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Jeudi 17 décembre 2009 4 17 /12 /2009 17:15

Le « grand échiquier » de Brzezinski



Ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis : Zbigniew Brzezinski

Le stratégiste faucon par excellence, Zbigniew Brzezinski, co-fondateur de la Commission trilatérale avec David Rockefeller, ancien conseiller à la Sécurité nationale et architecte clé de la politique étrangère sous Jimmy Carter, est également l’auteur d’un livre sur la géostratégie états-unienne. M. Brzezinski est par ailleurs membre du Council on Foreign Relations, du groupe Bilderberg et a aussi été membre du conseil d’administration d’Amnistie internationale, du Conseil de l'Atlantique et de National Endowment for Democracy (NED). À l’heure actuelle, il est administrateur et conseiller au Center for Strategic and International Studies (CSIS), un important cercle de réflexion états-unien.

 

Dans son livre Le grand échiquier, paru en 1997, Brzezinski a tracé les grandes lignes  d’une stratégie pour les États-Unis dans le monde. Il a écrit : « Pour les États-Unis, le grand prix politique est l’Eurasie. Depuis un demi-millénaire, les affaires mondiales ont été dominées par les pouvoirs eurasiens et les peuples qui se sont battus entre eux pour la domination régionale et ont aspiré au pouvoir mondial. » Il ajoute, « la façon dont les États-Unis “s’y prennent” avec l’Eurasie est critique. L’Eurasie constitue le plus grand continent du globe et représente un axe géopolitique. Un pouvoir dominant l’Eurasie contrôlerait deux des trois régions du monde les plus avancées et les plus productives sur le plan économique. Un simple coup d’œil sur la carte suggère également que la domination de l’Eurasie impliquerait presque systématiquement la subordination de l’Afrique [29] ».

 

Il poursuit l’élaboration d’une stratégie pour l’empire états-unien en affirmant qu’« il est impératif qu’aucun opposant eurasien n’émerge, et soit capable de dominer l’Eurasie et, par conséquent, de défier les États-Unis. L’objectif de ce livre est donc de formuler une géostratégie eurasienne approfondie et intégrée [30] ». Il explique : « Deux étapes fondamentales sont donc requises : premièrement, identifier les États eurasiens dynamiques sur le plan géostratégique ayant le pouvoir de provoquer un changement potentiellement important dans la distribution internationale du pouvoir et de déchiffrer les principaux objectifs extérieurs de leurs élites politiques respectives et les conséquences probables de ces aspirations; deuxièmement, formuler des politiques spécifiquement états-uniennes pour compenser, coopter et/ou contrôler ce qui précède [31]. »

 

Cela signifie qu’il est primordial d’identifier les États qui seraient de potentiels pivots sur lesquels l’équilibre des puissances de la région mettrait fin à la sphère d’influence états-unienne, et qu’il faut ensuite « compenser, coopter et/ou contrôler » de tels États et de telles circonstances. L’Iran serait un exemple : il est l’un des plus grands producteurs de pétrole du monde et détient une position stratégique significative dans l’axe de l’Europe, de l’Asie et du Moyen-Orient. L’Iran pourrait détenir la capacité de modifier l’équilibre des puissances en Eurasie s’il s’alliait étroitement à la Russie ou à la Chine, ou les deux, en leur offrant un important approvisionnement en pétrole de même qu’une sphère d’influence dans le Golfe, rivalisant ainsi l’hégémonie états-unienne dans la région.

 

M. Brzezinski a supprimé toute subtilité de ses penchants impérialistes et écrit : « Afin de l’exprimer dans une terminologie rappelant l’âge davantage brutal des anciens empires, les trois grands impératifs de la géostratégie sont : prévenir la collusion et maintenir la dépendance sécuritaire entre les vassaux, préserver la protection des tributaires et leur caractère influençable, et finalement empêcher les barbares de s’unir [32]. »

 

Brzezinski fait référence aux républiques d’Asie centrale sous le nom « Balkans eurasiens » en écrivant : « De plus, d’un point de vue sécuritaire et sur le plan des ambitions historiques elles [républiques d’Asie centrale] sont importantes pour au moins trois de leurs voisins immédiats les plus puissants, à savoir, la Russie, la Turquie et l’Iran, ainsi que pour la Chine, qui démontre un intérêt politique accru envers la région. Mais les Balkans eurasiens constituent un trésor économique potentiel et sont infiniment plus importants pour cette raison : une énorme concentration de gaz naturel et de réserves de pétrole se trouve dans cette région, en plus d’importants minéraux, dont l’or [33]. » Il ajoute :« Il s’ensuit que l’intérêt principal des États-Unis est d’aider à s’assurer qu’aucun pouvoir à lui seul arrive à contrôler cet espace géopolitique et que la communauté internationale y ait accès économiquement et financièrement, sans entraves [34] ». Voilà un illustre exemple du rôle des États-Unis en tant qu’engin impérial : le pays pratique une politique étrangère impériale conçue pour maintenir ses positions stratégiques, mais dont le but « infiniment plus important » est d’abord, de sécuriser le « trésor économique » pour la « communauté internationale ». En d’autres termes, les États-Unis constituent une hégémonie impériale œuvrant pour les intérêts financiers internationaux.

 

Brzezinski a également avertit que « les États-Unis pourraient devoir déterminer la façon de composer avec les coalitions régionales qui cherchent à évincer le pays de l’Eurasie, menaçant ainsi son statut de puissance mondiale [35] ». Il « met au premier plan la tactique et la manipulation afin de prévenir l’émergence d’une coalition hostile qui pourrait tôt ou tard chercher à défier la primauté états-unienne ». Ainsi, « [l]a tâche la plus urgente consiste à s’assurer qu’aucun État ou ensemble d’États acquière la capacité d’expulser les États-Unis de l’Eurasie ou même de diminuer de manière significative son rôle décisif d’arbitre [36] ».

 

La guerre au terrorisme et l’impérialisme excessif

 

En 2000, le Pentagone a publié un document appelé Joint Vision 2020, qui expose brièvement un projet destiné à accomplir ce qu’ils nomment « Full Spectrum Dominance » (domination sous tous ses aspects), en tant que modèle pour le département de la Défense dans le futur. « La domination sous tous ses aspects signifie la capacité des forces états-uniennes, agissant seules ou avec des alliés, de vaincre n’importe quel adversaire et de contrôler n’importe quelle situation pour l’ensemble des opérations militaires. » Le rapport «  aborde la domination sous tous ses aspects dans l’ensemble des conflits, de la guerre nucléaire aux grandes guerres de théâtre, en passant par les contingences de plus petite échelle. Il touche également aux situations imprécises comme le maintien de la paix et l’aide humanitaire n’impliquant pas de combat ». On mentionne également « [l]e développement d’un réseau d’informations mondial offrant un environnement propice à la supériorité décisionnelle [37] ».

 

Comme l’expliquait l’économiste politique Ellen Wood, « [l]a domination sans frontières de l’économie mondiale et des nombreux États qui l’administrent nécessite une action militaire sans fin, dans l’intention ou dans le temps [38] ». Elle ajoute : « La domination impériale dans une économie capitaliste mondiale requière un équilibre délicat et contradictoire entre l’abolition de la compétition et le maintien des conditions qui génèrent des marchés et des profits dans les économies en compétition. Il s’agit des contradictions les plus fondamentales du nouvel ordre mondial [39]. »

 

Après le 11 septembre, la « doctrine Bush » a été mise en place. Elle réclamait « un droit exclusif et unilatéral à l’attaque préventive, partout et en tout temps, libre de tout accord international, afin de s’assurer que “[leurs] forces seront assez fortes pour dissuader des adversaires potentiels de se développer militairement dans l’espoir de surpasser ou d’égaler la puissance des États-Unis” [40] ».

 

L’OTAN a entrepris la première invasion terrestre de toute son histoire avec l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan en octobre 2001. En réalité, la guerre afghane avait été planifiée avant les événements du 11 septembre, avec la rupture d’un important marché de pipeline entre des compagnies pétrolières occidentales et les talibans. La guerre en soi a été orchestrée en été 2001, avec le plan fonctionnel pour aller en guerre à la mi-octobre [41].

 

D’un point de vu géopolitique, l’Afghanistan est extrêmement important, car « le transport de tout le combustible fossile du bassin de la mer Caspienne à travers la Russie ou l’Azerbaïdjan accroîtrait énormément le contrôle politique et économique de la Russie sur les républiques d’Asie centrale, ce que l’Ouest a précisément tenté de prévenir pendant 10 ans. Le faire passer par l’Iran enrichirait un régime que les États-Unis cherchent à isoler. Envoyer le combustible par le long chemin de la Chine, en passant complètement à côté des considérations stratégiques, se ferait à un coût prohibitif. Si les pipelines passaient toutefois par l’Afghanistan, cela permettrait aux États-Unis de poursuivre à la fois son objectif de “diversification de l’approvisionnement énergétique” et de pénétrer les marchés les plus lucratifs du monde [42] ».

 

Comme le soulignait le San Francisco Chronicle, à peine deux semaines après les attaques du 11 septembre, « [a]u-delà de la détermination états-unienne de se venger des auteurs de l’attentat, au-delà de la probabilité de batailles interminables provoquant davantage de pertes civiles dans les mois et les années à venir, les enjeux cachés dans la guerre au terrorisme peuvent se résumer en un seul mot : pétrole ». Le quotidien explique en outre que « [l]a carte des sanctuaires de terroristes et des cibles au Moyen-Orient et en Asie centrale est également, dans une mesure extraordinaire, la carte des principales sources d’énergie mondiales au 21e siècle. La défense de ces ressources énergétiques, au lieu d’être une simple confrontation entre l’Islam et l’Ouest – sera la première étincelle du conflit mondial qui perdurera dans les prochaines décennies ».

 

Au nombre des multiples États notables où il y a un croisement entre le terrorisme, le pétrole et les réserves de gaz, et qui sont d’une importance capitale pour les États-Unis et l’Ouest, on trouve l’Arabie Saoudite, la Lybie, le Bahreïn, les Émirats du Golfe, l’Iran, l’Irak, l’Égypte, le Soudan, l’Algérie, le Turkménistan, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, la Tchétchénie, la Géorgie et l’est de la Turquie. Fait marquant, « cette région compte plus de 65 % de la production mondiale de pétrole et de gaz naturel ». Aussi, « inévitablement, bien des gens verront la guerre contre le terrorisme comme une guerre pour le compte des états-uniennes Chevron, ExxonMobil et Arco, de la française TotalFinaElf; de la britannique British Petroleum et de la et néerlandaise Royal Dutch Shell et d’autres géantes multinationales, lesquelles ont investi des centaines de milliards de dollars dans la région [43] ».

 

Ce n’est pas un secret que la guerre en Irak était étroitement liée au pétrole. À l’été 2001, Dick Cheney a organisé une Energy Task Force (unité d’intervention sur l’énergie), qui constituait une série de rencontres extrêmement secrètes, où l’on déterminait la politique énergétique des États-Unis. Lors de ces rencontres, ainsi que par divers moyens de communication, M. Cheney et ses assistants se sont entretenus avec de hauts représentants et des dirigeants de Shell Oil, British Petroleum (BP), Exxon Mobil, Chevron, et Conoco [44]. Lors de la réunion qui s’est tenue avant le 11 septembre et avant que l’on ne mentionne une guerre en Irak, des documents traitant des champs pétrolifères, des pipelines, des raffineries et des terminaux ont été présentés et ont fait l’objet de discussions. « [S]ur des documents saoudiens et émiratis figurait également une carte de tous les champs pétrolifères, pipelines, raffineries et terminaux pétroliers de chaque pays [45]. » Depuis, Royal Dutch Shell et British Petroleum ont toutes deux reçu d’importants contrats pour développer les champs pétrolifères iraquiens [46]. 

 

La guerre en Irak, tout comme la guerre en Afghanistan, servent des intérêts stratégiques dans cette région : en grande partie, des intérêts spécifiquement états-uniens, et, en général, des intérêts impériaux de l’Occident. Ces guerres ont été particulièrement conçues pour éliminer, menacer ou endiguer les pouvoirs régionaux, ainsi que pour y instaurer directement plusieurs douzaines de bases militaires, établissant ainsi, de manière ferme, une présence impériale. Le but de cette entreprise vise largement les joueurs important de la région et tend spécifiquement à encercler la Russie et la Chine et à menacer leur accès aux réserves régionales de pétrole et de gaz. L’Iran est désormais cerné, par l’Irak d’un côté et l’Afghanistan de l’autre.

 

Conclusion

 

La première partie de cet essai a tracé les grandes lignes de la stratégie impériale des États-Unis et de l’OTAN visant à entrer dans le nouvel ordre mondial après le démantèlement de l’Union Soviétique. Le but principal visait à encercler la Russie et la Chine et à prévenir l’émergence d’une nouvelle superpuissance. Les États-Unis devaient agir à titre d’hégémonie impériale, servant les intérêts financiers internationaux dans l’imposition d’un nouvel ordre mondial. La prochaine partie de cet essai examine les « révolutions de couleur » à travers l’Europe de l’Est et l’Asie centrale, lesquelles perpétuent la politique d’endiguement de la Russie et de la Chine, en contrôlant l’accès aux principales réserves de gaz naturel et leurs voies de transport. Les « révolutions de couleur » ont été une force cruciale de la stratégie géopolitique, et leur analyse est  essentielle à la compréhension du nouvel ordre mondial.



Article original en anglais: An Imperial Strategy for a New World Order, publié le 16 octobre 2009.

Traduction : Julie Lévesque pour
Mondialisation.ca.

Notes

 

[1]           Tyler, Patrick E. U.S. Strategy Plan Calls for Insuring No Rivals Develop: A One Superpower World. The New York Times: March 8, 1992. http://work.colum.edu/~amiller/wolfowitz1992.htm

 

[2]           Louis Sell, Slobodan Milosevic and the Destruction of Yugoslavia. Duke University Press, 2002: Page 28

 

Michel Chossudovsky, Dismantling Former Yugoslavia, Recolonizing Bosnia-Herzegovina. Global Research: February 19, 2002: http://globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=370

 

[3]           Michel Chossudovsky, Dismantling Former Yugoslavia, Recolonizing Bosnia-Herzegovina. Global Research: February 19, 2002: http://globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=370

 

[4]           David Binder, Yugoslavia Seen Breaking Up Soon. The New York Times: November 28, 1990

 

[5]           Ian Traynor, Croat general on trial for war crimes. The Guardian: March 12, 2008: http://www.guardian.co.uk/world/2008/mar/12/warcrimes.balkans

 

[6]           Adam LeBor, Croat general Ante Gotovina stands trial for war crimes. The Times Online: March 11, 2008: http://www.timesonline.co.uk/tol/news/world/europe/article3522828.ece

 

[7]           Brendan O’Neill, 'You are only allowed to see Bosnia in black and white'. Spiked: January 23, 2004: http://www.spiked-online.com/Articles/0000000CA374.htm

 

[8]           Richard J. Aldrich, America used Islamists to arm the Bosnian Muslims. The Guardian: April 22, 2002: http://www.guardian.co.uk/world/2002/apr/22/warcrimes.comment/print

 

[9]           Tim Judah, German spies accused of arming Bosnian Muslims. The Telegraph: April 20, 1997: http://www.serbianlinks.freehosting.net/german.htm

 

[10]        Charlotte Eagar, Invisible US Army defeats Serbs. The Observer: November 5, 1995: http://charlotte-eagar.com/stories/balkans110595.shtml

 

[11]        Gary Wilson, New reports show secret U.S. role in Balkan war. Workers World News Service: 1996: http://www.workers.org/ww/1997/bosnia.html

 

[12]        IAC, The CIA Role in Bosnia. International Action Center: http://www.iacenter.org/bosnia/ciarole.htm

 

[13]        History Commons, Serbia and Montenegro: 1996-1999: Albanian Mafia and KLA Take Control of Balkan Heroin Trafficking Route. The Center for Cooperative Research: http://www.historycommons.org/topic.jsp?topic=country_serbia_and_montenegro

 

[14]        History Commons, Serbia and Montenegro: 1997: KLA Surfaces to Resist Serbian Persecution of Albanians. The Center for Cooperative Research: http://www.historycommons.org/topic.jsp?topic=country_serbia_and_montenegro

 

[15]        History Commons, Serbia and Montenegro: February 1998: State Department Removes KLA from Terrorism List. The Center for Cooperative Research: http://www.historycommons.org/topic.jsp?topic=country_serbia_and_montenegro

 

[16]        Marcia Christoff Kurop, Al Qaeda's Balkan Links. The Wall Street Journal: November 1, 2001: http://www.freerepublic.com/focus/fr/561291/posts

 

[17]        Global Research, German Intelligence and the CIA supported Al Qaeda sponsored Terrorists in Yugoslavia. Global Research: February 20, 2005: http://globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=431

 

[18]        Michel Chossudovsky, Kosovo: The US and the EU support a Political Process linked to Organized Crime. Global Research: February 12, 2008: http://globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=8055

 

[19]        Andrew Gavin Marshall, Breaking Yugoslavia. Geopolitical Monitor: July 21, 2008: http://www.geopoliticalmonitor.com/content/backgrounders/2008-07-21/breaking-yugoslavia/

 

[20]        AEI, Is Euro-Atlantic Integration Still on Track? Participant List. American Enterprise Institute: April 28-30, 2000: http://www.aei.org/research/nai/events/pageID.440,projectID.11/default.asp
Par Mahi Ahmed - Publié dans : Géopolitique et Mondialisation
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Jeudi 17 décembre 2009 4 17 /12 /2009 17:04

Introduction

 

Face à l’effondrement économique mondial, les perspectives d’une guerre à l’échelle internationale s’intensifient. Historiquement, les périodes de déclin impérial et de crises économiques sont marquées par la guerre et une violence accrue. La chute des grands empires européens a été stigmatisée par les Première et Seconde Guerres mondiales, et par la Grande dépression qui a eu lieu entre ces deux guerres.

 

Le monde assiste actuellement au déclin de l’Empire étatsunien, en soi un produit de la Seconde Guerre mondiale. En tant que toute-puissance d’après-guerre, les États-Unis ont dirigé le système monétaire international et ont régné en champion et arbitre de l’économie politique mondiale.

 

Afin de gérer cette dernière, les États-Unis ont créé la plus grande et la plus puissante force militaire de l’histoire. Le contrôle permanent de l’économie mondiale nécessite une activité et une présence militaire permanentes.

 

Maintenant que l’empire étatsunien et l’économie politique mondiale sont en déclin et s’effondrent, les perspectives d’une fin violente de l’ère impériale étatsunienne augmentent dramatiquement.

 

Cet essai se divise en trois parties. La première couvre la stratégie géopolitique des États-Unis et de l’OTAN depuis la fin de la guerre froide, au début du nouvel ordre mondial, en dressant les grandes lignes de la stratégie impériale occidentale ayant mené à la guerre en Yougoslavie et à la « guerre au terrorisme ». La seconde partie est une analyse de la nature des « révolutions des fleurs » ou « révolutions de couleur » dans la stratégie impériale étatsunienne et met l’accent sur l’instauration d’une hégémonie en Europe de l’Est et en Asie centrale. La troisième partie examine l’aspect de la stratégie impériale qu’est la construction d’un nouvel ordre mondial, en se penchant sur les conflits grandissants en Afghanistan, au Pakistan en Iran, en Amérique latine, en Europe de l’Est et en Afrique, ainsi que le potentiel qu’ont ces conflits de déclencher une nouvelle guerre mondiale contre la Chine et la Russie.

 

Définir une nouvelle stratégie impériale

 

En 1991, avec la chute de l’Union soviétique, les États-Unis et l’OTAN on dû réinventer le rôle joué par leur politique étrangère dans le monde. La Guerre froide servait de justification à l’expansion impérialiste des États-Unis à travers le monde, ayant pour objectif d’« endiguer » la menace soviétique. L’OTAN a elle-même été créée et a existé uniquement dans les but de forger une alliance antisoviétique. Avec la disparition de l’URSS, l’OTAN n’avait plus de raisons d’exister et les États-Unis devaient trouver une nouvelle raison pour leur stratégie impérialiste dans le monde.

 

En 1992, le département de la Défense, sous la direction du secrétaire à la Défense Dick Cheney [futur vice-président sous George Bush Jr] a demandé au secrétaire adjoint à la Défense du Pentagone (Under Secretary of Defense for Policy) Paul Wolfowitz [futur secrétaire adjoint de George Bush Jr et président de la Banque mondiale] de rédiger un document sur la défense pour guider la politique étrangère du pays dans l’ère post-guerre froide, appelée communément « nouvel ordre mondial ».

 

Le document Defense Planning Guidance a été coulé en 1992 et a révélé ceci : « Dans une nouvelle déclaration générale à l’étape finale d’écriture, le département de la Défense affirme que la mission politique et militaire des États-Unis dans l’ère post-guerre froide sera de s’assurer qu’aucune autre superpuissance rivale ne soit autorisée à émerger en Europe de l’Ouest, en Asie ou dans les territoires de l’ancienne Union Soviétique. Le document confidentiel défend un monde dominé par une superpuissance, dont la position peut être perpétuée par un comportement constructif et une force militaire suffisant à dissuader tout pays ou groupe de défier la primauté des États-Unis. »

 

En outre, « la nouvelle ébauche dépeint un monde dans lequel il y a une puissance militaire dominante, dont les leaders “doivent conserver les mécanismes visant même à décourager les compétiteurs potentiels d’aspirer à un rôle régional ou mondial supérieur” ». Parmi les défis nécessaires à la suprématie étatsunienne, le texte « réclamait des guerres régionales contre l’Irak et la Corée du Nord » et identifiait la Chine et la Russie comme ses plus grandes menaces. Par ailleurs, il « suggère que les États-Unis pourraient aussi considérer l’élargissement des engagements de sécurité aux pays d’Europe de l’Est et de l’Ouest, semblablement à ceux de l’Arabie Saoudite, du Koweït et d’autres États arabes le long du Golfe persique ». [1]

 

L’OTAN et la Yougoslavie

 

Les guerres en Yougoslavie dans les années 1990 ont servi de justification au maintien de l’existence de l’OTAN dans le monde et à étendre les intérêts impériaux étatsuniens en Europe de l’Est.

 

La Banque mondiale et le FMI ont préparé le terrain pour la déstabilisation de la Yougoslavie. Après la mort de son dictateur de longue date, Josip Tito, en 1980, une crise de leadership s’est développée dans l’État. En 1982, des officiels de la politique étrangère étatsunienne ont organisé un ensemble de prêts du FMI et de la Banque mondiale, sous le nouveau Programme d’ajustement structurel (PAS), afin de faire face à la crise de la dette de 20 milliards de dollars US. Les prêts du PAS ont eu pour effet de « dévaster l’économie et la politique […] La crise économique menaçait la stabilité politique […] et risquaient d’aggraver les tensions ethniques latentes ». [2]

 

En 1989 Slobodan Milosevic est devenu président de la Serbie, la république la plus grande et la plus puissante des républiques yougoslaves. En 1989 toujours, le premier ministre yougoslave est allé aux États-Unis rencontrer le président George H.W. Bush afin de négocier un autre plan d’aide financière. En 1990, le programme de la Banque mondiale et du FMI est entré en vigueur et les dépense de l’État yougoslave allaient au paiement de la dette. En conséquence, les programmes sociaux ont été démantelés, la monnaie a été dévaluée, on a gelé les salaires et les prix ont augmenté. Les « réformes ont attisé les tendances sécessionnistes nourris par les facteurs économiques aussi bien que par les divisions ethniques, assurant pratiquement la sécession de facto de la république » et menant à la sécession de la Croatie et de la Slovénie en 1991. [3]

 

En 1990, la communauté du renseignement des États-Unis a publié un rapport de synthèse du renseignement (National Intelligence Estimate) prédisant le démantèlement de la Yougoslavie, l’éclatement d’une guerre civile, en rejetant par la suite le blâme de la future déstabilisation sur le président serbe Milosevic. [4]

 

En 1991, un conflit a éclaté entre le Yougoslavie et la Croatie lorsqu’elle a, elle-aussi, déclaré son indépendance. Un cessez-le-feu a été conclu en 1992. Pourtant, les Croates ont poursuivi de petites offensives militaires jusqu’en 1995 et ont également participé à la guerre en Bosnie. En 1995, la Croatie a entrepris l’opération Tempête dans le but de récupérer la région de Krajina. Un général croate a récemment été traduit en justice à La Haye pour crimes de guerre durant cette bataille, un affrontement clé dans l’expulsion des Serbes de la Croatie et qui a « cimenté l’indépendance croate ». Les États-Unis ont soutenu l’opération et la CIA a activement fourni des renseignements aux forces croates, ce qui a conduit au déplacement de 150 000 à 200 000 Serbes, en grande partie par le biais du meurtre, du pillage, de villages incendiés et du nettoyage ethnique. [5] L’armée croate a été entraînée par des conseillers étatsuniens et le général en procès a même été personnellement soutenu par la CIA. [6]

 

L’administration Clinton a donné le feu vert à l’Iran pour qu’il arme les musulmans bosniaques et « de 1992 à janvier 1996, il y a eu un afflux d’armes et de conseillers iraniens en Bosnie ». Qui plus est, « l’Iran et d’autres États musulmans ont aidé à amener des moudjahidin en Bosnie pour livrer la bataille avec les musulmans contre les Serbes, des “saints combattants”  d’Afghanistan, de Tchétchénie, du Yémen et d’Algérie, parmi lesquels certains avaient des liens soupçonnés avec les camps d’entraînement d’Oussama ben Laden en Afghanistan ».

 

C’est « l’intervention occidentale dans les Balkans [qui] a exacerbé les tensions et a aidé à entretenir les hostilités. En reconnaissant les revendications des groupes et des républiques séparatistes en 1990-1991, les élites occidentales – étatsuniennes, britanniques, françaises et allemandes – ont sapé les structures gouvernementales en Yougoslavie, ont accru l’insécurité, ont attisé le conflit et amplifié les tensions ethniques. Et en offrant un soutien logistique aux différentes parties pendant la guerre, l’intervention occidentale a soutenu le conflit jusqu’au milieu des années 1990. On doit voir sous cet angle le choix qu’a fait M. Clinton de défendre les musulmans bosniaques pour se faire le champion sur la scène internationale, ainsi que les demandes de son administration pour que les Nations Unies lèvent l’embargo sur les armes afin d’armer les musulmans et les Croates contre les Serbes. » [7]

 

Pendant la guerre en Bosnie, il y « avait une vaste voie de passage secrète pour le trafic d’armes par la Croatie. Elle avait été constituée par les agences clandestines des États-Unis, de la Turquie et de l’Iran, avec la collaboration d’un éventail de groupes islamistes radicaux, incluant des moudjahidin afghans et le Hezbollah pro-iranien. » De plus, « les services secrets de l’Ukraine, de la Grèce et d’Israël s’affairaient à armer les Serbes bosniaques ». [8] L’agence de renseignement allemande, la BND, a également envoyé des cargaisons d’armes aux musulmans bosniaques et à la Croatie pour la lutte contre les Serbes. [9]

 

Les États-Unis avaient influencé la guerre dans la région de diverses façons. Comme le rapportait The Observer en 1995, un pan important de leur implication se faisait par le biais de « Military Professional Resources Inc (MPRI), une société privée étatsunienne de généraux et d’agents du renseignement à la retraite, située en Virginie. L’ambassade étatsunienne à Zagreb a admis que MPRI entraînait les Croates, avec la permission du gouvernement des États-Unis. » Aussi, les Néerlandais « étaient convaincus que les forces spéciales étatsuniennes étaient impliquées dans l’entraînement de l’armée bosniaque et de l’armée croate de Bosnie (HVO). » [10]

 

Dès 1988, le leader de la Croatie a rencontré le chancelier allemand Helmut Kohl afin de créer « une politique conjointe pour désunir la Yougoslavie » et amener la Slovénie et la Croatie dans la « zone économique allemande ». Des officiers de l’Armée étatsunienne ont donc été envoyés en Croatie, en Bosnie, en Albanie et en Macédoine en tant que « conseillers » et ont fait appel aux Forces spéciales des États-Unis pour les aider. [11] Durant le cessez-le-feu de neuf mois dans la guerre de Bosnie-Herzégovine, six généraux étatsuniens ont rencontré des dirigeants de l’armée bosniaque pour planifier l’offensive bosniaque qui a mis fin au cessez-le-feu. [12]

 

En 1996, la mafia albanaise, avec collaboration avec l’Armée de libération du Kosovo (ALK), une organisation de guérilleros militants, a pris le contrôle du gigantesque itinéraire de trafic de drogue des Balkans. L’ALK était liée à d’anciens moudjahidin en Afghanistan, dont Oussama ben Laden. [13]

 

En 1997, l’ALK a commencé à se battre contre les forces serbes, [14] et en 1998, le département d’État états-unien a enlevé l’ALK de sa liste d’organisations terroristes. [15] Avant et après 1998, l’ALK recevait des armes, de l’entraînement et du soutien des États-Unis et de l’OTAN, et la secrétaire d’État de M. Clinton, Madeleine Albright entretenait une relation  politique étroite avec Hashim Thaci, le dirigeant de l’ALK.

 

À la fois la CIA et le renseignement allemand, la BND, ont soutenu les terroristes de l’ALK en Yougoslavie avant et après qu’elle ne soit bombardée par l’OTAN en 1999. La BND avait des contacts avec l’ALK depuis le début des années 1990, au moment où l’ALK établissait des contacts avec Al-Qaïda. [17] Les membres de l’ALK étaient entraînés par Oussama ben Laden dans les camps d’entraînement en Afghanistan. Même l’ONU a affirmé que la violence provenait en majorité des membres de l’ALK « particulièrement des alliés de Hashim Thaci ». [18]

Le bombardement de l’OTAN au Kosovo en mars 1999 a été justifié par le faux-semblant suivant : mettre un terme à l’oppression des Albanais du Kosovo par les Serbes, qualifiée de génocide. L’administration Clinton a déclaré qu’au moins 100 000 Albanais du Kosovo étaient portés disparus et qu’ils avaient « peut-être été tués » par les Serbes. Bill Clinton a personnellement comparé les événements du Kosovo avec l’Holocauste. Le département d’État avait avoué craindre que près de 500 000 Albanais étaient mort. Finalement, l’évaluation officielle a réduit ce nombre à 10 000, toutefois, des enquêtes exhaustives ont révélé que moins de 2 500 des décès albanais pouvaient être attribués aux Serbes. Pendant la campagne de bombardements de l’OTAN, entre 400 et 1500 civils serbes ont été tués et l’OTAN a commis des crimes de guerres, dont le bombardement d’une station de télévision serbe et d’un hôpital. [19]

 

En 2000, le département d’État des États-Unis, en coopération avec la American Enterprise Institute, AEI, a tenu une conférence en Slovaquie sur l’intégration euro-atlantique. Parmi les participants, il y avait des chefs d’État, des officiels des Affaires étrangères et des ambassadeurs de divers États européens, ainsi que des représentants de l’ONU et de l’OTAN. [20] Un correspondance entre un politicien allemand présent à la rencontre et le chancelier allemand a révélé la vraie nature de la campagne de l’OTAN au Kosovo. On y apprenait que les conférenciers ont réclamé une déclaration hâtive de l’indépendance du Kosovo, que la guerre en Yougoslavie était menée dans le but d’élargir l’OTAN, que la Serbie serait exclue indéfiniment du développement européen afin de justifier une présence militaire états-unienne dans la région et que l’expansion était ultimement conçue pour endiguer la Russie. [21]

 

Élément important, « la guerre créait une raison d’être pour la perpétuité de l’OTAN dans un monde d’après-guerre froide, alors que l’organisation tentait désespérément de justifier son existence et son désir d’expansion ». En outre, « les Russes avaient assumé que l’OTAN se dissoudrait à la fin de la Guerre froide. Au contraire, non seulement l’OTAN s’est élargie, elle est allée en guerre en raison d’une dispute interne dans un pays slave d’Europe de l’Est ». Cela a été vu comme une grande menace. Ainsi, « la guerre de 1999 contre la Yougoslavie est à l’origine de bien des tensions entre les États-Unis et la Russie au cours de la dernière décennie ». [22]

 

La guerre au terrorisme et le Project for the New American Century (PNAC)

 

Lorsque Bill Clinton est devenu président, les faucons néoconservateurs de l’administration de George H.W. Bush on formé un cercle de réflexion appelée Project for the New American Century (Projet pour un nouveau siècle états-unien) ou PNAC. En 2000, ils ont publié un rapport intitulé Rebuilding America’s Defenses: Strategy, Forces, and Resources for a New Century. (Reconstruire la défense des États-Unis : stratégie, forces et ressources pour un nouveau siècle). En se basant sur le document Defense Policy Guidance (Guide de la politique de défense) ils ont déclaré que « les États-Unis doivent conserver suffisamment de forces capables de se déployer rapidement et de gagner de multiples guerres de grande échelle à la fois [23] ». On ajoute, qu’« il est nécessaire de conserver suffisamment de forces de combat pour mener et gagner de nombreuses guerres de théâtre presque simultanées [et que] le Pentagone a besoin de commencer à calculer la force nécessaire pour protéger, indépendamment et en tout temps, les intérêts états-uniens en Europe, en Asie de l’Est et dans le Golfe ». [25]

 

Fait intéressant, le document indiquait que « depuis des décennies, les États-Unis ont cherché à jouer un rôle davantage permanent en matière de sécurité dans la région du Golfe. Alors que le conflit irrésolu avec l’Irak fournit une justification immédiate, la nécessité d’une force états-unienne substantielle dans le Golfe transcende la question du régime de Saddam Hussein [26] ». Cependant, en préconisant une importante augmentation des dépenses en défense ainsi que l’expansion de l’empire états-unien autour du globe, incluant la puissante destruction de nombreux pays par de grandes guerres de théâtre, le rapport mentionnait qu’« [e]n outre, le processus de transformation, même s’il apporte des changements révolutionnaires, sera probablement de longue durée s’il ne se produit pas d’événement catastrophique et catalyseur, comme un nouveau Pearl Harbor [27] ». Cet événement s’est produit un an plus tard, lors des attentats du 11 septembre. De nombreux auteurs du rapport et membres du PNAC étaient devenus des représentants de l’administration Bush et étaient en position convenable pour mettre leur « projet » à exécution après l’avènement de leur « nouveau Pearl Harbor ».

 

Les plans pour la guerre étaient « déjà en développement par les boîtes de réflexion d’extrême-droite dans les années 1990, des organisations au sein desquelles des combattants de la Guerre froide issus du cénacle des services secrets, des églises évangéliques et des compagnies de pétrole et d’armement formulaient des plans consternants pour un nouvel ordre mondial ». Afin d’y arriver, « les États-Unis auraient besoin d’utiliser tous les moyens – diplomatiques, économiques et militaires, même des guerres d’agression – pour avoir le contrôle à long terme des ressources de la planète et la capacité d’assurer la faiblesse de tout rival potentiel ».

 

Parmi les personnes impliquées dans le PNAC et les plans impériaux on trouve “Dick Cheney – vice-président; Lewis Libby – chef d’état-major de M. Cheney; Donald Rumsfeld – secrétaire à la Défense; Paul Wolfowitz – secrétaire de M. Rumsfeld; Peter Rodman – chargé des Affaires de Sécurité mondiale; John Bolton – secrétaire d’État pour le contrôle des armements; Richard Armitage – adjoint du secrétaire d’État; Richard Perle – ancien adjoint du secrétaire à la Défense sous Reagan, aujourd’hui à la tête du Defense Policy Board (conseil des politiques de Défense); William Kristol – directeur du PNAC et conseiller de M. Bush, connu comme le cerveau du président et Zalmay Khalilzad », qui est devenu ambassadeur et en Afghanistan et en Irak après les changements de régimes [28
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Jeudi 17 décembre 2009 4 17 /12 /2009 17:00

Du coup d’État au Honduras aux sept bases US en Colombie : la montée de l'agressivité de Washington

 

par Éric Toussaint

   
 
 

 


Les bases militaires en Colombie

L’agressivité des Etats-Unis à l’égard des gouvernements vénézuélien, bolivien et équatorien augmente dans la mesure où ils réagissent à une réduction de leur emprise sur l'ensemble de l'Amérique latine et de la Caraïbe qu’ils attribuent en particulier à Hugo Chavez (et à Cuba, mais de ce côté, ce n’est pas nouveau).[1]

Quelques signes de cette perte de contrôle : lors des négociations qui ont suivi l'agression de l'Equateur par la Colombie le 1er mars 2008[2], au lieu de recourir à l'Organisation des Etats américains (OEA) dont les Etats-Unis font partie, les présidents latino-américains se sont réunis à Santo Domingo sans les grands voisins du Nord dans le cadre du Groupe de Rio et ils ont clairement donné tort à la Colombie, alliée des Etats-Unis. En 2008, le Honduras, traditionnellement et entièrement subordonné à la politique de Washington, a rejoint Petrocaribe créé à l'initiative du Venezuela afin de fournir aux pays de la région non exportateurs d'hydrocarbures du pétrole à un prix inférieur au prix du marché mondial. Le Honduras a également adhéré à l'ALBA, autre initiative d'intégration régionale lancée par le Venezuela et Cuba. En décembre 2008, a eu lieu un important sommet réunissant la plupart des présidents latino-américains à Salvador de Bahia avec la présence remarquée du chef d'Etat cubain, Raul Castro, à côté duquel était assis Felipe Calderon, président du Mexique qui, jusqu’à récemment, adoptait une attitude hostile à l’égard de Cuba suivant ainsi les injonctions de Washington. Quelques mois plus tard, l'OEA décidait, malgré l'opposition des Etats-Unis, de réintégrer Cuba qui en avait été exclu en 1964. En 2009, l'Equateur a rejoint lui aussi l'ALBA et a mis fin à la concession de la base de Manta octroyée à l'armée des Etats-Unis.

Depuis le début des années 2000, Washington a tenté systématiquement de contrecarrer le tournant à gauche pris par les peuples d'Amérique latine : soutien au coup d'Etat contre Chavez en avril 2002, soutien financier massif à l'opposition anti-chaviste, soutien à la grève patronale vénézuélienne de décembre 2002 - janvier 2003, intervention active de l'ambassadeur des Etats-Unis en Bolivie pour empêcher l'élection d'Evo Morales, téléguidage de l'intervention de la Banque mondiale en Equateur en 2005 pour obtenir la démission de Rafael Correa alors ministre de l'Economie et des Finances, organisation de manœuvres militaires conjointes dans le Cône Sud[3], réactivation de la 4e flotte[4], très forte augmentation de l'aide militaire à son allié colombien qu'il utilise comme tête de pont dans la région andine. Et pour surmonter l'échec de l'ALCA de novembre 2005, la négociation et/ou la signature d'un maximum de traités de libre-échange bilatéraux (Chili, Uruguay, Pérou, Colombie, Nicaragua, République dominicaine, Salvador, Guatemala, Honduras, Costa Rica[5]).

L'agressivité des Etats-Unis contre la contagion chaviste en Amérique latine est montée d'un cran en juin-juillet 2009 avec le coup d'Etat militaire au Honduras qui a renversé le président libéral Manuel Zelaya alors qu’il proposait à la population de se prononcer en faveur de la convocation de l’élection d’une assemblée constituante au suffrage universel. Si une assemblée constituante avait été élue au suffrage universel elle aurait immanquablement dû statuer sur la demande de réforme agraire, ce qui aurait remis en cause les énormes privilèges des grands propriétaires fonciers et des transnationales étrangères de l’agro business présentes dans le pays. C’est principalement pour cela que la classe capitaliste locale, dont le secteur agraire constitue une fraction très importante, a soutenu le coup. Il faut aussi prendre en compte que cette classe capitaliste est une bourgeoisie comprador totalement tournée vers l’import-export et dépendante des bonnes relations avec les Etats-Unis. C’est pour cela qu’elle a appuyé la signature avec Washington d’un traité de libre commerce et qu’elle était opposée à l’ALBA. L’augmentation du salaire minimum décrétée par Manuel Zelaya constitue aussi une des raisons qui a poussé les patrons à comploter pour le renverser[6]. Par ailleurs, on sait aussi que Manuel Zelaya comptait demander à Washington de libérer la base aérienne de Soto Cano située à moins de 100 km de la capitale afin de la transformer en aéroport civil. Le Pentagone n'avait pas digéré le virage à gauche d'un président dont il attendait un comportement docile car le Honduras fait partie de ses subordonnés dans la région. En imaginant même, ce qui est hautement improbable, que les généraux honduriens aient agi de leur propre initiative en concertation avec la classe capitaliste locale, il est inconcevable que Roberto Micheletti, le dictateur désigné par ces militaires et les dirigeants d’entreprises et du parti libéral opposés à Manuel Zelaya,, ait pu rester au pouvoir si les Etats-Unis s'y étaient réellement opposés. Ceux-ci forment depuis des décennies les généraux honduriens ; ils maintiennent dans le pays une importante base militaire à Soto Cano (avec 500 militaires états-uniens présents en permanence) ; et, comme l'a reconnu Hillary Clinton après le coup, ils ont largement financé l'opposition au président Zelaya[7] ; leurs transnationales, notamment de l'agrobusiness, sont fortement implantées dans ce pays qu'elles considèrent comme une république bananière.

Afin d'augmenter encore un peu plus la menace contre le Venezuela et l'Equateur, Washington a obtenu du président Alvaro Uribe l'annonce en juillet 2009 de l'octroi aux militaires états-uniens de sept bases colombiennes qui permettront à leur aviation de guerre d’atteindre toutes les régions du continent sud américain (sauf le Cap Horn)[8]. Le délai très court qui relie le coup militaire au Honduras à l'annonce du président colombien n'est en rien une coïncidence : Washington indique là très clairement qu'elle veut mettre un coup d'arrêt à l'extension de l'ALBA et tuer dans l'œuf le socialisme du XXIe siècle. Il serait irresponsable de sous-estimer la capacité de nuisance de Washington et la continuité qui marque la politique extérieure des Etats-Unis malgré l’accession de Barack Obama à la présidence et une rhétorique plus soft. Au moment où ces lignes sont écrites, Washington refuse toujours de considérer qu’il y a eu un coup d’Etat le 28 juin 2009 au Honduras. Alors que le président Manuel Zelaya, rentré clandestinement dans son pays le 21 septembre 2009, a trouvé refuge dans l’ambassade du Brésil à Tegucigalpa et que les putschistes répriment violemment les manifestations des partisans du président constitutionnel, ferment les médias d’opposition[9] et ont décrété le 27 septembre un Etat de siège d’une durée de 45 jours, tout ce que le n°2 de Washington à l’OEA a trouvé à dire est : « le retour de Zelaya est irresponsable et idiot »[10]. Par ailleurs, Hillary Clinton n’a pas condamné le couvre-feu prolongé décrété par Micheletti pour empêcher que la population ne se rassemble en face de l’ambassade du Brésil. L’accord qui est intervenu le 30 octobre 2009 sous les auspices de Washington entre les représentants de Manuel Zelaya et ceux de Roberto Micheletti stipulait expressément que les parties s’engageaient à ne pas faire d’appel direct ou indirect à la convocation d’une assemblée constituante ou à toute consultation populaire (point 2 de l’accord). De plus il ne prévoyait pas explicitement le retour de Manuel Zelaya à la présidence du pays afin de terminer son mandat (il prend fin en janvier 2010). Roberto Micheletti et ses partisans ont dès lors décidé de ne pas rendre la présidence à Manuel Zelaya, qui a par conséquent appelé la population à ne pas participer aux élections générales convoquées pour le 28 novembre 2009. Le principal candidat de gauche à la présidence, Carlos Reyes, ainsi qu’une centaine de candidats de différents partis (dont un secteur du parti libéral)[11], ont alors retiré leur candidature. A la date du 10 novembre 2009, Washington, dans l’embarras, annonçait lors d’une réunion de l’OEA qu’elle reconnaîtrait le résultat des élections du 29 novembre 2009. A la veille des élections, les organisations de défense des droits humains recensaient plus de vingt opposants politiques assassinés depuis le coup d’Etat, ainsi que deux cent onze blessés lors des actions de répression, près de deux mille détentions illégales, deux tentatives d’enlèvement et cent quatorze prisonniers politiques accusés de sédition. Les médias opposés au coup étaient soit fermés soit harcelés. L’Organisation des Nations unies (ONU), l’Organisation des Etats américains (OEA), l’Union européenne, l’UNASUR, les pays membres du Groupe de Rio et de l’ALBA avaient décidé de ne pas envoyer d’observateurs. Les estimations du pourcentage des électeurs qui n’ont pas participé au scrutin oscillent selon les sources. Selon le Tribunal Suprême électoral pro-putschiste, il s’élèverait à 39%, tandis que plusieurs organismes indépendants avancent des chiffres qui varient entre 53% et 78%. Malgré cela, le porte-parole du département d’Etat, Ian Kelly, a vu dans ces élections illégales et entachées de fraude « un nécessaire et important pas en avant »[12]. Washington a reconnu l’élection à la présidence de Porfirio Lobo du Parti national, représentant dur de l’oligarchie foncière et de la droite qui ont organisé le coup d’Etat. L’ambassadeur des Etats-Unis à Tegucigalpa a déclaré que les élections avaient constitué une « grande célébration de la démocratie » et a affirmé que les Etats-Unis travailleraient avec Porfirio Lobo, surnommé Pepe. « Pepe Lobo est un homme d’une grande expérience politique », a indiqué Llorens à la radio HRN . « Je lui souhaite bonne chance, et les Etats-Unis vont travailler avec lui pour le bien de nos deux pays... Nos relations seront très fortes ». Bien que le parlement hondurien ait décidé le 2 décembre 2009 de ne pas restituer le président Zelaya dans ses fonctions jusqu’à la fin de son mandat qui se termine le 27 janvier 2010, Washington maintient son soutien au processus conduit par le gouvernement putschiste[13]. Cela constitue un précédent extrêmement grave car Washington a répété à de nombreuses reprises que le renversement de Zelaya constituait bel et bien un coup d’Etat[14]. Soutenir un processus électoral issu d’un coup d’Etat et œuvrer à la reconnaissance internationale des autorités qui l’ont perpétré et à celles qui en sont issues donne un encouragement aux candidats putschistes qui se placent politiquement dans le camp de Washington.

A la lumière de cette expérience, on peut affirmer que l’administration Obama ne montre pas une volonté de rompre avec plusieurs méthodes qui ont été mises en oeuvre par ces prédécesseurs: le financement massif de différents mouvements d'opposition dans le cadre de sa politique de « renforcement de la démocratie », le lancement de campagnes médiatiques de discrédit à l'égard des gouvernements qui ne partagent pas son orientation (Cuba, Venezuela, Bolivie, Equateur, Nicaragua, le Honduras de Manuel Zelaya…), le maintien du blocus contre Cuba, le soutien aux mouvements séparatistes en Bolivie (la media luna, capitale Santa Cruz), en Equateur (la ville de Guayaquil et sa province) et au Venezuela (l'Etat pétrolier de Zulia, capitale Maracaïbo[15]), le soutien à des agressions militaires comme celle perpétrée par la Colombie en Equateur en mars 2008 ainsi qu'à des actions des forces paramilitaires colombiennes ou autres au Venezuela.

Il est frappant de constater que l'Union européenne adopte une politique très proche de celle de Washington. Déjà lors du putsch contre Chavez, le 11 avril 2002, l'Union européenne, par la voix de José Maria Aznar, avait apporté son soutien aux putschistes. En août 2009, elle a annoncé qu'elle maintient les accords commerciaux avec le Honduras et qu'elle ne dénoncera pas comme illégales les élections organisées dans ce pays par les putschistes. Plus tard, en septembre, l’UE a adopté une position plus distante. Le directeur général adjoint aux Relations extérieures de la Commission européenne (CE), Stefano Sannino, a indiqué dans une entrevue accordée à Efe que l’Union européenne, « comme les autres pays latino-américains, ne reconnaît pas que ces élections puissent se dérouler dans un contexte ouvert, libre et démocratique »[16]. Lors du scrutin de fin novembre 2009, seul le Parti populaire espagnol et l’Internationale libérale ont envoyé des « observateurs ». Ceux-ci étaient là en réalité pour tenter de donner un peu de crédibilité aux élections. Il faudra suivre attentivement l’attitude de l’UE dans les mois qui viennent. En matière de négociations et de signatures de traités de libre-échange, l'Union européenne est aussi agressive que les Etats-Unis quand elle n'exige pas des concessions encore plus importantes que celles accordées par les pays latino-américains à Washington.

 

Notes 

[1] Ce texte constitue une version actualisée et augmentée de l’article « Montée de l’agressivité de Washington à l’égard du Venezuela, de la Bolivie, de l’Equateur » paru le 8 octobre 2009 http://www.cadtm.org/Montee-de-l-agressivite-de  

[2] L’Armée colombienne a bombardé et a capturé des éléments d’un camp de la guérilla des FARC en territoire équatorien, faisant une vingtaine de morts dont des civils. Il faut savoir que l’armée colombienne, pourtant extrêmement forte, est très peu présente sur la frontière Colombie-Equateur, ce qui permet à la guérilla des FARC d’y installer certains camps dont celui où se trouvait, à cette époque, un de ses principaux dirigeants, Raul Reyes, responsable des relations internationales. Le gouvernement colombien, entièrement couvert par les Etats-Unis, a utilisé les méthodes appliquées systématiquement par l’armée israélienne à l’égard de ses voisins : y mener des opérations militaires au mépris de leur souveraineté. L’Equateur a régulièrement reproché à la Colombie de ne pas assurer un contrôle adéquat de la frontière commune entre les deux pays.

[3] Brésil, Paraguay, Uruguay, Argentine, Chili

[4] Créée en 1943 afin de protéger les navires dans l’Atlantique sud, cette structure avait été abolie en 1950. Elle a repris officiellement du service le 1er juillet 2008.

[5] Dans les cas du Chili, du Nicaragua, de la République dominicaine, du Salvador, du Guatemala, du Honduras, du Costa Rica et du Pérou, les traités de libre-échange avec les Etats-Unis sont déjà en vigueur. Dans le cas du Panama et de la Colombie, les négociations du traité sont terminées mais requièrent l'approbation du Congrès des Etats-Unis pour valider l'accord. En 2007, l'Uruguay est arrivé à un Accord cadre sur le commerce et les investissements avec les Etats-Unis. Les négociations du traité de libre-échange n'ont pas commencé formellement mais l'administration Obama s'est néanmoins montrée favorable à poursuivre dans cette direction.

[6] Pour une description détaillée des secteurs qui ont appuyé le coup d’Etat, lire l’étude de Decio Machado qui dresse une liste des entreprises et de leurs dirigeants ayant incité ou soutenu activement les putschistes : « Quiénes apoyan al gobierno ilegítimo de Roberto Micheletti » http://www.cadtm.org/Quienes-apoyan-al-gobierno  

[7] Washington avait préparé un terrain favorable à un putsch en apportant un financement massif aux différents mouvements d’opposition dans le cadre de sa politique de « renforcement de la démocratie ». Un mois et demi avant le coup, différentes organisations, groupes d’affaires, partis politiques, haut-placés de l’Église catholique et médias privés, en opposition aux politiques de Manuel Zelaya, se sont réunis au sein de la coalition « Union civile démocratique du Honduras » afin de « réfléchir à comment en finir » (www.lefigaro.fr/international/2009/07/07/01003-20090707ARTFIG00310-zelaya-toujours-banni-du-honduras-.php ).

La majorité de ces groupes ont bénéficié de plus de 50 millions de dollars annuels de l’USAID (Agence des Etats-Unis pour le développement international) et de la NED (Fondation nationale pour la démocratie) pour la ‘promotion de la démocratie’ au Honduras (lire « Washington et le coup d’État au Honduras : Voici la preuve », par Eva Golinger, www.mondialisation.ca/PrintArticle.php?articleId=14451 .)

[8] L'accord de coopération militaire a été formellement signé le 30 octobre par l'ambassadeur américain en Colombie et les ministres colombiens des Affaires étrangères, de la Défense et de la Justice. Le Conseil d'Etat colombien, dont l'avis est consultatif, a considéré mi-octobre que, compte tenu de sa portée, le texte devait être soumis à l'approbation du Congrès. Mais le gouvernement a passé outre cette recommandation... Pour l'heure, le texte n'a d'ailleurs pas été rendu public dans son intégralité. Eva Golinger a publié sur le site www.centrodealerta.org deux documents originaux produits par l’US Air Force à propos des accords sur les 7 bases en question. Le premier document date du mois de mai 2009 (c’est-à-dire avant que l’accord ne soit annoncé publiquement) et souligne l’importance vitale d’une des 7 bases en indiquant qu’elle permettra notamment de réaliser toute la gamme des opérations nécessaires pour contrer la menace que constituent des gouvernements anti-US : « L’établissement d’un ‘Poste de Sécurité Coopérative’ (Cooperative Security Location, CSL en anglais) à Palanquero est le meilleur soutien à la Stratégie de positionnement sur le théâtre des opérations du Commandement de Combat (Command Combattant) et démontre notre engagement dans cette relation. Le développement de cette unité de sécurité offre une opportunité unique pour mener une gamme complète d’opérations dans une sous-région cruciale de notre hémisphère où la sécurité et la stabilité sont sous la menace constante d’insurrections terroristes financées par le narcotrafic, de gouvernements anti-US, de la pauvreté endémique et de catastrophes naturelles récurrentes ». (http://www.centrodealerta.org/documentos_desclasificados/original_in_english_air_for.pdf). Eva Golinger ajoute le commentaire suivant : « Il n’est pas difficile d’imaginer quels gouvernements en Amérique su Sud sont considérés par Washington comme étant ‘anti-US’. Les déclarations et communiqués agressifs qu’émettent constamment le département de la Défense et le Secrétariat d’Etat ainsi que le Congrès états-unien à l’encontre du Venezuela et de la Bolivie, et même, dans une certaine mesure, de l’Equateur, montrent que les pays membres de l’ALBA sont ceux que Washington perçoit comme ‘une menace permanente’. Qualifier un pays d’‘anti-US’, c’est le considérer comme un ennemi des Etats-Unis. Dans ce contexte, il est évident que l’accord militaire avec la Colombie vient en réaction à une région que les Etats-Unis considèrent désormais peuplée d’‘ennemis’ ». (Official US Air Force Document Reveals the True Intentions Behind the US-Colombia Military Agreement http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=15951). Eva Golinger a par la suite publié un document ultérieur de l’US Air Force datant du 16 novembre 2009 (http://www.centrodealerta.org/documentos_desclasificados/addendum_to_air_force_docum.pdf) qui donne une justification des 7 bases en Colombie tenant compte de la levée de boucliers que cette annonce avait provoqué auprès de la majorité des gouvernements d’Amérique du Sud, y compris celui de Lula. Selon Eva Golinger, « Toute mention de guerre et d’opérations militaires dans la région a été éliminée du document amendé, de même que le langage offensif dirigé contre les voisins de la Colombie, le Venezuela et l’Equateur. Néanmoins, les intentions de Washington restent inchangées ». (Washington alters USAF document to hide intentions behind Colombia accord

http://www.pr-inside.com/washington-alters-usaf-document-to-r1604984.htm ). Ceci dit l’opposition de plusieurs gouvernements de la région reste forte.

[9] L’armée hondurienne a pris le contrôle des locaux de la radio Globo le lundi 28 septembre 2009 à l’aube (heureusement Globo continue d’émettre via internet à partir d’une maison privée) et a mis fin aux émissions télévisées du Canal 36, la seule chaîne qui diffusait des informations non favorables aux putschistes. Par ailleurs, un décret, diffusé dimanche 27 septembre dans la soirée par toutes les chaînes de télévision, suspend les libertés d'expression et de réunion durant au moins 45 jours et prévoit la fermeture des médias "qui incitent à l'insurrection".

[10] “Zelaya’s return to Honduras is irresponsible and foolish and it doesn’t serve the interests of the people nor those seeking a peaceful reestablishment of democratic order in Honduras,” Lewis Amselem, représentant permanent adjoint des Etats-Unis à l’OEA. Il faut savoir que ce diplomate a été accusé par des organisations de défense des droits de l’homme de refus d’assistance et de diffamation à l’égard de sa compatriote Dianna Ortiz, une religieuse progressiste états-unienne de l’ordre des ursulines, qui a été torturée et violée à plusieurs reprises par des éléments des forces de sécurité guatémaltèque en 1989. A cette époque il travaillait à l’ambassade des Etats-Unis à Guatemala City comme officier des droits humains. http://www.kaosenlared.net/noticia/representante-ee.uu-oea-encubrio-torturadores  

[11] Maurice Lemoine écrit : « … plus d’une centaine de candidats se sont retirés — la majorité appartenant au secteur anti-putschiste du Parti libéral auquel appartient M. Zelaya. Parmi eux, cinquante-cinq candidats députés, le maire de San Pedro Sula (deuxième ville du pays) et la postulante à la vice-présidence, pour le Parti libéral, une militante historique de ce parti, Mme Margarita Elvir » http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2009-11-27-Honduras  

[12] « a necessary and important step forward », cité par l’AFP le 30 novembre 2009 http://www.easybourse.com/bourse/actualite/honduran-elections-necessary-and-important-step-767041  

[13] Les gouvernements latino-américains de droite qui sont ses alliés (Colombie, Pérou, Panama et Costa Rica) en font autant.

[14] Lire également la conférence de presse donnée par Arturo Valenzuela, le n°2 du département d’Etat pour l’hémisphère occidental, le 30 novembre 2009 : « …l’élection constitue une étape significative pour le retour à un ordre démocratique et constitutionnel au Honduras suite au coup d’Etat du 28 juin… » « Ces élections n’ont pas été convoquées à la dernière minute par un gouvernement de facto dans le but de blanchir ses actions ». « Nous reconnaissons qu’il y a des résultats au Honduras pour cette électios. C’est assez clair. Nous reconnaissons ces résultats, et nous applaudissons M. Lobo pour sa victoire dans ces élections ». L’embarras de Arturo Valenzuela est néanmoins évident lorsqu’il déclare dans la même conference de presse: « La question question est de savoir si le président légitime du Honduras, qui a été renversé par un coup d’Etat, va être retourné dans ses fonctions par le Congrès le 2 décembre, tel que prévu par l’Accord de San José-Tegucigalpa. C’est l’Accord que les deux parties ont signé à ce moment-là » http://www.state.gov/p/wha/rls/rm/2009/132777.htm  Or 3 jours plus tard, le parlement hondurien votait à une écrasante majorité contre le retour de Zelaya à la présidence, ce qui n’a pas empêché Washington de maintenir son soutien aux autorités de facto.

[15] En raison des échecs des mobilisations de la media luna en Bolivie fin 2008 et de la droite de Guayaquil dirigée par le maire de la ville, Jaime Nebot, en septembre 2008, le soutien de Washington est en veilleuse mais est susceptible d’être activé si la conjoncture le nécessite et le permet. Le même constat vaut pour la droite dans l’Etat de Zulia au Venezuela.

[16] http://www.vtv.gov.ve/noticias-internacionales/23468  



Éric Toussaint est président du Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde  (CADTM, Belgique).


Éric Toussaint est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca.  Articles de Éric Toussaint publiés par Mondialisation.ca

 

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Jeudi 17 décembre 2009 4 17 /12 /2009 16:58

Retour sur un livre et son contexte

Suivi de considérations sur la promesse et la dette

(à la mémoire de M'hammed Boukhobza)

Omar Lardjane*

 

Au printemps 1991, paraissaient à Alger, aux éditions Bouchène, deux livres qui avaient pour point de départ et pour objet les événements d'Octobre 88. Le premier, de Rédha Malek, avait pour titre "Tradition et modernité, le véritable enjeu", le second, de M'hammed Boukhobza, "Octobre 88: évolution ou rupture ?".  Il nous avait semblé alors intéressant et utile de rendre compte, de façon critique, de ces deux livres, tant ils apportaient à la difficile et confuse période que traversait l'Algérie, des éléments de clarification et de conceptua-lisation pouvant aider à comprendre ce qui se passait "sous nos yeux". Chacun des deux auteurs le faisait sous un angle d'approche particulier : plus préoccupé par l'évolution de l'idéologie nationaliste, le rapport entre la Raison et la Foi, la critique de l'idéologie islamiste, le destin de la Nation chez Rédha Malek; plus attentif, chez M. Boukhobza, aux données socio-économiques, aux évolutions démographiques et institutionnelles, à l'évolution de la Société. Mais chez tous deux, la question de l'Etat était le fil directeur de la réflexion. A la fin de la même année, un article était rédigé et sera publié dans la revue "Naqd" (n°2, février-mai 1992) dans lequel nous soulignions, en introduction, l'intérêt qu'il y aurait à mettre en correspondance les deux livres à travers une "lecture croisée". Nous avions alors consacré ce premier article au livre de Rédha Malek, nous promettant, dans l'introduction, de revenir plus tard sur celui de M. Boukhobza.  Cette promesse ne fut pas tenue. Les événements, comme chacun le sait, se sont brusquement accélérés, nous mettant tous dans l'obligation de consacrer une part importante de notre temps à une attentive, anxieuse et absorbante perception de la réalité quotidienne tragique. Plus tard, d'autres préoccupations, d'autres problématiques se sont imposées à nous.

Ce colloque nous offre enfin l'occasion de tenir notre promesse. Mais évidemment, venant dix-sept ans après, le propos ne peut être une simple remémoration du passé. Notre communication proposera donc, en premier lieu, un retour au contenu du livre de Boukhobza et au contexte qui lui a donné naissance; en deuxième lieu, nous tenterons une mise en perspective des idées développées dans le livre en les soumettant à une relecture informée par les événements qui ont suivi; nous nous interrogerons, enfin, sur la signification pouvant être attribuée à la démarche même de Boukhobza, en tant qu'intellectuel emblématique d'une génération; cela nous permettra de conclure par des considérations générales sur les notions de promesse(s) et de dette(s).

Deux remarques préalables peuvent être faites ici pour éclairer notre entreprise. La première est pour signaler que malgré le fait que nos espaces d'activité aient longtemps été les mêmes (la Faculté de lettres et sciences humaines d'Alger ainsi que le champ des sciences sociales), je n'ai pas eu l'occasion de rencontrer et connaître personnellement M'hammed Boukhobza. Je m'engage donc dans la recherche d'une compréhension de sa pensée en prenant pour seul appui ses écrits. La seconde remarque est pour préciser que mon intérêt dans tout ce qui va suivre ne porte que sur un seul livre, celui de 1991. A cette date, Boukhobza avait déjà publié deux autres livres et de nombreux travaux et articles. Il publiera d'autres articles entre 1991 et 1993 et rédigera d'autres études qui sont restées inédites. Notre étude porte donc sur un moment dans l'évolution de la réflexion de Boukhobza, telle qu'elle est développée dans son livre de 1991.

I / Le livre et son contexte :

1 –  "Octobre 88: évolution ou rupture ?" regroupe des textes écrits entre l'automne 1988 et l'automne 1990. Au cours de ces deux années  qui ont suivi les événements d'octobre 88, l'Algérie a connu des changements importants qui ont touché l'édifice institutionnel (nouvelle Constitution), le champ politique (apparition de plusieurs partis), le champ médiatique (émergence d'un large éventail d'organes de presse). L'atmosphère générale dans la société a elle aussi fortement changé avec l'affirmation du pluralisme idéologique et l'établissement d'un rapport nouveau entre l'Etat, soucieux de "persévérer dans son être" au prix de quelques mutations maîtrisées, et la société qui cédait de plus en plus à la pente de la contestation de l'ordre établi et aux sirènes d'une idéologie concurrente se présentant comme alternative au nationalisme hérité et dominant durant plus de trois décennies. Les élections municipales, pour la première fois pluralistes, de juin 1990, aboutirent de fait à la suprématie électorale du courant islamiste, en particulier du FIS (Front islamique du salut), faisant craindre à beaucoup de citoyens le passage d'un système monopartite (celui du FLN) à un autre.

Cette conjoncture politique et sociale constitue la matière principale du livre. La trame en est une suite d'événements qui se succèdent rapidement, à la fois institutionnels et socioculturels, et qui produisent de l'inédit, de l'inattendu. Les enjeux dans cette conjoncture sont immenses puisqu'il s'agit rien de moins que du sort de l'Etat et de l'avenir de la société. Ce caractère indécis du moment historique que constituent ces deux années 88-90, est dû évidemment en grande part aux évolutions précédentes qui ont transformé en profondeur la société, et aux conflits politiques majeurs qui se sont manifestés. Pour bien en prendre la mesure, il nous faut rappeler à grands traits les caractéristiques du contexte global dans lequel se situe la série de faits considérés.

2 - Depuis le début des années quatre-vingt, une volonté de changement est exprimée par le nouveau pouvoir qui s'est mis en place après la mort du président Boumediene. Au-delà des mots et slogans ("décrispation", "lutte contre les pénuries", "pour une vie meilleure", etc..), c'est le thème de "l'ouverture libérale" qui prédomine peu à peu: ouverture diplomatique, ouverture idéologique, velléités d'ouverture politique et économique. Cette volonté de changement est contrecarrée par une force de résistance à la remise en cause des acquis de la période boumedieniste ainsi que par une certaine force d'inertie des appareils politiques en place.

Mais cette volonté tire une partie de sa puissance, ainsi que sa persistance et ses premiers succès, de l'évolution du contexte mondial marqué par le déploiement conquérant des nouvelles approches néolibérales à l'initiative des Etats-Unis de R. Reagan et de la Grande Bretagne de M. Thatcher. C'est l'époque des conceptions et mots d'ordre visant la déréglementation et la dérégulation des marchés, ainsi que la remise en cause des politiques économiques et sociales keynésiennes suivies depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Par ailleurs, l'ainsi-dit "camp socialiste" est soumis aux effets de la volonté de réforme appelée "Pérestroïka", mise en œuvre par la nouvelle direction soviétique avec M. Gorbatchev. Tout indique que le monde issu de la seconde guerre mondiale et structuré par la guerre froide est en train de vivre ses derniers moments et que l'on va vers une nouvelle configuration des rapports internationaux et vers une transformation des modes de production et d'échange économiques. Au plan des idées, des convictions idéologiques, des doctrines politiques, on en est à l'interrogation voire, pour certains secteurs d'intellectuels, au désarroi. Ces changements au niveau mondial influent évidemment sur l'approche des problèmes et sur les choix faits dans chaque pays, selon  les conjonctures propres à chacun d'entre eux.

En Algérie, les mesures liées à la mise en œuvre de "l'ouverture contrôlée" produisent un double effet : une division au sein de la coalition politique, au pouvoir depuis plus deux décennies, et un effritement du consensus national forgé depuis l'accession à l'indépendance et surtout durant la période de construction, d'expansion économique et de promotion sociale généralisée des deux premières décennies post-indépendance. Alors que les couches moyennes citadines, liées aux secteurs modernes de l'administration, de la production et des services voient d'un œil positif les changements en cours, les couches inférieures et pauvres, les travailleurs et petits salariés agricoles sont inquiets et réticents face aux menaces de détérioration de leur statut économique et social.

C'est dans ce contexte qu'interviennent, en 1986, la chute des prix du pétrole et concomitamment les difficultés financières liées à la lourde dette extérieure algérienne. La crise s'installe. Elle entrave la poursuite de l'ouverture libérale sous la forme progressive et quasi consensuelle qu'elle avait adoptée dès ses débuts. Le malaise social s'étend et s'aggrave chez les catégories faibles et marginalisées, en particulier parmi la jeunesse para-urbaine (troubles et émeutes à Constantine, Sétif, Alger etc..). Des choix radicaux doivent désormais être faits. L'opposition entre les deux grands courants qui se sont constitués autour de la question de la nature des réformes à réaliser se durcit.  Les événements d'Octobre 88 sont le produit de cette crise politique et sociale, mais ils révèlent également l'existence d'une crise plus profonde qui touche et l'Etat et la société, ainsi que le rapport entre eux, crise dont les prodromes remontent à l'accumulation de déséquilibres anciens. Sous la forme de révolte de la jeunesse qu'ils ont revêtue les événements d'Octobre produisent un "choc". Ils marquent un point de rupture entre l'Etat et la société, articulé à un point de rupture au sein du pouvoir politique.

Ce contexte global constitue l'arrière-fond du livre de Boukhobza. La réflexion qui est développée dans ce dernier est consacrée à l'analyse de trois moments de cette évolution et à l'éclairage des problèmes nouveaux qu'ils posent : le premier moment est constitué par ce qu'il a été convenu d'appeler "les événements d'octobre 88"; le second moment est constitué par les changements institutionnels opérés par la nouvelle Constitution adoptée en 1989 et leurs effets politiques et sociaux; le troisième moment est constitué par les résultats des élections de juin 1990 et les perspectives qu'ils dessinent pour l'avenir.

Chacun des trois volets de l'étude est centré sur un thème général, suscité par la nature de l'événement analysé et susceptible d'y apporter des éléments de compréhension. Ainsi, la partie consacrée à l'analyse des événements d'octobre 88 (analyse de la crise) est l'occasion d'un développement centré sur la relation entre l'Etat et la Société, l'Etat et le citoyen; la deuxième partie, qui analyse la situation créée par la mise en œuvre de la nouvelle Constitution, est centrée sur la question du rapport entre la Démocratie et le Développement socio-économique, c'est-à-dire les conditions de la sortie du sous-développement (quelle démocratie ?); la troisième partie, qui analyse les effets de la "démocratisation en œuvre", et particulièrement le contenu des discours des partis politiques, reprend les thématiques précédentes et surtout développe une réflexion substantielle sur la question des rapports entre Politique et Religion et entre Culture et Religion (quels rapports entre démocratie, pouvoir, religion et développement ?); un quatrième thème traverse l'ensemble du livre, celui de la question des élites, de leur statut, de leur fonction, de leur rôle.

Il serait trop fastidieux, et d'un intérêt limité aujourd'hui, d'évoquer dans le détail les analyses et les réflexions développées dans les différentes parties du livre. Nous nous contenterons de présenter d'abord les approches de chacun des thèmes évoqués précédemment, puis nous tenterons de dégager les lignes force de la pensée de l'auteur. 

Thème 1 : Le rapport Etat-Société et Etat-Citoyen

Comment expliquer le caractère agressif et violent pris par les émeutes de masse, et particulièrement de jeunes, au cours des journées d'octobre 88 ? Comment comprendre que cette violence se soit tournée principalement contre les symboles de l'Etat ? Voilà la question principale à laquelle il faut trouver une réponse, selon Boukhobza. Allant au-delà des considérations strictement politiques qui réduisent l'événement soit à une révolte spontanée de la jeunesse, soit à une contestation de nature politique, l'auteur estime que ce qui est en cause dans cette rupture violente de la relation entre la jeunesse et les institutions, ce sont les rapports entre l'Etat et la société, entre l'Etat et le citoyen. C'est donc ces rapports qu'il faut examiner et interroger. Il va le faire autour de deux axes.

Le premier consiste à faire un retour à l'histoire de ce rapport tel qu'on peut en discerner les contours dans la période précoloniale, puis au cours de la période coloniale et enfin dans la période postindépendance. Cette plongée dans le passé lui permet de dégager un constat, celui de "l'existence au sein de la société algérienne d'une disponibilité historique à contester l'Etat dès lors que ce dernier cesse d'être porteur d'espoir, d'équité et de solidarité" (p.14); l'observation des relations entre l'Etat et le citoyen à partir du vécu actuel de ces relations et de la conscience qu'en ont les citoyens l'amène à conclure ensuite à l'existence d'une "crise latente, crise en quelque sorte prédéterminée par l'histoire spécifique de l'Algérie, assoupie durant les années 60 et 70, mais qui s'est exacerbée au cours des dernières années sous l'effet conjugué des déséquilibres financiers externes de notre économie et de l'envolée des aspirations sociales" (p.15).

Le deuxième axe examiné consiste en un diagnostic sans complaisance dressé à l'encontre des pratiques de l'Etat indépendant, pratiques ayant mené à "l'accumulation des rancœurs jusqu'à la rupture". Suit alors l'examen des espaces et champs dans lesquels l'Etat a été défaillant:

- L'Etat est responsable de la mal-vie des couches populaires: "pour tous les exclus et les défavorisés,…cet Etat là n'est pas vécu comme le leur, parce qu'il n'arrive pas à les protéger et à leur assurer les conditions nécessaires à leur réalisation en tant que citoyens." (p.37).

- L'Etat entretient des rapports troubles avec les élites sociales. Qu'il s'agisse des élites administratives, techniques et politiques (cadres) ou des élites culturelles et religieuses, l'Etat est défaillant : " Les cadres et intellectuels sont nécessaires à toute émancipation et intégration socioculturelle de la société"…"les occulter, les négliger revient à vider la société de sa substance culturelle pour ne lui laisser que ses ressorts matériels de reproduction biologique, c'est la déconnecter de son ancrage et de ses perspectives historiques et créer les conditions pour une dérive sociale généralisée." (p.40).

- L'Etat fait preuve de faiblesse face à l'emprise des spéculateurs.

- L'Etat est responsable de l'inversion des hiérarchies sociales: "la génération des nouveaux riches et de nouveaux promus occupe presque tout l'espace social, en voulant s'imposer comme l'élite de l'Algérie nouvelle." (p. 49).

- L'Etat a été incapable d'encadrer la dynamique sociale: cela est illustré par la "ruralisation anarchique des villes, la frustration de la jeunesse et la marginalisation de la fonction régulatrice de la famille."

Au terme de l'examen de ce faisceau de causes, lointaines et proches, la rupture qui s'est opérée entre l'Etat et la Société prend son sens profond. " Tout s'est passé comme si Octobre a été un moment d'extériorisation ou plus exactement un moment de contestation sociale d'une crise générale latente, frappant simultanément l'ensemble des couches sociales." (p.66).

Devant un tel constat, il est illusoire de penser, estime Boukhobza, qu'une solution politique telle que le multipartisme et la démocratisation aurait pu, à elle seule, résoudre les problèmes et "promouvoir une société qui émerge à peine à l'existence indépendante." (p.68).

Le problème réside en effet dans la nature conflictuelle des rapports entre l'Etat et la société "en raison des mutations accélérées de la société et de l'inadéquation entre les besoins (attentes-aspirations) de larges pans de la collectivité nationale et la réalité vécue au triple plan économique, politique et socioculturel." (p.71).

Thème 2 : Le rapport Démocratie et Développement

La dynamique politique et sociale créée par l'adoption de la nouvelle Constitution "libérale" en 1989 est l'objet de l'analyse développée dans le deuxième volet du livre. Cette dynamique est définie comme "un mini-séisme chronique"(p.73) suscité par la libéralisation complète du champ politique et associatif, par l'absence dans la Constitution de toute référence à un projet de société spécifique (ce qui était le cas dans la Constitution de 1976 mais cela est désormais devenu l'affaire des partis politiques selon la nouvelle Constitution), ainsi que par la définition nouvelle des différents pouvoirs institutionnels et de leurs rapports respectifs.

La question focale qui se pose à notre auteur est donc la suivante: "En quoi une modification dans la définition des pouvoirs et l'ouverture du champ politique à la compétition vont-elles garantir les transformations à la fois économiques et socioculturelles à même de faire sortir le pays du sous-développement et des multiples dépendances dont il est l'objet ?"

Dans un exposé à la fois synthétique et pédagogique, Boukhobza se propose d'établir la démonstration que la démocratie libérale de type occidental est inconcevable dans la situation d'un pays sous-développé économiquement et culturellement, (il écrit, p. 78, "notre thèse ici, est que la démocratie de type occidental, c'est-à-dire telle qu'elle est organisée et vécue par l'Occident, est une démocratie pour riches"). Le problème n'est pas tant de choisir entre démocratie et dictature mais de définir quel type de démocratie est compatible à un niveau de développement donné. Entre autres réquisits de la démocratie, il y a par exemple, l'autonomie matérielle des individus, mais "en situation de sous-développement, l'absence d'autonomie économique interdit aux individus d'accéder à la liberté de pensée, donc à la libre opinion". (p.79).

Au terme de sa démonstration, Boukhobza conclut que "la démocratie dans la pauvreté n'a pas de sens, parce qu'elle manque de finalité; elle doit être conçue au service du développement, c'est-à-dire fondamentalement au service de la libération de l'Homme". En conséquence de quoi, c'est à l'Etat de prendre en charge l'organisation du processus d'accumulation dans le cadre d'une compétition généralisée. Cela signifie que " l'Etat doit être fort et qu'il soit l'animateur du développement."(p.82). De ce point de vue, "le passage par une économie dominée par le secteur public semble constituer une condition incontournable" (p.83).

Une telle définition des rapports entre démocratie et développement amène l'auteur à exprimer des inquiétudes à propos des dispositions de la nouvelle Constitution touchant les questions économiques puisque ces dispositions permettent toutes les formes d'intervention du secteur public, des plus réduites (de type libéral) aux plus intégrales (de type socialiste). "Cela signifie, dit l'auteur, que le socle sur lequel pourrait venir s'ancrer une vie démocratique, à savoir la garantie d'un développement économique et social, est laissé à l'initiative des formations politiques non à l'Etat en tant qu'incarnation de la volonté populaire" (p.87). Dès lors, l'action à mener pour la sortie du sous-développement pourrait être hypothéquée par l'arrivée au gouvernement d'un parti qui mettra en œuvre une politique économique basée sur les capitaux privés (incapables de l'effort gigantesque que requiert le développement), ce qui transformera "l'action démocratique en un jeu dangereux entre clans et familles politiques dont la seule finalité est de servir de relais entre les intérêts étrangers et les potentialités nationales mises à leur disposition"(p.88) ; ou bien encore d'un parti qui rompra "avec toute référence ayant pour objet la place de l'Etat dans le processus de développement."(p.88) et qui fera prévaloir "une vision culturelle au lieu d'une vision économique".  

En conclusion, le "secret du développement dans la démocratie se situe bien, selon Boukhobza, dans la capacité politique et technique de l'Etat à organiser la compétition et à protéger les conditions de sa concrétisation aussi bien dans le champ de la production de la valeur économique que dans celui de la production des valeurs culturelles, scientifiques ou symboliques, ou dans celui des relations de type politique."(p.91) 

Sur la base de ce point de vue affirmé, une série de propositions/suggestions sont faites visant à faire de l'Etat existant, un Etat mettant en œuvre les obligations découlant des nécessités de son rôle central et décisif dans le développement et la démocratisation. Suivent ainsi une série de devoirs à assumer par l'Etat: - "développer une éthique de l'Etat ; - initier une pédagogie active sur les missions de l'Etat;- prendre en charge la question des élites;- impulser une connaissance de la société;" (pp.97-118).

 

 

Thème 3 : Les rapports entre Politique et Religion et entre Culture et Religion

Le troisième volet du livre se propose d'analyser la situation créée- nous sommes en 1990 -  par la marche du "processus démocratique" dans le pays et en particulier par l'émergence de "formations religieuses à vocation politique". L'auteur note à ce sujet que désormais "L'Algérie entre de plain-pied dans un début de confrontation idéologique dont on ignore à l'heure actuelle l'issue" (p.125).

Cette évolution interne n'est pas indépendante de ce que Boukhobza désigne comme "une lame de fond portée par des populations diverses" qui "secoue depuis quelques années tous les pays connaissant des systèmes politiques basés sur le parti unique" (p. 127). Désormais, écrit-il, "les régimes politiques en place doivent définir de nouvelles règles de jeu et s'astreindre à d'autres formes de légitimité". Dans ce cadre, "la quête éperdue de la démocratisation supposée libératrice semble aller de soi", comme si elle était une panacée, la solution à tous les problèmes.

Face à ces données nouvelles et devant la matière fournie par les programmes et discours des partis politiques ainsi que par le foisonnement des débats, l'auteur va développer son analyse et sa réflexion autour de deux axes.

a- Il retravaille de nouveau le thème du rapport entre Démocratie et Développement en insistant sur l'articulation organique entre les deux termes et en soulignant les risques d'une démocratisation "à l'occidentale" car "les forces centrifuges qu'elle libère peuvent être fatales pour la société et sa prospérité future"; c'est pourquoi il faut préférer un processus géré par un Etat fort et éclairé, s'activant au profit d'un développement économique et social réel. Dans cette perspective, il définit (p.140) les missions stratégiques que l'Etat doit remplir : - être le principal organisateur de l'essor économique et intellectuel de la Nation; - jouer un rôle central dans la "libération" culturelle des individus; - mettre en œuvre une législation de progrès visant à assurer la compétition à tous les niveaux; - détruire ou encadrer tous les pouvoirs occultes (féodalités locales ou régionales, pouvoirs des clans, pouvoir bureaucratique, etc..). Mais comment un tel Etat, puissant et éclairé, peut-il émerger ? L'auteur répond (p.142) par trois exigences: - une dissociation claire entre les détenteurs du pouvoir politique et ceux qui contrôlent le pouvoir économique privé (nationaux ou étrangers); - une lutte continue contre les forces qui exploitent à des fins populistes les facteurs culturels, religieux, ethniques, régionalistes pour s'imposer en tant qu'alternative; - une gestion rationnelle des élites.

b - Mais c'est surtout la question de l'émergence de l'idéologie religieuse dans le paysage politique qui requiert l'attention de M. Boukhobza dans cette partie de son livre. Le problème avait déjà été abordé auparavant (Thème 1) pour montrer l'inanité de l'approche culturelle des questions économiques et techniques du développement. Mais ici, on constate que l'analyse s'engage dans une prospection en profondeur et sur plusieurs plans. D'abord sur le plan de la clarification théorique centrée autour de la question de savoir s'il peut y avoir "harmonisation entre les notions de démocratie, de pouvoir et de religion". La question est examinée dans deux cadres, celui où l'Islam est religion d'Etat, celui où il ne l'est pas. Ensuite, l'analyse se porte sur la question du rapport entre l'altérité de l'ordre profane et la certitude de l'ordre sacré, qu'il ne faudrait pas opposer mais au contraire concevoir dans leur complémentarité. Les enseignements théoriques tirés par l'auteur sont ensuite insérés dans une vision d'ensemble opérationnelle (p.170) qui aboutit à la conclusion pratique que la disposition constitutionnelle faisant de l'Islam la religion de l'Etat "est la mieux à même d'éviter de faire de cette religion un enjeu de lutte entre partis et donc un risque réel de combattre la démocratie et de pervertir la religion." (p.173). Mais cette approche n'a de sens, selon l'auteur, que si l'Etat  s'engage à promouvoir une conception de l'Islam "conciliée avec la démocratisation de la vie politique, économique et culturelle, facteur premier d'un développement réel." (p.173).

Etant donnée l'importance du défi idéologique et politique représentée par l'émergence de l'islamisme politique, l'analyse de Boukhobza ne s'arrête pas là. Elle est prolongée par un retour sur l'histoire des sociétés arabo-musulmanes, puis ensuite par un examen du rapport établi entre les mouvements islamistes et l'Occident (p.189, sq.).

Il n'est pas possible d'entrer dans le détail des riches analyses menées par l'auteur; il convient cependant de signaler la qualité de la réflexion qui est engagée autour de la question religieuse et plus largement culturelle. On est d'ailleurs surpris par l'ampleur de l'effort développé par Boukhobza pour la maîtrise de ces thèmes, lui qui avouait dans son livre précédent n'être pas compétent sur les questions de la culture et de la politique (OPU, 1989, p.11). Cette réflexion, il faut le signaler, sera d'ailleurs poursuivie après 1990 de manière plus systématique et elle donnera lieu à l'élaboration d'un manuscrit substantiel encore inédit. 

 Pour clore sur ce point, et faire la liaison avec le point suivant, nous pouvons relever une conclusion exprimée par l'auteur au terme de son exposé sur la question de la religion : "Finalement, l'une des conditions essentielles pour une maîtrise des destins des sociétés arabo-islamiques consiste à concilier les deux élites, la traditionnelle, essentiellement religieuse et relativement fermée à la culture profane, la moderne qui a tendance à négliger le patrimoine culturel de sa société". Et il poursuit : " La modernisation du mode de production de la culture religieuse et de son accumulation, tel est l'enjeu central qu'il faut concrétiser rapidement si l'on veut éviter des tensions et des déstabilisations sociopolitiques à répétition" (p. 209).

Thème 4 : La question des élites

Nous l'avions signalé précédemment, le thème des élites est présent dans tous les chapitres du livre. Comment s'explique cette récurrence ?  On peut mesurer l'importance de la question des élites d'un point de vue général comme l'écrit Boukhobza : "La société secrète ses élites selon ses rythmes et ses règles…Les cadres et intellectuels sont nécessaires à toute émancipation et intégration socio-culturelle de la société. Ce sont eux qui façonnent les attitudes autour de valeurs communes; ce sont encore eux qui assurent la production de repères culturels, éthiques et esthétiques, issus d'une valorisation de notre histoire, de notre patrimoine et de nos aspirations." (p.40).

Mais dans notre pays, force est de constater "un certain malaise à parler des élites, à les valoriser, à les encourager, à leur faire assumer la place privilégiée qu'elles doivent avoir dans la dynamique sociale." Or, dit Boukhobza, nos élites sont marginalisées : le bouleversement des hiérarchies sociales a fait émerger des catégories de nouveaux riches, de spéculateurs qui tiennent le haut du pavé ; les rapports de clientèle, de clan amènent à des positions de pouvoir des gens qui n'ont ni les compétences ni l'éthique exigées par de telles responsabilités ; le comportement de l'Etat vis-à-vis des élites, de toutes sortes, met au jour les inconséquences, les contradictions, les aberrations qui marquent la gestion des élites, en premier lieu celles liées aux appareils de l'Etat lui-même. A travers un tableau, à la fois phénoménologique et historique, Boukhobza met le doigt sur la gravité de la question. D'autant que l'élite existante, "atomisée et frondeuse", est "le produit d'un effort sans  précédent en matière de formation, d'efforts soutenus depuis plus d'un quart de siècle; c'est donc une élite enfantée légitimement par les pouvoirs qui se sont succédés en Algérie depuis le recouvrement de son indépendance". Face à cette situation, deux choix se présentent : celui consistant à impliquer cette élite dans la "gestion de la société", ou bien celui consistant à la négliger. Dans ce dernier cas, cette élite sera inexorablement amenée à affronter le système en place, bien qu'elle soit à son service, en essayant de mettre en exergue ses défauts. Elle cherchera, dit Boukhobza, à s'imposer en s'opposant, "ce qui est le propre de tous les groupes détenteurs de la légitimité intellectuelle, culturelle ou technologique, voire même ceux qui détiennent leur légitimité d'un savoir religieux." (p.113).

La marginalisation des intellectuels ne peut donc que miner les capacités de la société à se développer, à valoriser son patrimoine culturel et sa personnalité; elle aggrave aussi " la fermeture de la société à l'égard de la modernité et du développement du progrès scientifique et technique". Car, en l'absence d'une production culturelle nationale sans cesse approfondie et renouvelée, le risque est que notre propre patrimoine culturel "tourne le dos au savoir universel, se fossilise et s'atomise de plus en plus, en diluant notre identité dans un magma de folklore et de syncrétisme, qui nous mettra en marge du progrès de l'humanité moderne." (p. 115).

Dès lors, il s'agit, conclut Boukhobza, de faire converger les intérêts de l'Etat et ceux de cette élite. De tisser ainsi une alliance entre l'élite politique et l'élite scientifique et technique et d'étendre cette alliance à une partie de l'élite culturelle. Sans cela, on aura un "Etat des médiocres", c'est-à-dire un "Etat médiocre et aléatoire, au service des médiocres." (p.116). 

II/ -  Le point de vue et les lignes de forces de la pensée de Boukhobza

Eclairées par le contexte global et le contexte local, évoqués précédemment, les  analyses et réflexions émises par M. Boukhobza, telles que nous avons tenté d'en résumer les traits saillants, peuvent être lues et interprétées comme l'expression de positionnements face aux problématiques imposées par l'évolution des événements et face aux enjeux qu'elles comportent.

Bien que de tels écrits subissent nécessairement l'effet des différentes conjonctures dans lesquelles ils ont été rédigés, ils ne sont pas des "écrits de conjoncture" comme pourraient l'être ceux d'un journaliste. Ils se veulent plutôt des "écrits sur la conjoncture", inséparablement politique et idéologique, à partir d'éclairages historiques et sociologiques.  De même, bien qu'ils contiennent des points de vue affirmés, ces écrits ne se présentent pas comme des prises de position partisane, ni comme l'exposé d'une théorie achevée. L'auteur se place en effet du point de vue d'une certaine neutralité scientifique, s'efforçant à une analyse objective des faits et des positions des acteurs (réaffirmée en page 125). On peut d'ailleurs s'autoriser à penser - certaines occurrences du texte le permettent- que les écrits en question étaient à l'origine des documents destinés à l'institution à laquelle l'auteur appartenait (en quelque sorte des "rapports", le terme lui-même étant présent dans le cours du texte). Certains de ces textes avaient déjà fait l'objet d'une publication dans la presse nationale et, à ce sujet, on peut se demander pourquoi M. Boukhobza a-t-il éprouvé le besoin de les porter à la connaissance d'un public plus large, sachant qu'un tel acte constituerait une intervention de sa part dans la conjoncture politique du moment ? Une telle intervention était-elle compatible avec sa fonction de Conseiller à la présidence de la République ? La question n'est pas formelle, elle vise à mieux préciser le statut et la posture intellectuelle de l'auteur du livre que nous examinons.    

Comme on le sait, M'hammed Boukhobza a longtemps dirigé un organisme de recherche, l'AARDES, et était lui-même chercheur. Un important travail de synthèse avait été publié par lui en 1989, mais dont la rédaction date de 1983, consacré aux "Ruptures et transformations sociales en Algérie" (OPU, Alger) qui recouvrait les deux périodes, d'avant l'indépendance depuis les années 1950, et d'après l'indépendance. Il manifestait dans ce livre une maîtrise de l'information et une connaissance des données socio-économiques de l'Algérie, élaborées par les enquêtes de terrain et la statistique, qui faisait de lui probablement l'un des meilleurs spécialistes du pays dans ce domaine. Dans le milieu universitaire et dans celui des cadres, l'auteur était déjà connu pour sa rigueur, son attachement aux approches concrètes et précises des problèmes, par une certaine réticence face aux considérations trop théoriques et abstraites, toutes caractéristiques lui venant probablement de sa formation scientifique de statisticien.

Ainsi, c'est à la fois en tant que social-scientist, spécialiste en sociologie et statistique, c'est-à-dire en tant qu'homme de science, et disons le mot, en tant que "savant", et aussi en tant que conseiller de la plus haute instance institutionnelle, c'est-à-dire comme grand commis de l'Etat, et disons le mot ici également, en tant que "politique" au sens d'homme d'Etat, que M. Boukhobza écrit et nous soumet ses réflexions. Cette double qualité explique la richesse en faits et en références concrètes que l'on trouve dans son livre, aussi bien que l'ampleur de vue et les positionnements fondamentaux qui s'y révèlent.

Son statut de conseiller à la présidence de la République lui impose certaines contraintes de formulation, mais on peut considérer que l'absence de doctrine et de "feuille de route" officielles concernant les réformes à accomplir, de même que l'existence d'un conflit de tendances au sommet de l'Etat sur la conception de ces réformes, lui laissent une marge personnelle d'interprétation et d'expression. Il n'écrit pas en tant que propagandiste ou partisan, ni comme défenseur d'une politique déterminée, mais en tant que conseiller-expert ("rapports") et aussi comme intellectuel, en son nom propre (livre public). C'est pourquoi les dimensions programmatiques que l'on trouve dans son livre se veulent et se proclament être celles non d'un parti mais d'un Etat, elles ne définissent pas le contenu de politiques à mettre en œuvre mais les principes devant guider toute politique nationale.

Le dispositif argumentaire repérable dans le livre pourrait être décrit de la façon suivante: nous avons d'un côté une pensée, celle de Boukhobza, informée des réalités diverses et complexes du pays, des conditions, besoins, attentes et aspirations différenciées au sein de la population, mais aussi une pensée structurée par des convictions fermes; de l'autre côté, nous avons des discours, des thèses, des projets, des opinions exprimés par des acteurs divers (hommes d'Etat, hommes politiques, idéologues, intellectuels…). Cette pensée se confronte aux discours ambiants et dominants et procède à leur critique - parfois explicite, d'autres fois implicite- en mettant le plus souvent en rapport les thèses soutenues avec la réalité des faits (en premier lieu ceux relevant de l'état de sous-développement). 

Il en est ainsi s'agissant de l'interprétation de la crise de 88: ce n'est pas un épisode malheureux et conjoncturel; l'événement s'enracine au contraire dans une crise latente dont les déterminations remontent loin dans le temps et trouve ses fondements dans les profondeurs de la société; cette crise n'est pas un événement social externe que l'Etat observe et auquel il doit trouver une solution technique : l'Etat lui-même est impliqué, il est par ses discours et ses pratiques, une des causes de la crise et il y est remis en cause puisque ce qui est en jeu principalement c'est le rapport existant entre l'Etat et la société, entre l'Etat et le citoyen.

Il en est ainsi également s'agissant de la "revendication démocratique" : la démocratie est-elle une solution aux problèmes du pays ? Que signifie-t-elle dans le cas d'un pays sous-développé comme le nôtre ? Faut-il vouloir la mise en place d'une démocratie telle que celle qui existe dans les pays occidentaux développés ? Quels effets cela aura-t-il sur notre société ? Peut-elle favoriser ou entraver l'action essentielle : la sortie du sous-développement ?

Il en est ainsi, encore, s'agissant de la revendication présentant l'Islam comme la solution. Qu'est-ce qui est proposé concrètement ? De quoi est porteuse cette revendication ? Qu'en est-il, historiquement et théoriquement, des rapports entre pouvoir politique, religion, démocratie et développement dans une telle perspective ?

On le voit, la démarche échappe aux a priori idéologiques, aux emportements subjectifs et aux vérités de l'air du temps. Elle demande à voir, à débattre, à être convaincue et à convaincre.

 

*

Tenant compte de ces considérations, nous pouvons maintenant tenter de dégager les lignes de force de la pensée de M. Boukhobza telle qu'elle est développée autour des thèmes-clés.

- La source d'où découlent les approches, les analyses et les positionnements repérables dans les textes examinés peut être située, selon nous, dans une interrogation et dans une conviction. L'interrogation est la suivante : Comment assurer la sortie de l'Algérie de son état de sous-développement et l'engager dans la voie du développement moderne, économique, social et culturel ? La conviction réside dans la réponse donnée à la question : seul l'Etat est en mesure d'initier, de conduire et d'encadrer cette entreprise historique.

- Les leçons tirées de l'expérience menée depuis l'indépendance montrent cependant que l'Etat existant, en dépit de réalisations importantes aux plans économique et social, a été défaillant dans plusieurs domaines. Il s'est désintéressé de la dynamique sociale et des mutations qu'elle a produites dans les rapports entre les citoyens et entre eux et l'Etat; il s'est désintéressé de la culture dans tous ses aspects (scientifique, littéraire, profane et religieuse); il a laissé se créer des hiérarchies sociales aberrantes et illégitimes; il a marginalisé les élites seules susceptibles pourtant d'injecter de la rationalité dans son action, etc.…Ainsi, on peut constater que "trois décennies après l'indépendance, l'objectif de libérer le citoyen au double plan économique et culturel n'a pas été atteint…De ce fait, une large fraction de l'Algérie se trouve à l'égard du système en place dans une situation presque similaire ou plus exactement homothétique, à celle des débuts des années 50: identité menacée, aspirations contrariées, chômage chronique, horizons bouchés, possibilités de promotion hypothéquées ou aléatoires. D'où la quête d'une issue pour s'en sortir et d'où une nouvelle fois les prédispositions à la mobilisation et à la contestation autour des idéologies populistes de substitution." (p.136).

- La situation nouvelle produite par les transformations qu'a connues le pays, n'invalide cependant pas le rôle de l'Etat qui est toujours aussi essentiel. La tâche lui revient en effet aujourd'hui d'organiser et d'encadrer la compétition politique, la compétition économique et culturelle (c'est-à-dire la démocratisation) et de les mettre au service du développement et de la conquête de l'indépendance économique. Celle-ci est vue comme le gage de la souveraineté de la Nation et de la construction d'un Etat de droit au service de l'émancipation de l'homme, et de l'accession des individus à l'autonomie économique qui conditionne l'autonomie intellectuelle et par là-même les fondements d'une démocratie viable. Cette conviction s'enracine dans l'idée que "Notre société est porteuse d'un projet de développement qui n'a pas atteint son point de non-retour et qui peut avorter en l'absence d'une politique visant à mobiliser toute la société autour d'un Etat qui doit être à son service puisqu'il en est l'émanation" (p.122).

- Une telle perspective pour se réaliser exige toutefois une réforme de l'Etat lui-même afin de le rendre plus adéquat à sa mission d'acteur principal du développement. L'appoint d'élites véritables permettra de donner à l'Etat la rationalité, l'éthique et l'efficacité qui lui ont fait défaut, car "sans une promotion des élites, il ne saurait y avoir de réelle démocratie". A cette fin,  "l'élite politique doit s'allier à l'élite scientifique et technique et à une partie de l'élite culturelle, et non les utiliser pour asseoir et reproduire un pouvoir hégémonique" car, dans un tel cas de figure, cela a déjà été dit, on aura un  "Etat des médiocres" qui ne peut être "qu'un Etat médiocre et aléatoire, et ne peut être qu'au service des médiocres." (p.116). L'élite apporte à l'Etat notamment la connaissance de la société sans laquelle il ne peut y avoir une gestion rationnelle et moderne. "La modernité de l'Etat c'est d'abord et avant tout sa capacité à introduire dans son fonctionnement et ses rapports les connaissances modernes [nécessaires] pour assurer une efficacité maximum à la gestion des affaires de la collectivité nationale." (p. 118).  C'est à cette condition qu'il sera en mesure d' "encadrer" les transformations en cours et les "soumettre à une logique d'émancipation de la société et de construction d'un Etat de droit pour la première fois dans notre pays." (p. 16). L'importance du rôle des élites ne se limite pas à cet apport car, dit Boukhobza en conclusion de son livre, dans cette période cruciale que l'Algérie va traverser," c'est de la sagesse de ses élites que dépendra dans une très large mesure la sortie rapide des crises à la fois politique, économique, culturelle et identitaire, qui se sont accumulées" (p. 237). Selon lui, deux cas de figure peuvent se présenter: "ou ces élites exploiteront [ces crises] à des fins politiques, c'est-à-dire essentiellement de prise de pouvoir, et le pays entrera dans une période de turbulences dont personne ne peut imaginer l'issue et les conséquences" ou bien "l'organisation de la compétition pour le pouvoir, privilégiera la nécessité du consensus social axé principalement vers la valorisation de toutes les potentialités en veilleuse dans la société… pour faire du pays, un Etat fort, respecté, et de la société algérienne une collectivité développée et solidaire, qui s'assume dans ses différences, dans ses aspirations et dans sa communauté de destin." (p.237).

*   *   *

Au terme de cette tentative schématique de reconstruction de ce qui nous semble constituer le noyau de la pensée exprimée par M. Boukhobza dans ce livre, il nous faut souligner la cohérence de la vision, la qualité de l'argumentation, la richesse des démonstrations développées, ainsi que le caractère prémonitoire des prospectives et prévisions dessinées.

Cette pensée, on l'a constaté, se démarque de l'approche économique "libéraliste" qui marque de son empreinte les réformes mises en avant dans le début des années quatre-vingt et qui risque de marginaliser le rôle de l'Etat; de même qu'elle se démarque de la démarche menant à la libéralisation brutale et totale du champ politique qui risque de déboucher sur l'anarchie et la destruction ; elle se démarque enfin de l'approche en termes culturels et religieux du problème fondamental posé au pays, celui de la sortie du sous-développement. Cette résistance aux conceptions dominantes ne se fait pas chez Boukhobza, il faut le noter, au nom d'une volonté de conservation du système de l'économie administrée, du monopole rigide du pouvoir politico-administratif, de la négation des aspirations politiques et culturelles. Mais bien plutôt dans la perspective d'une action qui puisse assurer les fondements et les conditions de succès de la démocratisation politique en liant celle-ci au développement économique.

 En définitive, la pensée de M. Boukhobza, telle qu'elle apparaît ici, reste dans son axe principal (celui de la libération politique, de l'indépendance économique et de l'émancipation sociale et culturelle) fidèle à la doctrine générale qui a été celle du mouvement national telle qu'elle a été formalisée par les documents dits fondamentaux du FLN, puis de l'Etat indépendant, et telle qu'elle a été, plus ou moins, mise en pratique durant deux décennies.

Ces documents avaient été pensés et rédigés par des intellectuels encore jeunes. Eux le faisaient au nom d'un mouvement politique national et d'un Etat à faire advenir, Boukhobza le fait dans ce livre dans le cadre d'un Etat déjà-là, mais qui tarde à être un Etat-Nation moderne. Cette conception générale subit seulement ici un effort d'adaptation aux données nouvelles internes et externes au pays, sans que soit renié son vecteur central.

Aujourd'hui, plus de quinze après, quelle appréciation peut-on faire d'une telle conception et des positions exprimées dans ce livre ?

III /  Une mise en perspective 

1 - La relecture actualisée du livre de M. Boukhobza peut provoquer un sentiment de malaise et de gâchis qui vient de deux constats. D'abord, le constat que la critique qui est faite de l'état des choses existant alors, les idées développées, la conception qui les sous-tend apparaissent tellement cohérentes, réalistes et fondées, qu'on se prend à regretter qu'elles n'aient pu être prises en charge et mises à l'œuvre à l'époque. Le second constat est que les dangers qu'il percevait se sont effectivement réalisés avec, d'abord, l'entrée du pays dans un cycle de violence déchainée et illimitée au cours de la décennie 90 (et dont lui-même fut hélas victime) et, aussi, avec la perpétuation jusqu'à aujourd'hui et l'aggravation considérable des tares, carences, déséquilibres qu'il avait diagnostiqués. Désormais, on le voit, on le vit, on le sait, la société est soumise à d'autres logiques, à des valeurs nouvelles qui se sont substituées aux anciennes, à des déséquilibres graves et inquiétants.

Le malaise amène aussi à s'interroger sur ce qui, dans les analyses et les idées de Boukhobza, pouvait constituer des points faibles ou relever de "points aveugles". Nous en avons décelé quelques uns. 

Le premier a trait à l'analyse critique qu'il avait faite des pratiques de l'Etat. Quand il qualifie les pratiques de l'Etat jugées négatives comme des "carences", des "failles", des "faiblesses", des "contradictions", des "inconséquences", puis quand il relève fréquemment les décalages entre le discours de l'Etat et sa pratique, on peut à juste titre estimer que ses analyses relèvent d'un point de vue normatif. Elles prennent en quelque sorte la mesure de l'écart entre, d'un côté, ce que l'Etat est censé faire et déclare faire (pour être fidèle à sa mission et à sa nature d'émanation de la société et donc au service de cette dernière) et, de l'autre côté, ce que l'Etat fait réellement. A aucun moment, la question de savoir si la vérité de cet Etat n'était pas en fait dans ses pratiques, dans ce qu'il fait réellement plutôt que dans son discours ou dans sa doctrine, n'est soulevée. Or, si une telle question avait été posée, la perspective de l'analyse aurait pu être différente, elle aurait mené en tout cas à la critique non pas seulement des pratiques mais surtout des fondements historiques et sociologiques de l'Etat réellement existant. 

Le second point, découlant du précédent, est l'absence de questionnement chez lui sur la nature des composantes sociales de l'Etat et du pouvoir qui le dirige. On a l'impression qu'aux yeux de M. Boukhobza l'Etat est une institution socialement neutre. Qu'il est le "sujet historique" d'où doit émaner l'initiative et l'entreprise de transformation de la société et d'émancipation de l'homme et du citoyen. Dans cette perspective, il suffirait d'opérer un aménagement dans la composition des élites au pouvoir, en promouvant les élites intellectuelles comme alliées des élites politiques, pour que l'action de l'Etat se replace dans la trajectoire qui doit être la sienne. 

Certes, l'absence d'une telle interrogation peut s'expliquer par le statut de tels écrits et le statut de leur auteur. Il n'en reste pas moins que cette sorte de "fétichisation" de l'Etat nuit à l'acuité et à la profondeur du diagnostic. Les évolutions qu'a connues le pays depuis 1990, ont mis au vif de la conscience des chercheurs et analystes un état des choses dans lequel une question de ce type a tout son sens. Nul ne saurait désormais envisager sérieusement une analyse de la société qui considérerait et placerait l'Etat à l'extérieur de son champ d'analyse, comme une instance neutre surplombant la société. Etat et société, on le perçoit mieux maintenant, forment une unité heuristique dont il faut démêler les articulations internes, y compris celles relevant des simulacres idéologiques imaginaires destinés à voiler cette unité. Dès lors, un tel Etat est susceptible d'être soumis à l'interrogation classique : cet Etat relève-t-il du paradigme de l'Etat "monstre froid", selon la formulation de certains philosophes,  ou bien est-il, peut-il encore être, un Etat "despote éclairé" selon le paradigme réalisé dans l'histoire de l'accession de certains pays à la modernité du siècle ?

Incontestablement, c'est sur cette dernière hypothèse que la pensée de Boukhobza était basée. Faut-il considérer qu'il s'agissait là d'une illusion trompeuse, et tragique ? Peut-être est-il trop tôt pour répondre à une telle question, l'Histoire n'étant pas encore à sa fin.

Un troisième point de critique, mais celui là est évoqué par acquis de conscience : on ne perçoit pas dans l'analyse de Boukhobza l'attention et l'intérêt qui auraient dû exister pour l'articulation entre la situation interne du pays et l'évolution de l'environnement international. Tout est fait comme si cet environnement international était tout à fait extérieur aux processus en cours à l'intérieur du pays, alors que l'on vivait à la fin des années 80 des évolutions qui annonçaient la mondialisation qui s'est affirmée au cours de la décennie 90. La force des influences externes, illustrée par cette "lame de fond" évoquée plus haut, phénomène qu'il observe d'ailleurs avec suspicion, ne semble pas avoir été perçue à sa juste mesure. Mais peut-être cela est-il plus visible pour nous aujourd'hui sous l'effet de la distance et de l'épanouissement de processus historiques qui n'en étaient alors qu'à leurs débuts, et ce serait faire un mauvais procès à Boukhobza de lui reprocher de ne pas les avoir perçus à l'époque.

De la même façon, il faut relever le fait que dans les analyses développées dans le livre, la prise en compte de la dimension symbolique de la vie en société est quasi absente dans les deux premières parties, dominées par une approche économico-sociologique se prolongeant parfois mécaniquement dans le champ politique. Ainsi, il n'est pas étonnant que les principales catégories conceptuelles de référence soient ici celles de "besoins" et "aspirations". La place et le rôle des "représentations" culturelles, religieuses, idéologiques apparaissent dans les derniers textes datant de 1990, sous la pression des événements, c'est-à-dire l'affirmation sur le champ politique des courants islamistes et identitaires. Nous avons déjà indiqué comment Boukhobza a pris en compte cet aspect et l'a progressivement intégré dans ses analyses, faisant preuve d'une finesse et d'une profondeur de traitement remarquables, sachant son état d'impréparation initial dans la conceptualisation de ce type de questions.

*

En guise de conclusion : 

 

Au bout du compte, dix-sept ans après sa publication, que penser de ce livre ? Malgré les quelques réserves concernant les limites, parfois inévitables, de l'approche et de la conception qui y sont contenues, ce serait une erreur, selon nous, de penser que les idées exprimées et défendues dans ce livre sont obsolètes. Dans ce qui constitue leur inspiration essentielle et la source qui leur donnait sens, elles semblent susceptibles d'être encore une référence à toute tentative de penser un projet de continuation et de concrétisation de l'ambition nationale qui avait soulevé notre peuple et guidé sa marche pour son indépendance et son émancipation.

De ce point de vue, M'hammed Boukhobza apparaît bien comme, non pas seulement un expert ou un grand commis de l'Etat, mais, au sens noble du terme, comme un véritable intellectuel, c'est-à-dire à la fois un savant et un politique qui est concerné par le destin de son peuple et interpellé par les valeurs centrales de sa société.  Il nous semble que c'est d'abord cette qualité, cette vocation intellectuelle et humaine, qui fonde son propos, qui structure son point de vue et qui donne sens à ses idées.

Par ce trait, il appartient pleinement et brillamment à cette génération d'intellectuels algériens qui se sont sentis tenus par une promesse et redevables d'une dette.

La promesse est celle faite à soi-même ou à un père, un frère, un proche parent dont le sacrifice de la vie durant la guerre de libération nationale a été un foyer d'inspiration qui a guidé leur trajectoire de vie et lui a donné sens. Etre fidèle à cette promesse, c'est être fidèle à soi-même, à ce qui fait d'un individu, à un moment de son histoire personnelle, un être humain digne.

La dette est celle qui a été contractée au moment où, ayant parcouru leur cycle de formation et devenus des "intellectuels", il est apparu aux gens de cette génération qu'il était inconcevable de dissocier leur sort "privilégié" de celui de leur pays et de leur peuple; qu'ils leur étaient redevables eu égard aux souffrances, aux privations, aux aliénations et aux négations dont ils furent victimes durant la longue période coloniale et lors de la terrible guerre d'indépendance.  

Tenus par cette promesse et par cette dette, ces intellectuels qui avaient vécu encore enfants, ou tout juste adolescents, la période de la guerre de libération, se sont engagés avec résolution et espoir dans la difficile et complexe œuvre de la construction de la Nation et de son Etat. Ils n'ont pas eu les mêmes idées, n'ont pas adhéré aux mêmes idéologies, chacun ou chaque groupe a suivi le chemin qu'il avait estimé le plus adéquat à ses convictions, mais tous, selon des modalités différentes, ont eu chevillée au corps et à l'esprit une grande ambition pour leur pays et leur peuple. Beaucoup ne sont plus là, épuisés par la vie ou morts tragiquement, comme M'hammed Boukhobza. Mais ceux qui restent, qui se retrouvent dans une société et un monde profondément changés, persistent à vouloir comprendre leur temps et à rechercher les voies pouvant mener à l'émancipation de leur société. Agissant ainsi, ils espèrent être fidèles à leur promesse et à leur dette, et fidèles au sacrifice de celui auquel nous rendons aujourd'hui hommage.

O. Lardjane

25/04/2008

 

Texte paru dans : "M'hammed Boukhobza- Connaître et comprendre sa société", Actes du Colloque organisé par l'A.A.D.R.E.S.S en hommage à M'hammed Boukhobza, en avril 2008, à Alger, Casbah Editions, 2009.



* Sociologue

Par Mahi Ahmed - Publié dans : Contributions aux débats
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Jeudi 17 décembre 2009 4 17 /12 /2009 16:56

الحلقة المفقودة

 

    لقد صار من البديهي أن من طبيعة أي حكم جديد سواء أكان دينا أم لا  أن يجتهد ما وسعه الاجتهاد في تضخيم عيوب الفترة السابقة عنه وحَجْب جوانب أخرى لا يرتضيها .

وظهور الدعوة الإسلامية في شبه الجزيرة العربية ثم قيام الدولة العربية الإسلامية لا يشكل استثناء من ذلك .

فوَصْف عرب ما قبل الإسلام بالجاهليين – رغم أنه محصور في الناحية الدينية – إلا أنه ظل يمارس تأثيره على العقول ممتدا إلى كل فروع المعرفة الأخرى ، و ممتدا أيضا إلى كل الحضارات السابقة . فهي في منظور الخطاب الديني/ السياسي الجديد، حضارات وثنية عبودية جاهلية همجية....الخ

و كأن لغة الخطاب الجديد لا تستقيم إلا بموازنة حاضر الدعوة البراق بالماضي الرديء، حتى يبدو هذا الحاضر عديم الجذور أو كأنه انطلق من لا شيء.

   الموازنة القائمة على تقبيح صورة الماضي لتجميل صورة الحاضر تصبح وسيلة إقناع لا غنى عنها .وما أكثر الذين يحملون في أذهانهم صورة مشوهة عن عرب ما قبل الإسلام إذ يتبارون في تضخيم ظاهرة الصراع القبلي و ظاهرة و أْد البنات و ينزلون في وصف سلوكاتهم إلى درجة الحيوانية.

هذا الاتجاه يتخذ فيه الخطاب السياسي صفة مثالية مطلقة فينفي الخطاب المعرفي أو يؤجله .

هذا ما ينطبق على أولئك الذين أسلموا قبل الإسلام ولم يصلنا عنهم إلا القليل ، و القليل الذي وصلنا ما يزال يحتاج إلى الفرز والتمحيص و التدقيق .

" خالد بن سنان العبسي" زعم بعضهم أنه كان نبيا . و لما جاءت ابنته يوما إلى الرسول بسط لها ثوبه و قال "مرحبا بابنة نبي ضيعه قومه" .

و يروي " ابن كثير في السيرة النبوية أن "أمية بن أبي الصلت" قد شُق صدره.

و الرواية أشبه بتلك التي تقال عن الرسول. و تنسب لأمية بن أبي الصلت  أشعار و قصص كلها تدور في فلك التوحيد.

و يقال عن "قس بن ساعدة الإيادي " إنه ((أول رجل تأله من العرب ووحد ، وأقر وتعبد ،

 و أيقن بالبعت و الحساب، و حذر سوء المآب ...))([1]) ويُحكى أن الرسول كان يطلب أخباره

و يحب أن يستمع إلى شعره .

ومن نثره ما يُذَكر بالقرآن فهو القائل :

(( لقد ضل الأنام ، نشو مولود، ووأد مفقود ، و تربية محصود ، و فقير و غني ، و محسن ومسيء، تبا لأرباب الغفلة ، ليصلحن العامل عمله ، و ليفقدن الأمل أمله  كلا ، بل هو إله واحد ، ليس بمولود ولا والد، أعاد و أبدى، و أمات و أحيا ، و خلق الذكر و أنثى ، رب الآخرة والأولى )) ويقول : ([2])(( فويل لمن صدف عن الحق الأشهر ، والنور الأزهر والعرض الأكبر ، في يوم الفصل ، و ميزان العدل ، إذ حكم القدير ، وشهد النذير، و بعد النصير ، وظهر التقصير،  ففريق في الجنة و فريق في السعير )).([3])

و من الأشعار التي تنسب إلى زيد بن عمرو بن نفيل  قوله:

أرب واحد  أم ألف رب       أدين إذا تقسمت الأمـور

عزلت اللات والعزى جميعا     كذلك يفعل الجلد الصبور

فلا العزى أدين ولا أبنتيها      ولا صَنَمَيْ بني عمرو أزور

ولكن أعبد الرحمن ربي        ليغفر ذنـبي الرب الغفـور

فتقوى الله ربكم احفظوها       متى تحفظوها لا تبــوروا

ترى الأبرار دارهم جنان      وللكفار حامية سعيـــر( [4] )

هذا وغيره من الأقوال الموروثة ما جعل خصوم الإسلام  يرَوْن في القرآن ضربا من سجع الكهان ، بل ذهب بعضهم  إلى تقليده  من باب السخرية والتندر .

وبالإضافة إلى (خالد بن سنان وأمية بن أبي الصلت وزيد بن عمرو بن نفيل                   وبحير الراهب وورقة بن نوفل ومسيلمة الذي لقب بالكذاب وسجاح التي ادعت النبوة ، لا شك أن هناك أسماء أخرى كثيرة لم تصلنا أخبارها ، وربما كانت أهم ولو هي لم تسمح لها الشهرة بالظهور على الساحة يومئذ. وكما يقول جوته :

((وإن من يشغل المكان الأول ليس – اللهم إلا نادرا – هو الذي يقوم بالدور الرئيسي ، فكم من ملك يحكمه وزراؤه ، وكم من وزراء يحكمهم سكرتيرهم ؟ ومن في هذه الحالة هو الرئيس الحقيقي ؟ إنه في نظري من يستطيع أن ينفذ ببصيرته إلى حقيقة الآخرين ولديه من القوة أو البراعة ما يجعل قوتهم وأهواءهم في مقدمة ما يريد تنفيذه من أهدافه شخصيا )).([5])

     إن ما وصل إلينا عن فترة ما قبل الإسلام لا يمكن أن يعد كافيا فضلا عن كونه يحتمل التشويه ، وذلك بفعل طغيان السياسي ونقضه للمعرفي ، وإلا فلماذا لا تحدثنا كتب التاريخ عن الحنفاء بوصفهم كانوا يمثلون حركة دينية سرية ، ويسعون إلى تشكيل تنظيم سياسي معارض في ثوب ديني .؟؟ وهم الذين لا يَرِد ذكرهم في القرآن إلا وفيه درجة عالية من التقدير. وكثيرا ما ترد كلمة الحنفاء أو حنيف مقرونة بعدم الشرك أي التوحيد أو ملة إبراهيم  ، وهو جوهر ما قامت عليه الدعوة الإسلامية ، كما تؤكد الآيات القرآنية – في الوقت ذاته - أن صاحب الدعوة ينتمي إلى هؤلاء الحنفاء أو الأحناف ، ومن ذلك :

((وأن أقم وجهك للدين حنيفا ولا تكونن من المشركين)) سورة يونس ،الآية 105 .

(( حنفاء لله غير مشركين به ....)) سورة الحج من الآية :29.

((ما كان إبراهيم يهوديا ولا نصرانيا ولكن كان حنيفا مسلما وما كان من المشركين )) سورة آل عمران، الآية 66 .

(( وقالوا كونوا هودا أو نصارى تهتدوا قل بل ملة إبراهيم حنيفا وما كان من المشركين)) سورة البقرة، الآية 134 .

ومما يُروى عن الحنفاء أنهم كانوا يتبادلون فيما بينهم "مجلة لقمان " أو "حكمة لقمان" ، ولكن لأنهم شكلوا حركة  سرية ، ولأن القيادة آلت إلى المسار المعروف ، فإن سر الحنفاء يبقى بمثابة الحلقة المفقودة في التاريخ.

ثم إن طريقة النقض لم تبق محصورة في الموازنة ببعدها الأول أي : تضخيم عيوب الفترات السابقة وتزيين صورة العهد الجديد ، بل أخذت أبعادا أخرى كتوظيف المشاهير و ذوي السمعة في تأكيد صحة العهد الجديد بواسطة التنبؤ وهو ما حدث بالنسبة لكثيرين ممن ذكروا سابقا من الحنفاء أو النصارى أو اليهود .

وبعد ذلك صارت فترة الدعوة الإسلامية نموذجا كاملا ومتكاملا يصلح للتنبؤ بزيف المراحل اللاحقة إذا هي لم تكن نسخة لذلك النموذج أو قريبة منه على الأقل .

وما قول بعضهم بجاهلية القرن العشرين سوى أثر من أثار الموازنة بما يسمى " السلف الصالح " .

ولكن فكرة السلف الصالح تبقى عامة فضفاضة غير محددة المعالم ، وإذا ما عُرِضت على الواقع الذي أفرزها أصلا ، فسوف لا تجد غير خلافات ظاهرها عقيدة دينية وباطنها صراع من أجل السلطة .

إحالات:

 (1) و(2) : السيرة النبوية لإمام أبي الفداء إسماعيل بن كثير تحقيق :   مصطفى عبد الواحد الجزء الأول – مطبعة عيسى البابي الحلبي   وشركاه - القاهرة -1964.ص: 146 .

(3) : نفسه : ص: 147.

 

(4) : نفسه ، ص:163.

(5) : آلام فرتر :بوهان جوته – ترجمة لانا أبو مصلح – المكتبة الحديثة للطباعة والنشر – 1978 –ص :62

 

 

معنـى الأميـة قبل الإسلام

 

 

      الخطأ الشائع إلى اليوم في تحديد معنى الأمية هو حصرها في المستوى الأبجدي . ولعل كثيرين يُسْقطون هذا الفهم القاصر حتى على الآيات القرآنية والأحاديث التي وردت فيها كلمة الأمية ، رغم أن بعض أقطـاب الحركة الدينية والفكر الإسلامي المعاصر قد تنبهوا لذلك ، ومنهم :

يوسف القرضاوي " في كتابه " " الحلال والحرام في الإسلام " وسيد قطب في كتابه " في ظلال القرآن " .

ومن الآيات القرآنية التي تعرضت لذكر الأمية  :

" وقل للذين أوتوا الكتاب والأميين أأسلمتم " (آل عمران : الآية :20 ) .

" ذلك بأنهم قالوا :ليس علينا في الأميين سبيل " (آل عمران الآية : 75) .

" هو الذي بعث في الأميين رسولا منهم " (الجمعة :الآية  : 2 ) .

    ففي الآية الأولى ذُكِر وصف الأميين مقرونا بالذين أوتوا الكتاب  . وهذا يعني أن الأميين ليسوا هم الذين يجهلون القراءة والكتابة ، بل هم الذين لا كتاب لهم . وقد عُرِف العرب أكثر من غيرهم بهذه الصفة لأنهم كانوا يعيشون بين المسيحيين واليهود ، وكان اليهود حريصين على الاعتزاز والتفاخر بأن لهم كتابا في حين أن العرب يفتقرون إليه أو إلى ما يعوضه . ومن ثم فإن القرآن قد سد ثغرة كبيرة بالنسبة للعرب . ولم تعد الموازنة بينهم وبين اليهود والمسيحيين قائمة على التشابه أوالمساواة ، بل تعدت ذلك إلى إبراز التفوق العربي الإسلامي وإثباته.إن القرآن من هذه الناحية قد  حل عقدة حضارية كبيرة .

والآيات الثلاث كلها تُعَمم ظاهرة الأمية ، والواقع غير ذلك فقد دلت الحقائق التاريخية والآثار

 والنقوش و الحفريات و الوقائع الموروثة أن نسبة كبيرة من سكان شبه الجزيرة كانوا يعرفون القراءة والكتابة ويعرفون زيادة على العربية لغات أخرى ، إذ لم تكن المنطقة في عزلة تامة كما يحلو للبعض أن يصوروها.

وهناك آية أخرى تصف الأميين بأنهم يكتبون الكتاب بأيدهم و ينسبونه إلى الله.

وظاهر الآية قد يوحي بالتناقض لمن يحصر الأمية في معناها الأبجدي ، في حين لا وجود لهذا التناقض عندما نقول إن الأميين هم الذين لا كتاب لهم. ففي سورة البقرة :

(( ومنهم أميون لا يعلمون الكتاب إلا أماني وإن هم إلا يظنون. فويل للذين يكتبون الكتاب بأيديهم ثم يقولون هذا من عند الله ليشتروا به ثمنا قليلا ، فويل لهم مما كتبت أيديهم وويل لهم مما يكسبون " ( البقرة : 79،78 ) .

ويورد صاحب كتاب " مصادر الشعر الجاهلي " حديثا نبويا في هذا الشأن وهو ((إنا أمة أمية لا نكتب ولا نحسب الشهر ، هكذا و هكذا )) ويعلق عليه قائلا :

(( فهذا الحديث لا يعني – أولا – إلا ضربا خاصا من الكتابة والحساب ، هو حساب سير النجوم ، و تقييد ذلك بالكتابة لمعرفة مطلع الشهر فقد أخبر أن هذا الضرب من العلم المدون المسجل القائم على الحساب والتقويم لم يكن للعرب عهد به ، و من هذا علق الحكم بالصوم وغيره بالرؤية لرفع الحرج عنه في معاناة حساب التسيير ))(1)

ويضيف "ناصر الدين الأسد " – ثانيا – أن نفي الكتابة والحساب ليس عاما شاملا، (( وإنما هو نفي لأن تكون الكتابة وأن يكون الحساب نظاما عاما متبعا في كل الشؤون كما كان ذلك عند بعض الأمم الأخرى ذات التقاويم الفلكية ))( 2)

ومما رسخ الفهمَ الخاطئ لمعنى الأمية و كرسه ، ارتباطه بتأكيد أمية الرسول لتأكيد المعجزة وإثبات الوحي دفعا للشك والتشكيك، لأن الذي يجهل القراءة والكتابة يستحيل عليه أن يؤلف كتابا.

وفي الغالب تؤكد أمية الرسول بمعناها الأبجدي من خلال قصته مع جبريل يوم نزلت أولى الآيات من سورة العلق (( إ قرأ باسم ربك الذي خلق ....)).

فهل يصح أن نتصور بأن جبريل جاء بما يشبه الصحيفة المكتوبة وطلب إليه أن يقرأ وهو يعلم أنه لا يعرف القراءة ؟ أم أنه بحكمة إلهية أصبح منذ تلك اللحظة يعرفها ؟ أم أن الوحي ضرب من الإلهام لا يشترط مكتوبا ومقروءا ؟

إن الأحاديث التي تروي قصة التنزيل هذه لا تتفق على وجود شيء مكتوب فـ "سيد قطب" يورد ما نصه: (( أول ما بدئ به رسول الله- صلى الله عليه و سلم -  من الوحي الرؤيا الصادقة في النوم ، فكان لا يرى رؤيا إلا جاءت مثل فلق الصبح .

ثم حبب إليه الخلاء . وكان يخلو بغار حراء فيتحنث فيه – وهو التعبد – الليالي ذات العدد ، قبل أن ينزع إلى أهله ، ويتزود إلى ذلك. ثم يرجع إلى خديجة فيتزود لمثلها . حتى جاءه الحق و هو في غار حراء. فجاءه الملك فقال : إقرأ .قال ما أنا بقارئ ، قال : فأخذني فغطني حتى بلغ مني الجهد . ثم أرسلي فقال :اقرأ .

فقلت :ما أنا بقارئ ، فأخذني فغطني الثانية حتى بلغ مني الجهد ،ثم أرسلني فقال : اقرأ :فقلت : ما أنا بقارئ .فأخذني فغطني الثالثة ، ثم قال : "إقرأ باسم ربك الذي خلق ، خلق الإنسان من علق .اقرأ وربك الأكرم .الذي علم بالقلم.علم الإنسان ما لم يعلم )).(3)

 

فأما الحديث الثاني فقد ذكر فيه ما يشير إلى وجود المكتوب ومنه : ((قال رسول الله عليه وسلم – فجاءني وأنا نائم – بنمط من ديباج فيه كتاب . فقال : اقرأ. فقلت : ما أقرأ...الخ)) (4 )

وسواء أتم الاتفاق على وجود نمط من ديباج مكتوب أم لا ، وسواء أُحُددت طريقة الوحي أم بقيت مجرد تصور يختلف باختلاف الذهنيات ، فإن الذي يمكن أن يُلْقي بعض الضوء على هذه المسألة هو الفعل" اقرأ" الذي لا يجوز أن يحصر معناه اللغوي في النطق بالمكتوب والمطالعة  ، فقد جاء في " القاموس المحيط" للفيروز أبادى أن القارئ والمتقرئ تعني أيضا الناسك والمتعبد " و تقرا تفقه وقرأ عليه السلام أبلغه ..."

فلماذا لا يكون المقصود بقوله " اقرأ باسم ربك " هو تنسك وتعبد باسمه أو أبلغ وبشر به ، مما يناسب تماما مقام التحنث أي التعبد في غار حراء  بعيدا عن تهجي الحروف ؟

و هل يجوز بعد ذلك القول إن وصف الرسول بالأمي لا علاقة له بالأمية الأبجدية أي جهل  القراءة والكتابة ، وإنما المراد أنه ينتمي إلى أولئك القوم من الأميين الذين لم يكن بين أيديهم كتاب منزل يفاخرون به غيرهم ، و يتصدون به لتوراة اليهود وإنجيل النصارى؟

والمعروف عن اليهود- أيضا- أنهم كانوا يسمون غيرهم من الأمم " جوييم" بالعبرية. ومن ثم فإن الذي ليس يهوديا فهو " أممي " أو " أمي" من " أمة " نظرا لأن النسبة في اللغة العربية تكون إلى المفرد لا إلى الجمع .

فأما الأمي بمعنى الذي يجهل القراءة والكتابة فهو منسوب إلى الأم لأن الطفل حالة ولادته منها لا يعرف القراءة والكتابة ، ولا يتمكن من اكتسابهما إلا بعد أن يستقل عن أمه  ويعمد  إلى التعلم والتمرن.

ولقد سَهُل أن ينسحب هذا المعنى على العرب لأن النسبة الكبيرة منهم لم يكونوا يعرفون القراءة

 والكتابة ، فانزرع في الأذهان وتردد على الألسنة حتى صار بمثابة الحكم الذي لا راد له . إلا أن ما يصدق على عامة الناس لا يصدق على خاصتهم . واليقين أن صاحب الدعوة الإسلامية لم يكن من العامة .

 

 

              إحالات :

     ( 1)،(2): مصادر الشعر الجاهلي و قيمتها التاريخية-تأليف ناصر الدين الأسد-    ط 6 : دار   المعارف

ص: 45،46

     (3)،(4) : في ظلال القران – سيد قطب- المجلد السادس ط: 10 –   دار الشروق- 1982   ص: 35،   36.

 

 

 

 

 

مظــاهــــر التمييــــز

 

      في خضم الصراع بين أنصار الدعوة الإسلامية وأعدائها، ظهر التمييز أولا بين المسلمين والمشركين أو الكفار.وظهر معه التمييز أيضا بين العرب الأميين الذين لا كتاب لهم وبين أهل الكتاب من اليهود والنصارى.

ويبدو أن الصراع بين المسلمين والمشركين كان أشد منه بينهم وبين أهل الكتاب . وكثيرا ما يتصور الدارس أن الصراع كان مواجهة عنيفة في الطرف الأول بينما كان يحتد على مستوى الخلافات الفكرية والجدل والنقاش. في الطرف الثاني .

والواقع أن الإسلام منذ البداية أبدى احتراما واحترازا تجاه الديانتين اليهودية والمسيحية.فقد اعترف بهما ديانتين سماويتيْن ولكن أصابهما التحريف فلم يبق لهما حق القيادة والسيادة.

والانقسامات القبلية التي عرفها العرب قبل الإسلام، أدت بدورها إلى إقامة التحالفات والتكتلات ولم تكن هذه الأخيرة مبنية على أسس دينية في كل الأحوال.

ففي المدينة مثلا: كان "بنو قينقاع" و"بنو النضير" من اليهود، حلفاء الخزرج بينما كان يهود بني قريظة حلفاء الأوس.

والدعوة الإسلامية هي الأخرى استغلت هذه الخلافات وأقامت تحالفات. واتفق الرسول مع يهود المدينة على الهدنة . ولكن سرعان ما تغيرت الأوضاع فيما بعد و تفككت التحالفات، وهو أمر يشذ عن قاعدة التكتيك السياسي.

تم ظهر تمييز آخر بين البدو والحضر. فالبدو أكثر جفاء وغلظة بينما أهل المدينة ألطف أخلاقا.

(( ولما كانت الغلظة والجفاء في أهل البوادى لم يبعث الله منهم رسولا، وإنما كانت البعثة من أهل القرى كما قال تعالى: " وما أرسلنا من قبلك إلا رجالا نوحي إليهم من أهل القرى"))(1)

وجاء في آية أخرى: (( الأعراب أشد كفرا ونفاقا وأجدر ألا يعلموا حدود ما أنزل الله على الرسول ، والله عليم حكيم))( سورة التوبة الآية : 98)

وواضح من هذا التمييز أن البدو كانوا أكثر محافظة على العادات والأعراف القديمة ولم ينساقوا بسهولة ويسر وراء الدعوة الجديدة.

ولكن هذا لا يعني أن أهل المدينة انساقوا بسهولة . ولكن الحاصل أن هؤلاء كانوا أكثر تنورا

 وتفتحا بفعل الاختلاط والتجوال وبفضل نيلهم حظا أوفر من الثقافة يسمح لهم بالانسلاخ من القديم وبالمناقشة المتأدبة.

ولعل كثيرا من الحقد الذي ساد ويسود بين المسلمين واليهود يعود إلى أن اليهود كانوا أصحاب تجارة وإطلاع ليس على أصول الدينيات وحسب، ولكن على معارف أخرى مما كان يسمح لهم بإطالة الجدال وخوض المعارك الفكرية ضد المسلمين . ولم يكن اليهود ينطلقون من موقع الند للند، بل كانوا يروْن أنهم الأصل ويحملون الحقيقة ويستخدمون من الحجج المنطقية ليزعجوا خصومهم أحيانا .

وبتطور الأحداث ازدادت الأمور تعقيدا ، واتخذ التمييز أبعادا جديدة وصار المسلمون يختلفون في تفسير الآية:

(( والسابقون الأولون من المهاجرين والأنصار والذين اتبعوهم بإحسان، رضي الله عنهم و رضوا عنه وأعد لهم جنات تجري من تحتها الأنهار خالدين فيها أبدا، ذلك الفوز العظيم)) ( سورة التوبة الاية :101)

(( وقد وردت أقوال متعددة في اعتبار من هم  السابقون من المهاجرين والأنصار . فقيل ..هم الذين هجروا و نصروا في بدر وقيل : هم الذين صلوا للقبلتين. وقيل هم أهل بدر. و قيل هم الذين هاجروا ونصروا قبل الحديْبية.وقيل هم أهل بيعة الرضوان...))(2)

هذه الأقوال التي تعددت في تأويل آية واحدة، لم تتعددْ عرضا . وقد تبدو لكثيرين اليوم مسألة لا تستدعي أكثر من أن يقال إن المفسرين يتفاوتون من حيث إمكاناتهم المعرفية. وخلافاتهم ستظل ثانوية ما داموا يذيلون جميعا شروحهم بقولهم " و الله أعلم".

إن المسألة ليست بهذه البساطة إطلاقا، لأنها تتعلق بمراتب في سلم الاجتماعي . وأعلى مرتبة في هذا السلم هي الاستيلاء  على السلطة .

ولذلك فإن أبا بكر لم يتردد في توظيف هذه الآية يوم نشب الخلاف بين المهاجرين والأنصار في سقيفة بني ساعده حين قال :

(( أيها الناس نحن المهاجرين أول الناس إسلاما ، وأكرمهم أحسابا ، وأوسطهم دارا ،وأحسنهم وجوها ، وأكثرهم ولادة في العرب ،وأمسهم رحما بالرسول الله ..أسلمانا قبلكم وقَدَمنا القرآن عليكم ،فقال تبارك وتعالى : " والسابقون الأولون من المهاجرين والأنصار والذين أتبعوهم )) (3)

وقد بينت الوقائع التاريخية فيما بعد أن الأمر آل كله إلى المهاجرين دون الأنصار. وتعاقب على خلافة المسلمين في أعز أيامها أي في صدر الإسلام خلفاء كلهم من المهاجرين تحقيقا لرأي أبي بكر الذي كان واضحا وحاسما منذ البداية حين واجه الأنصار قائلا : "فمنا الأمراء ومنكم الوزراء ."

وأخيرا استغل الأمويون – وقد كانوا حزبا قويا قبل الإسلام -  وجود عثمان بن عفان في السلطة لينقلبوا على الخليفة الشرعي "علي بن أبي طالب " ويؤسسوا لخلافة وراثية تعيد لهم أمجادهم الضائعة وتنسف مبدأ الشورى من أساسه.

إحالات :

 

(1)              : في ظلال القرآن – سيد قطب – دار الشروق –الطبعة  الشرعية العاشرة – 1982 –ص : 1700 .

(2)              : نفسه : ص : 1703

(3)              : القرآن والدولة – د. محمد أحمد خلف الله –المؤسسة العربية للدراسات    والنشر – الطبعة الثانية – 1981 – ص :108 .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

الاسترقـاق في الميــزان

المعروف أن الإسلام لم يتخذ موقفا صارما تجاه الاسترقاق . فليس فيه نص صريح لا بالتحليل ولا بالتحريم ، رغم أن الدين الإسلامي يرتكز على أسلوبيْ الأمر والنهي في معالجة القضايا الاجتماعية

وما دام الموقف على هذه الدرجة من المرونة الزئبقية ،فقد كان على المسلمين أن يجهدوا ليخرجوا من ورطة التناقض هذه بسلام . فلم يناقشوا الموقف من الناحية المبدئية ، بل راحوا يبحثون عن تبريرات لهذا الموقف . فقالوا :

- إن الإسلام وجد الاسترقاق نظاما سائدا بين الأنظمة والمجتمعات يومئذ ، ولو أنه اتخذ موقفا حاسما يمنع به الاسترقاق منعا قاطعا لأَحدث هزة اجتماعية قد يصعب علاجها . وما لجأ إلى الإصلاح التدريجي لهذا المرض إلا يتماشيا مع الفطرة البشرية وطاقتها المحدودة .

- ثم إن الحروب كانت تجعل الاسترقاق أحد قوانينها . وما كان للمسلمين – وهم في حرب – أن يتخلوا عن حق من حقوقهم في التعامل مع العدو .

- ولو أن الإسلام منع الرق دفعة واحدة لتعرض نسل الأرقاء إلى الضياع فمن الذي سيكلفهم ويحفظ كرامتهم ؟

 وأجاز الإسلام للرجل أن يتزوج من الأَمَة أو يتسرى بها (أي يربط معها علاقة جنسية بدون زواج ) ، لأن ذلك من شأنه أن يلبي لها حاجة غريزية فطرية وقد يكون خطوة أولى في طريق تحريرها .

النص الإسلامي – لم يقل "لا" ولم يقل " نعم " بل وقف بين بيـن وهذا من خصائص الوسطية الزئبقية التي تريد أن ترضي عدة أطراف ولو كانت متناقضة.

وهذا الموقف التوفيقي يعني بوضوح أن النص الإسلامي كان محكوما بمرحلة تاريخية لا يستطيع منها فكاكا ، وإن صلاحيته لكل زمان ومكان إنما هي في الواقع صلاحية أقوال ذوي الرأي والاجتهاد لا غير .

فأما القول بأن الإسلام لم يمنع الاسترقاق منعا فوريا مباشرا تجنبا لما يمكن أن يحدث من هزات اجتماعية خطيرة ، فهو رأي لا أساس له إذ إن الإسلام نفسه يعده أهله هزة اجتماعية ربانية لم يحدث مثلها من قبل وسوف لا يقع مثلها من بعد .

والمفروض أن من يخاف الهزة الاجتماعية ، لا ينبغي له أن يدعي فوق ما يطيق. ولا يدعي امتلاك الحل النهائي والبلسم الشافي لكل الأمراض . ناهيك عن الهزات المتتالية التي عرفها المجتمع الإسلامي منذ فجر الدعوة ( حادثة السقيفة ،حروب الردة ، معركة الجمل ، حرب صفين ..الخ)

ومن العجب أن يخاف الإسلام على ضياع نسل الأرقاء فلا يقطع بتحريم الرق . وهو الذي جاء ليقيم دولة العدالة والمساواة ولينشئ بيتا تجمع فيها الأموال وتوزع على المسلمين .

قد يقال إنه عند ظهور النص القرآني لم تكن الدولة قد تأسست بعد . إلا أنه قول مردود ، إذ لا يُعْقل أن يجهل النص الغاية التي جاء من أجلها .فضلا عن كونه نصا ليس ككل النصوص .

  وأما قضية الزواج والتسري بالإماء فيُسْتحسن الوقوف عندها من خلال الآية المعروفة:

(( وإن خفتم ألا تقسطوا في اليتامى فانكحوا ما طاب لكم من النساء مثنى وثلاث ورباع . فإن خفتم ألا تعدلوا فواحدة أو ما ملكت أيمانكم. ذلك أدنى ألا تعدلوا )). "سورة النساء " .

وتعليلهم السماح بالزواج والتسري مبني – كما سبق القول – على كونهما يلبيان الغريزة الفطرية ويحفظان كرامة المرأة . وقد تصبح أم ولد في حالة الزواج وأم ولد أيضا في حالة التسري إذا اِعْتُرف بولدها، أي بنسبه.

أولا : العدل الذي تشترطه الآية لا يخص الإماء ، وإنما هو محصور في النساء الحرائر . فإذا أراد الرجل أن يجمع بين أربع نساء من هذا النوع فيجب عليه أن يعدل . فإن لم يستطع فعليه أن يكتفي بواحدة وله الحق في أن يتزوج أو يتسرى بغيرها من الإماء بالعدد الذي يشاء.

ثانيا : لم يكن على الرجل أن يتزوج من الأمَة أو يعترف بنسب ولدها إليه بفعل التقاليد والأعراف من جهة ، ولأن زواجه منها سيوقعه في حكم الآية ويصبح مجبرا على التقيد بشروطها ، إذا افترضنا أن المسلمين كانوا يسهرون – حقا - على تطبيقها تطبيقا صارما لا تساهل فيه .

ثالثا : يرى أقطاب المسلمين أن الإسلام لم يحلل ولم يحرم الاسترقاق ،  لكنه أراد تجفيف ينابيعه بصورة تدريجية عن طريق الكفارات مثلا :

( القتل الخطأ، كفارة اليمين، كفارة الظهار...)

ولكن المعروف أن عتق الرقبة هو واحد من الاختيارات المطروحة أمام صاحب الكفارة وليس الاختيار الوحيد.

ولهذا فإن الكفارة – حتى بالنسبة للمؤمن الذي يطبق الشريعة الإسلامية تطبيقا حرفيا صارما – قد تكون أحد العوامل المشجعة على عتق الأرقاء . وليس ملزما بهذا الخيار.

رابعا : يمكن القول إن الإسلام لم يضع حدا نهائيا لظاهرة الاسترقاق لا على مستوى النصوص وهي مسألة مبدئية، ولا في واقع التاريخ العربي الإسلامي .

وكان موقفه الفضفاض من هذه القضية سلاحا ذا حدين أستغله ذوو الجاه والمال والسلطان وكرسوا عملية الاسترقاق ، فكان العبيد والجواري منذ أواخر العهد الراشدي وقبله يعدون بالآلاف في بلاط الخليفة وحده .

خامسا : يقول سيد قطب :

(( فأما تكاثر الرقيق في المجتمع الإسلامي بعد ذلك ، فقد نشأ من الانحراف عن المنهج الإسلامي ، شيئا فشيئا ، وهذه حقيقة . ولكن مبادئ الإسلام ليست هي  المسؤولة عنه ...ولا يحسب ذلك على الإسلام الذي لم يطبق تطبيقا صحيحا في بعض العهود لانحراف الناس عن منهجه ، قليلا أو كثيرا ))(1)

الواقع أن التناقض قائم منذ الانطلاقة . إذ في الوقت الذي دعا فيه الإسلام إلى الإصلاح التدريجي للقضاء على الاسترقاق ، انتشرت حمى الفتوحات ، وفي جو الحروب المتكررة وفي ظل أنظمة أصبحت علاقتها بالإسلام شكلية ، تغلب حب امتلاك العبيد والجواري على الترغيب الخلقي الإصلاحي في عتق الأرقاء .

ويظهر التناقض أيضا في القول بأنه لا يجوز وليس من الصحيح الحكم على المبادئ الإسلامية من خلال ممارسات انحرفت عن الإسلام .

وهذا رأى صحيح ولكن معظم القائلين به لا يأخذون به عندما يتعلق الأمر بنظريات أخرى.

وإذا ما أخذنا الاشتراكية مثالا – لأنها الاتجاه المرفوض – عند هذا الفريق – فإنهم دائما يحكمون عليها من خلال ممارسات لا علاقة لها بالاشتراكية إطلاقا . ويكفي أن يطالع القارئ كتاب يوسف القرضاوي ( الحلول المستوردة وكيف جنت على أمتنا ) ليتبين مدى الخلط الكبير الموجود بين القومية والليبرالية والاشتراكية والشيوعية ...الخ .

كما يظهر التناقض عندما يتعلق الأمر بالتاريخ العربي الإسلامي .إذ تجدهم يعترفون ويلحون على أنه ليس من الصواب الحكم على المبدأ الإسلامي من خلال ممارسات الأشخاص ، ومع ذلك لا يعترفون أن الخليفة "عثمان بن عفان" شخص ارتكب أخطاء كثيرة سمحت لأهله من بني أمية أن يحرفوا الإسلام عن مجراه الأول . وهم يستنكفون ويرفضون أن يسموا الأتراك مستعمِرين ( بكسر الميم ) و"سيد قطب" نفسه يستخدم صفة المجتمع الإسلامي رغم أن الإسلام لم يبْقَ سوى ستار. ومع العلم أن مجتمعا ما ، لا يستحق صفة الإسلامي ، إلا إذا هو جمع بين النظرية والممارسة كما يؤكد ذلك  " سيد قطب " ذاته .

 

 

إحالات :   

(1)  : في ظلال  القرآن – سيد قطب – دار الشروق – الطبعة الشرعية العاشرة   – الجزء الأول –ةص : 230 ،231 .

 

 

                                                                                    

 

 

 

 



 

      

 

 

 

 

 

 

Par Mahi Ahmed - Publié dans : Contributions aux débats
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