff doit reprendre les commandes du gouvernement, mais qu’elle doit immédiatement rendre publique une lettre d’engagements en faveur d’un nouveau programme de défense des besoins du peuple et de la souveraineté nationale.

Il s’agit ensuite de procéder à une réforme politique profonde afin de reconstruire et de démocratiser le système électoral brésilien. Il s’agit de donner au peuple le droit d’élire ses véritables représentants. Le Parlement actuel ne souhaitant, ni n’ayant la légitimité morale pour faire adopter ces projets de réforme politique, la seule issue possible serait de convoquer, via un référendum, une assemblée constituante exclusive pour mener rapidement à bien la réforme politique, avant les élections de 2018.

Enfin, nous devons approfondir la construction d’un nouveau projet populaire pour le Brésil sur la base d’un large débat d’idées entre tous les secteurs de la société brésilienne. Même si cela prendra du temps, c’est le seul chemin pour sortir véritablement de la crise.

Seule cette stratégie apportera aux masses de la classe des travailleurs la force de participer activement et d’occuper les rues. Il est nécessaire d’organiser de grandes mobilisations au niveau national contre le coup, le chômage et toutes les mesures prises par les putschistes qui menacent la souveraineté nationale.

L’idée est de promouvoir une grève générale des travailleurs pour protester et pour changer le rapport de forces actuel.

Dans cette perspective générale, le Front Brésil populaire et le Front peuple sans peur ont organisé une mobilisation le 5 août dernier à Rio de Janeiro et dans d’autres villes du pays à l’occasion de l’ouverture des Jeux Olympiques.

Le dénouement de cette crise reste inconnu mais la lutte sera longue et ardue.

Source : http://www.alainet.org/es/articulo/178706

Traduction : Rosa Gutierrez

[1] Le concept de « lumpen-bourgeoisie » apparaît pour la première fois vers la fin des années 1950 dans certains textes de “Ernesto Germain”, pseudonyme d’Ernest Mandel, pour parler de la bourgeoisie brésilienne, que l’auteur considérait comme une classe à moitié coloniale, « arriérée », pas vraiment « bourgeoise ».

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La sécurité alimentaire n’est l’apanage ni des agronomes ni des scientifiques…

Publié le par Mahi Ahmed

La sécurité alimentaire n’est l’apanage ni des agronomes ni des scientifiques…

mercredi, 10 août 2016

Par Aziz Mouats(*)

Piégée par l’accord de rééchelonnement signé avec le FMI et la Banque mondiale, l’Algérie a été forcée de démanteler l’appareil de formation agronomique relevant du ministère de l’Agriculture, entraînant la dissolution de dizaines d’instituts supérieurs et moyens. Seul l’INA d’El Harrach avait alors été épargné et pas pour longtemps. Ainsi, moins de 20 ans après la disparition de l’ITA de Mostaganem, l’INA est à son tour menacé, incitant ses enseignants à tirer la sonnette d’alarme. Toutefois, cet appel fait l’impasse sur le lourd passif de la formation agronomique. C’est pourquoi, il est judicieux de relancer le débat sur des bases sereines et objectives, en maîtrisant ses peurs et en évitant de faire peur aux autres. C’est pourquoi, voici venu le temps du débat et de la réflexion pour un autre modèle de formation et une autre stratégie de développement, rappelant que la sécurité alimentaire n’est pas seulement l’apanage des scientifiques, mais aussi et surtout des escouades de paysans sans terre et des investisseurs patriotes, pour peu qu’ils soient conscients des risques qu’ils font courir à la terre et à l’eau, ce patrimoine commun.

Lorsqu’en 1997, sur instruction de la Banque mondiale et du FMI, l’ensemble des instituts supérieurs et moyens relevant du ministère de l’Agriculture avaient été décimés avec le consentement des autorités algériennes, personne n’était venu nous soutenir dans notre combat pour sauvegarder ce patrimoine national. Nous avions alors interpellé, en des termes d’une rare violence, les ministres de l’Agriculture et de l’Enseignement supérieur, tous deux militants du FLN. La seule réponse fut celle transmise par Amar Tou par l’intermédiaire d’un ami commun : « Dis à ton ami de s’occuper uniquement de recherche scientifique ! » Où était la corporation des agronomes ? Où étaient les collègues de l’INA

d’El Harrach ? Personne ne les a entendu soulever la moindre protestation, à croire que d’aucuns y voyaient une opportunité de se débarrasser à jamais d’un concurrent audacieux et performant. Comment, face à ce lâchage, ne pas se demander si le dépeçage en règle de cet outil — qui a fait ses preuves dans l’encadrement du développement agricole du pays — n’allait pas profiter à des lobbys indigènes tout en privant le secteur d’un formidable allié ? Il est tout de même curieux que cette opération pilotée par le FMI et la Banque mondiale et qui visait essentiellement à priver le pays d’un outil performant, ne trouva aucun soutien fut-il formel de la part de « la famille agronomique ».

Voilà qu’aujourd’hui, après 15 ans d’égarement et de dépeçage, l’ENSA est menacée à son tour dans son existence, alors que pour l’observateur averti, il ne fait aucun doute que son sort était scellé depuis la mise à mort de l’ITA bien avant la publication du sinistre décret de dissolution de septembre 1997.

Décret qui sera étendu aux plus importantes structures de formation relevant du ministère de l’Agriculture, ainsi qu’à celui des Télécoms d’Es Sénia. Ce dernier institut sera épargné grâce à la mobilisation énergique des responsables et du corps enseignant qui parviendront à geler l’application du décret, ce qui le sauva d’une mort certaine. Pourquoi dans le cas de l’ITA et des IFTSA de Sidi Bel-Abbès, Skikda et El Khémis, aucun geste de solidarité n’a émergé, ni de la part de l’INA ni de celui de l’UNPA, organisation censée représenter la paysannerie algérienne ? Il est notoire que la création de l’ITA de Mostaganem ait été très mal perçue par les responsables et la plupart des enseignants de l’INA de l’époque, à l’exception de feu Youcef Sebti, qui dès le début de l’aventure, avait compris que le sort des deux écoles était lié.

Les travers du monopole colonial

Pour autant, faut-il se réjouir du sort fait à l’INA/ENSA ? La réponse émane de source, il faut absolument sauver ce patrimoine par patriotisme économique et par lucidité. Dans sa longue complainte publiée récemment, parlant au nom de ses collègues de l’INA/ENSA, le professeur Aïssa Abdelguerfi est bien inspiré et on comprend sa peine de voir un si bel outil se dégrader et partir à la dérive. Cependant, alors que l’INA cours vers son fatidique iceberg — que l’auteur de la contribution assimile bien injustement à l’actuel ministre de tutelle — il omet de remettre en perspective les dérives ayant entraîné la dislocation du système de formation agronomique qui se composait de plus de 80 institutions (entre INFSA, IFTSA, ITMA et CFPA). Dans sa très longue complainte, le Pr Abdelguerfi n’a pas le moindre mot pour la dizaine de départements d’agronomie qui ont subitement poussé dans les universités du pays, où ils végètent péniblement avec le consentement des recteurs, des doyens et du ministère. Loin, très loin des préoccupations des agriculteurs livrés à eux-mêmes et à la voracité des firmes étrangères qui déversent sans vergogne des tonnes de produits chimiques aux effets souvent mal connus, cette omission est malencontreuse, car elle nous prive d’un débat sérieux et utile afin de comprendre le mal qui a été fait à l’époque et ses terribles conséquences sur la formation agronomique qui allait pâtir de cette dissolution, sans que l’INA d’El Harrach n’en tire le moindre avantage. Pire que cela, c’est toute la formation agronomique qui replongera dans les travers d’un monopole que l’Algérie post-indépendance avait fort judicieusement détricoté en s’appuyant sur la multiplication des instituts dédiés et en révolutionnant profondément le système de formation, avec pour conséquence, l’ouverture dès octobre 1969 de l’ITA de Mostaganem, création qui visait à doter le secteur d’un encadrement qui lui faisait cruellement défaut. Il s’agissait alors de former un grand nombre d’ingénieurs d’application qui manquait cruellement à la filière. Car faut-il rappeler qu’à l’indépendance, le fleuron de la formation agronomique colonial n’avait fourni qu’une vingtaine d’agronomes à l’Algérie souveraine.

Youcef Sebti ouvre la brèche

L’ITA de Mostaganem, appuyé sur un modèle d’enseignement dit par « objectifs » ­— l’ancêtre du LMD mais bien plus performant en raison de la synergie naturelle entre le formateur et l’utilisateur —, appuyé à un système audiovisuel en circuit fermé pour les cours et les TD et une alternance cours théoriques/stages pratiques, le ministère de la Défense nationale s’était fortement impliqué en se délestant d’une caserne héritée de l’ère coloniale qu’il mettra à la disposition de la formation de centaines d’ingénieurs d’application — judicieusement répartis en 8 spécialités —, dont le pays avait grandement besoin. Déjà à l’époque, l’INA d’El Harrach n’avait pas du tout apprécié la venue de ce nouveau pôle de formation, et très vite, les dissensions et les vociférations entre les hauts responsables – Mourad Benachenhou vs Nordine Boukli — parviendront jusqu’au cœur du pouvoir central. Tout se passait comme si l’ITA de Mostaganem s’érigeait en un redoutable concurrent et en un dangereux ennemi à abattre. Il n’est point utile de faire ici l’inventaire des obstacles créés à dessein afin de réduire ce nouveau sanctuaire de la formation supérieure agronomique, tout comme il n’est pas question de faire injure aux rares agronomes diplômés de l’INA qui ont eu le courage de ne pas adhérer à cette cabale et de venir, même de manière modeste participer à cette belle expérience. Toutefois, il serait juste de faire une mention particulière à feu Youcef Sebti, le seul à avoir accepté au pied levé d’assurer un cycle de formation à la méthodologie au profit des élèves ingénieurs de la 7e promotion. Plus tard, ce seront plus d’une douzaine de ces ingénieurs de l’INA qui se joindront à nous, à la faveur de leur affectation à l’ITA, au titre du service national. Sans être exhaustif, ils avaient pour noms Fayçal Djeddi, Mourad Fourare, Omar Boudjellaba, Mohamed Benfrid, Hadj Mokhnache, Med Salah Ahriz, Belkacem Rouainia, Abdelhamid Bouhadja, Mustafa Chabour, Mohand Said Ouameur, Abdallah Khemmari, Mohamed Ghoul, Nouh Mefnoune, Med Chérif Bounab, Ferhat Kaci… Ils se sont tous acquittés de leurs tâches de manière exemplaire. Puis, petit à petit, grâce à de nombreuses bourses d’études, le corps enseignant endogène sera étoffé d’ingénieurs diplômés de l’ITA qui iront parfaire leur formation dans les plus prestigieuses universités françaises. Ceci pour la forme

Le remède par les rendements

Pour ce qui est du fond, on s’aperçoit à la lecture de sa contribution, que le professeur Aïssa Abdelguerfi, avec beaucoup d’aplomb et une grande amertume, décline une série de prévisions qui méritent d’être discutées parce que très franchement discutables. Ainsi, dans le souci évident d’attirer l’attention de l’opinion publique mais également des hauts responsables du pays, le professeur Abdelguerfi annonce que les « prix des produits agricoles sur le marché mondial (qui) se multiplieront durablement par cinq dans 20 ans ». Rien que ça ! Prenons un exemple pour fixer les idées. A la dernière cotation (28/7/2016), la tonne de blé dur a été cédée à 225 euros.

A en croire les prévisions du professeur Abdelguerfi, dans 10 ou 15 années, elle coûterait jusqu’à 1125 euros. On sait que le marché des céréales fluctue sous les effets du climat qui lui même influence les récoltes et impacte la qualité du grain. La volatilité des prix est aussi fortement dépendante de la variation du niveau des stocks mondiaux et de leur localisation. Cependant, durant les 50 dernières années, selon Agreste conjoncture (numéro 2014/229 de janvier 2014), « l’offre mondiale de céréales s’est adaptée à la demande par l’amélioration des rendements, mais aussi des surfaces, en particulier durant la période récente de flambée des prix.

En cinquante ans, la consommation mondiale de blé a triplé et l’accroissement de la production a surtout été favorisée par la progression des rendements ». Ce qui laisse tout de même un petit espace à l’optimisme, d’autant que la question des rendements reste ouverte lorsqu’on sait qu’à l’échelle mondiale, les rendements moyens durant les 30 dernières années ont suivi une courbe qui laisse beaucoup de place à l’espoir et qui donne aussi une grande responsabilité aux pouvoirs publics. Globalement, on note une augmentation constante des rendements à l’hectare qui ont été multipliés par 2,8 sur les cinquante dernières années. Durant la même période, la production chinoise est passée de 9% à 18% de la production mondiale.

Le géant asiatique est vite devenu « le deuxième producteur mondial de blé, passant d’une production de 14.3 Mt en 1961 à plus de 96Mt en 2005 (soit une progression de plus de 500% en 40 ans !). Cette hausse de la production s’explique surtout par l’amélioration très nette des rendements à l’hectare qui ont été multipliés par 7 sur la même période ».

Ainsi, alors que les rendements de l’UE ont atteint des pics inimaginables que l’on doit quasi exclusivement à la PAC, on constate, non sans espoir et un zeste de jalousie, que l’Inde et la Chine ont vu leurs rendements augmenter d’une manière fulgurante. Ainsi, grâce à la révolution verte, l’Inde a multiplié par 8,3 sa production de blé depuis 1960, devenant ainsi le troisième plus grand producteur mondial.

Comparaison n’est pas raison

Entre 1960 et 2013, « la production de blé a été multipliée par trois, et celle de maïs par cinq. Ces hausses de production ont été favorisées par une progression de la sole et des rendements. Pour le blé, c’est toutefois quasi exclusivement la hausse des rendements qui a assuré l’augmentation de la production.

Les surfaces mondiales de blé, qui avaient nettement augmenté entre 1960 et 1980, passant de 202 à 240 millions d’hectares, ont en effet diminué ensuite. Malgré une légère inflexion à la hausse entre les campagnes 2007/2008 et 2009/2010 suite à la flambée des prix (les cours mondiaux du blé ont bondi de 65% entre 2006/2007 et 2007/2008), les surfaces se sont stabilisées depuis autour de 220 millions d’hectares ». (Agreste conjoncture numéro 2014/229 de janvier 2014).

Se faisant davantage alarmiste, le

Pr Abdelgurif appelle à la rescousse la situation catastrophique dans laquelle a été plongée la Syrie, dont il rappelle qu’elle « se distinguait dans la région par son autosuffisance alimentaire, au point d’exporter du blé. Début 2011, c’est l’effondrement de son secteur agricole, elle perd les 2/3 de sa production entre 2011 et 2014, et devient importatrice ».

Il est évident que l’exemple syrien mérite d’être médité à plusieurs titres ! Toutefois, l’auteur fait l’impasse sur l’impact provoqué par un état de guerre total qui ne permet même pas aux agriculteurs de se rendre aux champs, dont une très grande partie est livrée à elle-même du fait des exodes des populations.

Curieusement, il exhume un ancien rapport de la Banque mondiale vieux de 15 ans qui « alerte la Syrie sur ses choix de produire du coton très gourmand en eau qui risquaient de remettre en cause sa sécurité ». Là encore, l’auteur recourt à un procédé intellectuellement déloyal, car il omet d’informer le lecteur sur les véritables enjeux de l’eau dans cette région, oubliant au passage que les terres du Golan, les plus fertiles du coin, sont passées depuis 1967 sous occupation israélienne, privant ainsi la Syrie de ses terres les plus fertiles et les plus arrosées.

Il est pour le moins surprenant de recourir à ce procédé, car la comparaison avec la Syrie est totalement inappropriée du fait de l’état de guerre et de la subtilisation du Golan, il s’agit-là d’un scénario que personne ne peut prévoir et encore moins souhaiter pour son pays.

Un procès à charge

Venons-en à la situation de l’Égypte. Là encore, le professeur rappelle que « le même scénario se reproduit en Égypte. Les experts s’entendent à dire que quelle que soit sa politique agricole, elle ne peut pas nourrir 84 millions de personnes, avec seulement 4% de terres cultivables ». Sans jamais mettre en doute ce diagnostic d’experts, comme s’il s’agissait de vérités irréfutables, l’auteur en profite pour faire le parallèle avec l’Algérie « … comment vaincre notre extrême pauvreté en Surface agricole utile (SAU) qui ne représente que 3% de la superficie totale du pays ? Puis, se voulant pédagogue, il recourt à l’arme absolue, celle d’en référer à l’agriculture française : « A titre indicatif, la France utilise 53% de sa surface au profit de l’agriculture, avec une hausse qui atteint les 75% dans certaines régions. » Bien sûr, les chiffres parlent

d’eux-mêmes ! D’un côté, deux pays — L’Algérie et l’Égypte — n’ayant qu’entre 3 et 4% de SAU, et de l’autre, la France, l’une des plus grandes puissances agricoles du monde, qui utilise 53% de sa surface au profit de l’agriculture… comme si l’Algérie et l’Égypte avaient le choix de mobiliser plus de terres ! Cinglant, non ?

Le plaidoyer en devient non seulement implacable mais également imparable, ce qui permet aisément à son auteur d’énoncer un cinglant verdict que voici : « L’Algérie est un pays semi-aride, qui ne peut résoudre la question de la production agricole sans la recherche. C’est bien grâce à la science que des pays aux conditions climatiques aussi difficiles que celles de l’Algérie atteignent une moyenne de production en lait de

13 000l/vache/an, alors que l’Algérie ne dépasse pas la moyenne de 3 000/l/vache/an ». Ainsi donc, selon le professeur Abdelguerfi, si les vaches algérianisées deviennent improductives, ça serait la faute à la non-science ?

Cet exemple est à lui tout seul un concentré de ce qui s’apparente à un procès à charge. Son auteur parle de pays ayant les mêmes conditions climatiques que l’Algérie, mais dont les vaches seraient plus performantes. Ici, le climat n’est pas mis en cause, c’est l’évidence ; mais alors, où se situe le problème ? Pour celui qui martelait, parlant de l’INA d’El Harrach, en conclusion de son très long plaidoyer de « l’Ecole de la souveraineté alimentaire du pays (…), ce fleuron centenaire de l’Algérie, qui a formé les plus hauts cadres de la nation, des chercheurs de renommée internationale en Algérie et parmi la diaspora à l’étranger », il est tout de même étonnant qu’avec autant de science, l’Algérie ne soit pas capable de faire produire à des vaches à haut potentiel laitier « HPL » les 13 000 l/an qu’elles produiraient si généreusement dans des pays voisins, pays que l’auteur ne cite pas !

Le temps de l’humilité

En deux mots, sans être expert, l’ancien berger sait un peu de quoi il en est en matière d’élevage. La même vache HPL, élevée dans son pays d’origine, recevant la même alimentation que sa cousine d’Algérie, ne donnera guère plus que les

3 000 l/an ! Là, il n’est question ni de climat, ni de pays à contraintes similaires, ni de science, ni d’école de la souveraineté alimentaire ! Une vache ne sort de sa mamelle que ce que sa bouche engloutit !

En conclusion, il faut en convenir, avec le professeur Abdelguerfi et le groupe d’enseignants de l’INA, qui s’inquiètent à juste titre de l’enterrement programmé de ce fleuron de l’enseignement supérieur agronomique. Oui, il est judicieux de poser « les bonnes questions dans ce secteur », mais il serait fallacieux de croire et/ou de faire croire qu’il suffit de « maîtriser la biologie, la génétique, l’économie, la modélisation, la prévision… » pour venir à bout de la dépendance alimentaire du pays !

A ce titre, comment ne pas poser la question de l’apport de l’INRAA et des instituts techniques de développement et d’enseignement ? Depuis 52 ans de souveraineté politique, avons-nous créé une seule variété indigène ? Même la semence de pomme de terre, qui ne relève pas d’une grande technologie, alors qu’une expertise nationale publique et privée a fait ses preuves, pourquoi avons-nous fait appel aux Coréens de Séoul dont ça n’est pas du tout la préoccupation centrale ni même périphérique ?

Posons la question, combien la Corée du Sud, l’un des plus redoutables dragons économiques du monde, cultive d’hectares de pommes de terre ? 10 000 ha ?... 15 000 ha ? Sachant qu’en 2014, sa production s’élevait à

590 000 t en 2014. En quoi, et dans ce domaine précis, le savoir-faire sud-coréen est-il utile à l’Algérie ? Qu’en est-il du projet algéro-coréen de coopération pour produire la semence de pomme de terre dont l’inauguration remonte à 2010 ? Où en est le Centre international de recherche agricole qui permettra notamment d’augmenter la productivité des blés et orges, inauguré en décembre 2011 en présence de Son Excellence l’ambassadeur sud-coréen à Alger, M. Sung Joo Choi, par le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, M. Rachid Benaïssa ?

Enfin, s’il est vrai que le pays a grandement besoin de remettre en activité son ancien appareil de formation agricole et agronomique, n’est-il pas venu le temps de retrouver également l’humilité et surtout l’objectivité afin de mettre le pays sur la voie de la sécurité alimentaire, pas celle des laboratoires fantômes ni des instituts techniques moribonds, encore moins d’un INRAA budgétivore qui est hélas à mille lieux de ses balbutiements premiers.

A ce titre, rien n’empêche « l’école de la souveraineté alimentaire du pays » de reprendre son rôle de chef de file de l’immense chantier qui attend l’Algérie. Un pays dont les seuls escadrons de la sécurité alimentaire se recrutent chez des fellahs sans terre et chez des opérateurs totalement insouciants des risques qu’ils font courir à nos ressources naturelles que sont la terre et l’eau.

A. M.

* Ancien directeur de l’INFSA (ex-ITA) de Mostaganem. Enseignant à l’université de Mostaganem.

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PARTI COMMUNISTE, Turquie : LETTRE DE TURQUIE AUX PEUPLES DU MONDE

Publié le par Mahi Ahmed

PARTI COMMUNISTE, Turquie : LETTRE DE TURQUIE AUX PEUPLES DU MONDE

Publié le 9 Août 2016

Nous avons été les témoins d'une tentative de coup d'Etat dans la nuit du 15 juillet. Malgré ses obscurités bizarres et ses incertitudes au sujet des acteurs qui sont derrière, ce fut une authentique tentative de coup d'Etat.

Que Fethullah Gülen fut derrière le coup d'Etat et que Fethullah Gülen a des liens profonds avec l'Administration US sont des faits. De plus, il y avait bien plus que peu de traces que le Pentagone et la CIA étaient derrière la tentative de coup d'Etat.

L'échec de cette tentative de coup d'Etat est un avantage pour notre peuple. Si le coup d'Etat avait réussi, les travailleurs déjà chargés du fardeau des problèmes imaginables que leur apporte le système capitaliste auraient eu à faire face à des conditions plus lourdes et destructrices. On doit conserver à l'esprit que les conspirateurs du coup d'Etat ont une orientation pro-OTAN et Islamiste et qu'ils ont servi pendant des décades les monopoles internationaux.

Un autre fait doit être conservé à l'esprit est que Fethullah Gülen a émergé sur la scène politique au sein des rangs de l' "Organisation de la lutte contre le communisme". Cette organisation fut créée en 1960 par la CIA.

Ce qui est intéressant et ironique est le fait que Erdogan, la première cible du coup d'Etat, les conspirateurs du coup partagent les mêmes origines idéologiques et politiques. L'islamisme, l'anticommunisme et la pleine loyauté à la classe capitaliste définissent également les caractéristiques de Erdogan, tout comme Fethullah Gülen. Erdogan a aussi joué des rôles importants dans les scénarios du Moyen-Orient, les Etats-Unis étant le fer de lance.

Il y a peu de raisons derrière la récente tension entre les pays des Etats-Unis, de l'UE et Erdogan. L'échec en Syrie, les continuelles tensions déclenchées en Turquie par Erdogan, sa création d'un large champ pour manoeuvrer avec un soutien électoral derrière lui, son "contrôle extérieur" des activités sont certaines des premières raisons qui viennent à l'esprit. Cependant, cette tension est graduellement devenu un facteur dans le contexte créé par les conflits économiques et politiques profonds en cours entre les Etats-Unis et les forces sous l'influence US contre la Fédération de Russie.

Comme Erdogan et sa clique sont dans une lutte existentielle, afin de faire face à un isolement intérieur et international, l'Administration de Poutine, utilisant "la carotte et le bâton", conseille Erdogan à couper les liens avec l'OTAN ou au moins à réfréner le soutien aux politiques de l'OTAN en vue d'encercler la Russie.

A la suite de la tentative de coup d'Etat, ils sont nombreux au sein des cercles gouvernementaux de Turquie ceux qui accusent les Etats Unis et l'UE et qui préconisent la "collaboration avec la Russie". Sans un doute, cette tendance actuelle n'est pas celle préférée par la bourgeoisie de Turquie mais le produit de la clique du gouvernement qui cherche un port de salut alors qu'elle est marquée de cicatrices après la tentative de coup d'Etat.

La dissolution des relations économiques, politiques et militaires de la Turquie particulièrement avec l'Allemagne et les Etats-Unis ne peut être accomplie que par une révolution socialiste. Un changement d'axe au sein de l'actuel ordre accroîtra seulement la possibilité du chaos, du conflit, d'une guerre civile et internationale.

Les développements montrent que de dures négociations se poursuivront entre l'actuel gouvernement et les Etats-Unis et l'UE. La bourgeoisie turque prend de plus en plus des initiatives alors que l'opposition à l'intérieur du système joue le rôle médiateur pour la poursuite des négociations.

D'un autre côté, la Turquie se dirige, après la tentative de coup d'Etat, vers une période où toute loi a été suspendue, toutes les décisions et la restructuration de l'Etat sont monopolisées par une petite clique gouvernementale. Alors que pas sur une échelle de masse, les arrestations et les purges qui ciblent les conspirateurs du coup d'Etat n'ont pas été étendues aux secteurs progressistes, révolutionnaires et communistes qui ont lutté contre la secte de Fethullah Gülen et d'autres organisations islamistes similaires.

Dans ces conditions, le Parti communiste lance l'appel suivant aux peuples du monde, aux organisations ouvrières de classe, à tous les révolutionnaires et à toutes les forces communistes:

1. Vous n'avez pas à choisir entre les conspirateurs de la tentative du coup d'Etat de Fethullah Gülen ou l'actuel gouvernement. Les conspirateurs du coup ont exécuté un plan sanglant, traître et insidieux. Toutefois le gouvernement actuel a une relation avec les conspirateurs du coup pour avoir exploité nos peuples pendant des années. Ce sont des millions de travailleurs qui souffrent sous l'exploitation capitaliste et la répression et les représentants de ces travailleurs ont besoin que vous soyez solidaires avec eux.

2. Le débat dans la presse internationale si "la tentative de coup d'Etat était réel ou non" est un piège que l'on doit éviter. Ce dont nous avons besoin de discuter ce sont les armes nucléaires dans la base de Inchirlik, les opérations secrètes de l'OTAN, comment et quels sont ceux qui au côté de Fethullah Gülen ont créé la sombre organisation qui sert la classe capitaliste dans plus d'une centaine de pays, les profits qui lient l'islamiste Erdogan aux dirigeants européens "laïques", le pillage des ressources de la Turquie par les monopoles internationaux et l'immense exploitation dont sont l'objet tous les ouvriers et des travailleurs en Turquie.

3. Alors qu'apparemment contre le gouvernement anti-populaire de Turquie, nous avons besoin de nous dresser contre toutes les interventions des centres impérialistes et les tentatives d'une "révolution colorée". Il n'y a pas de bons et de mauvais capitalistes. Le manque de sincérité des déclarations de l'OTAN et de l'UE exprimant un intérêt au sujet des questions de la liberté et de la démocratie en Turquie est évident. La libération de la Turquie sera seulement le produit des travailleurs de Turquie.

4. Pareillement, il est incompréhensible que la Russie de Poutine est dépeint comme un libérateur. La position de la Fédération de Russie envers la Turquie est totalement pragmatique et complètement basée par les intérêts de la classe du pouvoir en Russie. L'administration de Poutine qui flattait il y a un an Erdogan a déclaré que le même Erdogan était un criminel après que soit abattu un avion de guerre russe et qu'elle ait remis aux Nations Unies une série suffisante de preuves. Cependant quelques semaines avant la tentative de coup d'Etat, la liaison amoureuse entre Poutine et Erdogan fut ravivée. Nous ne laisserons pas déterminer l'avenir de notre pays aux forces qui sont au sein de l'ordre mondial impérialiste-capitaliste

5. L'islam modéré est un concept fabriqué par les Etats-Unis. La liberté de croire et l'adoration est un droit fondamental. Cependant, la religion a besoin d'être éloigné de tous les espaces politiques et du droit. Il n'y a pas de version modérée pour elle. Pas une personne ou un mouvement en Turquie pratiquant la politique au nom de la religion ou avec des références religieuses commet un crime. La situation actuelle en Turquie est une opportunité pour apprécier l'importance de la laïcité et la compréhension de sa signification vitale pour les opprimés. Cette opportunité peut être d'un bon usage en liant seulement ces acquis antérieurs de l'humanité avec la lutte contre le capitalisme, non pas en favorisant le champ des idéologies racistes et xénophobes en Europe.

6.L'histoire de la Turquie est l'histoire des coups d'Etat, des assassinats politiques, du fanatisme religieux et du militarisme. Cependant, ce n'est pas toute la Turquie qui en est sujette. A travers son histoire, il y a eu aussi de bons développements en Turquie. La République de Turquie a été fondée comme un résultat de la lutte menée avec la jeune Russie Soviétique contre l'occupation impérialiste. Depuis 1923, les luttes contre la guerre, la tyrannie, l'exploitation capitaliste n'ont jamais cessé d'exister, avec des actions de masse de la classe ouvrière. Un poète communiste international comme Nazim Hikmet est le produit du pays. Le légitime mouvement populaire qui s'est soulevé contre le gouvernement il y a trois ans indique le fait qu'il existe aussi un front différent en Turquie qui a récemment été le témoin du combat entre deux cliques islamistes. Nous vous appelons à suivre le front des ouvriers, de demeurer solidaires avec eux et de faire entendre leurs voix. Contre le capital, les dictateurs, les conspirateurs des coups d'Etat des monopoles, la tradition de l'internationalisme est préservée chez les travailleurs, les intellectuels révolutionnaires et les militants communistes.

A bas l'impérialisme

L'OTAN, l'UE impérialiste qui sont à l'origine des coups d'Etat doivent être dissoutes.

Longue vie à la lutte de l'humanité pour l'égalité, la liberté et la justice.

Parti communiste, Turquie

(Source : Solidnet - traduction de l'anglais par la rédaction du Lien)

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