Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

L’ÉCONOMIE MAFIEUSE ET CRIMINELLE INTERNATIONALE

Publié le par Mahi Ahmed

L’ÉCONOMIE MAFIEUSE ET CRIMINELLE INTERNATIONALE

Michel Rogalski

Directeur de la revue Recherches internationales

Tout le monde l’admet. L’économie mafieuse internationale ne s’est jamais aussi bien portée qu’aujourd’hui. Rapports, travaux et révélations s’accumulent confirmant tous l’extraordinaire dynamisme de ces activités particulières ayant réussi à infiltrer des secteurs d’une extrême diversité. Ayant appris très vite à apprivoiser la mondialisation, des réseaux mafieux se sont organisés et maillent désormais la planète se jouant des frontières et des différences de législation. Ils ont su prendre comme modèle la façon dont les firmes transnationales les ont précédés en la manière.

Profitant de l’aubaine qu’a représentée l’explosion de la mondialisation libérale et financière depuis quelques décennies, ces réseaux en ont utilisé tous les rouages et en sont devenus, à travers de vastes opérations de blanchiment, des interlocuteurs quasi-officiels. Car il faut bien profiter de ce qu’a rapporté son crime et utiliser en toute légalité ce qui a été acquis illégalement. Ainsi la libéralisation financière permet aux gagnants de la dernière vague de mondialisation de se rapprocher dans un bénéfice réciproque permettant aux uns de jouir de leur forfait moyennant une dîme raisonnable et aux autres d’accroître leurs profits et de pouvoir bénéficier d’une manne douteuse qui viendra gonfler leur trésorerie déjà bien confortable. Tout cela au détriment des perdants de la mondialisation, les États et leur souveraineté, les peuples et la démocratie. N’oublions jamais que la mondialisation est devenu le processus, présenté comme naturel, qui permet de faire ailleurs, sans entrave, ce qui est devenu interdit dans son pays grâce à l’élévation d’acquis sociaux. Nombreux, hélas, sont les pays qui s’inscrivent dans ce mécanisme en valorisant les pires aspects de leur attractivité, les mettant ainsi en concurrence.

Le dernier scandale que révèle la presse mondiale et accusant le Panama de jouer un rôle pivot dans le fonctionnement de cette économie maffieuse confirme tout ce que les spécialistes avaient largement décrit. Ce scandale du « Panama papers » paraît énorme parce qu’il ne concerne qu’une seule société – la Mossack Fonseca - et que l’on sait que c’est par milliers que de telles officines prospèrent. Certains clients devant émarger à plusieurs.

L’économie criminelle gangrène tout

Peu de domaines échappent à ces activités mafieuses. Commerces et trafics illicites ont de tout temps accompagné drogues et armes et généré d’immenses profits aussitôt réinvestis et étendus à d’autres secteurs lucratifs comme l’immobilier ou le tourisme. La prostitution, dont les profits ont servi à alimenter l’argent du banditisme et des gangs, s’est organisée en réseaux internationaux pratiquant le trafic d’êtres humains. La dislocation des Balkans et les soubresauts de l’Europe de l’Est ont ainsi dynamisé les réseaux de prostitution sur le continent. Certaines zones se sont trouvé des spécialisations liées à des ressources naturelles comme l’héroïne en Asie, la cocaïne en Amérique latine, le hachich au Maghreb. D’autres ont profité de l’aubaine d’être sur des trajets utiles et ont prélevé des dîmes générant corruption et économie maffieuse. Les flux migratoires ont été immédiatement « accompagnés » de réseaux de passeurs et de fournisseurs de faux documents aussi bien durant le voyage qu’à l’arrivée. Les raretés, les réglementations, les fluctuations de prix se révèlent être des aubaines dans lesquelles s’engouffrent les trafiquants en tout genre, de métaux, d’organes humains, d’œuvres d’art. La contrefaçon est sortie de son domaine traditionnel des biens de luxe en inondant le marché de faux médicaments, causant des victimes chez les populations les plus démunies. Les grandes manifestations sportives et les grands clubs sportifs sont ouvertement suspectés de pratiques corruptives. L’informatique et les réseaux internet sont devenus des supports d’activités délictueuses dont les auteurs ont toujours un coup d’avance sur leur parade. La fraude fiscale sur les profits ou sur la TVA prospère même sur les marchés des permis négociable des émissions de gaz à effet de serre occasionnant de lourdes pertes de recettes aux États. Les paradis fiscaux sont certes de mieux en mieux recensés et cèdent peu à peu aux pressions internationales, mais restent toujours actifs au service tout à la fois des malfrats, des firmes, des banques et des États dont les plus grands protègent jalousement les leurs, les estimant nécessaires à leur prospérité économique.

Un système s’est mis en place

Toutes ces activités ont besoin pour se développer de gagner des appuis et doivent donc laisser quelques miettes de leurs profits en corrompant pour s’assurer de protections nécessaires. Cette gangrène s’est développée à l’échelle de la planète et a affecté certains États à un niveau tel que l’on peut alors parler d’une véritable osmose entre milieux mafieux et pouvoirs dès lors que nouveaux maîtres de guerre et parrains dialoguent d’égal à égal avec les responsables politiques. Cette image de marque colle à la réputation de certains pays. Au cœur même de l’Europe, le Luxembourg en a fait sa spécialisation internationale. Monsieur Jean-ClaudeJuncker, actuel président de la Commission européenne, était Premier ministre lorsque son pays s’est engagé dans cette voie en négociant des avantages fiscaux particuliers aux firmes européennes leur permettant d’échapper aux fiscalités plus élevées de leur pays d’origine – le mécanisme du « tax ruling ». Ceci s’est traduit par un manque à gagner de recettes fiscales dans des pays accusés dans le même temps de déficits budgétaires trop élevés. Partout les États et les populations souffrent de ces pratiques dont l’idéologie dominante favorise la progression et qui restent encore insuffisamment réprimées.

Le contrôle de la libéralisation de la finance qui a joué un rôle central dans la montée de ces activités mafieuses et criminelles doit constituer un levier décisif pour faire reculer ce fléau dont l’ampleur menace tout à la fois la souveraineté des États, l’exercice même de la démocratie et la morale publique. Ces scandales ne sont jamais révélés par la puissance publique. C’est parfois au détour d’une procédure de divorce que le pot aux roses est découvert. Mais c’est surtout grâce au rôle des lanceurs d’alerte que la vérité éclate. Ils doivent pouvoir bénéficier d’un statut protecteur.

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

6, av. Mathurin Moreau; 75167 Paris Cedex 19

Site : http://www.recherches-internationales.fr/

Abonnements 4 numéros par an : 55 Euros, Étranger 75 Euros

Partager cet article

Commentaire de Bensaada le 04-22-2016 16:43 sur la contribution: La révolte du « Printemps noir » en Kabylie, ou l’histoire d’un gâchis

Publié le par Mahi Ahmed

Commentaire de Bensaada le 04-22-2016 16:43 sur la contribution: La révolte du « Printemps noir » en Kabylie, ou l’histoire d’un gâchis

republiée dans ce blog

Bien qu’ancienne c'est une excellente chose que de rééditer le texte de Y. Temlali, le chaoui, traitant de la question amazigh et des leçons des luttes, à l’issue pas toujours exemplaires, menées par la population de la Kabylie durant l’année 2001, période sanglante désignée par " Printemps noir".

C'est un indice de l'intérêt que toute la nation porte au problème des racines identitaires exprimé à travers des revendications pour la démocratie, le respect des droits de l'homme et l’exigence de refonder le rapport entre l’État central et les territoires et les populations qui y vivent. C’est donc une question nationale qui, pour des raisons autant historiques que socio-culturelles, a fait endosser à la Kabylie le rôle de déclencheur. Il s’agissait de mettre en marche des évolutions majeures des formes de gouvernance étatique même si les formes utilisées, essentiellement le recours aux mouvements de masse portaient en elles le risque d’aboutir au cycle « actions de masse-répression- réactions de masse ». Ce scénario, bien connu arrange les pouvoirs autoritaires dénués de légitimité démocratique et qui, sauf issue révolutionnaire victorieuse, débouche sur un recul du mouvement et un repli sur soi.

Ces dernières années, on a constaté comme un épuisement des formes traditionnelles prises par l’action politique c’est-à-dire celle menée au sein de partis politiques et d’organisations à la vocation politique plus ou moins formelle. En Kabylie, cela s’est traduit d’une part, par le recul des partis majoritaires de cette région (FFS et RCD) et des autres partis légaux ( islamistes ou d’obédience de gauche), une pratique forte de l’abstentionnisme de la population aux scrutins électoraux et, d’autre part, par la réactivation des réseaux traditionnels qu’ils soient villageois(en’thadart) ou inter-villageois (en’thoudrine) ou, ce qui est moins visible, les réseaux de zaouia dont certaines bien travaillées par les noyaux islamistes qui veulent les récupérer. Le pouvoir et ses relais locaux jouent la division, la récupération et sentant la sensibilité de cette question et les risques associés à une gestion laxiste, s’est efforcé de neutraliser par une répression très dures les tendances radicales et par des actions moins visibles visant l’étêtement de tout mouvement social organisé ayant un ancrage à la base et doté de programme de revendication ouvert sur le long terme pour les acculer au défaitisme et à l’abandon. C’est à cette impasse, voulue par le pouvoir et ses relais locaux, que cela a abouti. On perçoit bien ses conséquences sur l’état d’esprit d’une partie significative de citoyens notamment les étudiants et lycéens et la sympathie qu’ils éprouvent pour les idées simplistes et « ethnicistes » du parti de M’henni, qui, dans sa fuite en avant, avance le mot d’ordre « d’indépendance de la Kabylie ». Cette idée n’a jamais été lancée par un acteur du mouvement national mais elle a, par contre, était proposée par le pouvoir colonial qui voulait torpiller l’action du FLN\ALN durant la guerre de libération et précisément pendant les négociations pour l’indépendance.

Dans les calculs de F Mhenni, la géopolitique post-dissolution des blocs et l’offensive contre les États-Nations qui ont émergé dans le sillage de la décolonisation de l’Afrique du Nord qui s’en est suivie, notamment l’offensive contre les États qui ont opté pour la forme républicaine, est une opportunité à ne pas laisser passer. Il a donc tranquillement transformé son statut d’artiste-militant de la cause berbère en exil volontaire en France, le pays que son père a combattu puisqu’il se revendique fils de chahid, en un autre, celui de «président » (auto-désigné) d’un «gouvernement provisoire de la Kabylie ». Une promotion aussi fulgurante même si la trajectoire est différente, de celle d’un certain drabki devenu leader du néo-fln ! Mais si ce dernier n’est –pour l’instant - que SG de son parti, le « ferhat » ne s’est pas contenté du titre de « président » d’un parti, le « mak », a préféré celui de président d’un gouvernement provisoire…Un provisoire qui va durer certainement. Le pouvoir actuel encore dominé par l’idéologie islamo-baathiste, bien qu’en recul au profit de la variante (islamo-populiste), ne pouvait rêver d’un tel cadeau ! Il a ainsi la preuve que l’acharnement dont ont fait preuve tous les dirigeants depuis 1962 voire avant dans la répression de la revendication pour la reconnaissance d’une identité algérienne non amputée de sa dimension amazigh était juste puisqu’ils ne faisaient que contrer les tendances séparatistes d’inspiration étrangères pour ne pas dire française. C’est aussi une occasion de justifier que ces ingérences « manuelles étrangères » étaient bien réelles et prêtes à agir à la moindre faiblesse du pouvoir, comprendre « ouverture démocratique » concédée ou arrachée. Même la relative tolérance du pouvoir vis-à-vis des actions des militants du mak sur le terrain est calculée. Il faut laisser le temps à ces activistes d’apparaître aux yeux de l’opinion nationale y compris kabyle comme un mouvement qui met réellement en pratique cette idée de séparer la Kabylie du reste de l’Algérie. Leur isolement et partant celui de toute revendication démocratique sera plus facile à mâter. Pourtant, c’est un fait établi et connu depuis le début de la revendication amazigh et même lorsque les armes ont parlé, aucun dirigeant du ffs n’a évoqué cette option sauf peut-être certaines personnes en position ultra-minoritaires que la mémoire a vite fait d’évacuer. Alors entendre Mhenni revendiquer sur une chaîne française, l’héritage politique des 400 militants du ffs tués au combat ou dans des actes de répression collective entre 1963 et 1966, c’est assister à un hold-up, à une véritable escroquerie intellectuelle qui démontre le peu de scrupule du personnage et sa volonté d’aller ….vers la guerre civile. Il n’y a pas d’autres mots pour qualifier l’action politique que veut mener ce parti à partir de la France où il trouve naturellement des soutiens parmi les tendances « nostalgéristes », les BHL et consorts.

Aujourd’hui, pour les forces patriotiques au niveau national et, en particulier, les courants de la mouvance démocratique agissant en Kabylie , il est urgent d’intervenir dans ce débat de clarifier en quoi le mot d’ordre « pas d’Algérie démocratique et sociale sans la Kabylie et pas de progrès social et de liberté démocratique dans les régions de Kabylie sans une Algérie unie et forte » est actuel et devenir une base pour se rassembler et chercher une sortie consensuelle et pacifique du blocage dans lequel les forces de la rente et les partisans de l’autoritarisme politique combiné au libéralisme économique ont conduit la nation. La refondation de l’État dans une perspective de sortie d’un tel modèle poursuivant un projet de société néolibérale mâtinée d’islamisme exige d’accélérer les échanges et les actions unitaires en les forces démocratiques pour combattre le défaitisme qui prépare le terrain aux aventuriers de tout bord, que ce soient ceux qui souhaitent « l’indépendance » de la Kabylie depuis la France ( et rattachée à elle) et/ou ceux qui souhaitent la dissolution de l’Algérie dans un chimérique État islamique. Ces deux fléaux ne sont opposés qu’en apparence. Ils veulent tous les deux, en utilisant des moyens différents, enterrer le projet encore non abouti des libérateurs de l’Algérie du joug colonial qui peut se résumer comme suit : construire un État algérien souverain, fondé sur le droit, fort et juste où chaque citoyen, quels que soit sa région, sa religion, son sexe ou son origine sociale, puisse jouir des mêmes droits et être soumis aux mêmes devoirs que tous les autres concitoyens quel que soit leur rang, ait la même chance de vivre, travailler, réaliser son projet de vie et professionnel et parvenir grâce à ses efforts à un bien-être dans sa terre natale ou d’adoption et y finir sa vie dans la dignité.

La Kabylie, une partie essentielle du corps de l’Algérie, ne peut supporter d’en être séparée sans mourir. Elle ne sera ni le Kosovo, ni le Sud-Soudan.

Partager cet article

La révolte du « Printemps noir » en Kabylie, ou l’histoire d’un gâchis

Publié le par Mahi Ahmed

La révolte du « Printemps noir » en Kabylie, ou l’histoire d’un gâchis (contribution)

Yassine Temlali mardi 19 avril 2016

Cet article est une tentative d’analyse de la révolte appelée le « Printemps noir » qui a secoué la Kabylie en avril 2001, 21 ans après la révoltedu « Printemps berbère », en avril1980. Il interroge la thèse selon laquelle il s’agit d’« émeutes ethniques », exprimant principalement, une énième fois, la spécificitéculturelle et linguistique kabyle. Surtout, il s’interroge sur les rapports complexes que ces événements ont révélés entre les élites politiques traditionnelles de la région, dépassées par l’ampleur de la contestation juvénile, et de nouvelles élites politiques, à ancrage local plus prononcé sans être toutes pour autant favorables à la revendication d’« autonomie de la Kabylie »*.

Item fulltext

Le 19 avril 2001, un jeune Algérien, Guermah Massinissa, mourait, atteint par une rafale de mitraillette dans les locaux de la gendarmerie à Beni Douala, en Grande-Kabylie. L’événement aurait pu n’être qu’un énième «fait divers», à inscrire au riche registre des bavures policières. Il n’en a pas été ainsi. La maladresse de la communication officielle aidant (1), la mort de Guermah Massinissa a déclenché en Kabylie un tourbillon d’émeutes et de répression. Elle a fait déborder le vase d’une colère populaire dont une répétition miniature avait été les manifestations qui avaient suivi l’assassinat du chanteur Matoub Lounès le 25 juin 1998. Partie de Beni Douala, la révolte s’est étendue à toute la Kabylie. Elle a eu aussitôt un puissant écho dans les autres régions, malgré une insidieuse propagande tendant à donner du massif kabyle l’image d’un éternel foyer sécessionniste.

Si, en Kabylie, toutes les couches populaires ont participé à la protestation, les affrontements avec les forces de sécurité étaient le fait des seuls jeunes. Ce n'étaient pas des étudiants mais essentiellement des chômeurs et des lycéens. Contrairement à la révolte d’octobre 1988, les salariés n’ont pas pris une part active à la contestation en tant que catégorie spécifique. Ils se sont fondus dans la masse, redevenant de simples membres de leur communauté respective (villages, quartiers).

Les cibles principales des émeutiers du Printemps noir ont été les brigades de gendarmerie. Les gendarmes étaient chargés de bien d’autres accusations que l’«abus de pouvoir» : implication dans le trafic de drogue et atteinte à l’«honneur des villageois» qui, souvent, perçoivent leur présence comme une intrusion injustifiée dans l’intimité communautaire. Les émeutiers se sont attaqués à d'autres «symboles de l’Etat» comme les recettes d’impôts.

La répression a été brutale. Selon Mohand Issad, qui a présidé la commission d'enquête officielle, elle a fait 123 morts. Aux jeunes qui attaquaient ses groupements, la gendarmerie a riposté par des tirs d’armes automatiques. Le rapport de la commission d’enquête, rendu public le 7 juillet 2001, a résumé en ces termes l’ampleur de la répression : «[Le] nombre des civils blessés par balles présente une proportion de morts, variant […] de un sur dix à un sur trois [qui] n’est comparable qu’avec les pertes militaires, lors des combats réputés les plus durs en temps de guerre»

Plus ou moins épargnée par la déferlante terroriste, la Kabylie n’a pas connu les massacres de civils qui, depuis le milieu des années 1990, endeuillent le centre et l’ouest de l'Algérie. Elle a vu, à travers la répression gouvernementale un douloureux instantané de la violence qui, dix années durant, a régné dans les autres régions. La révolte du «Printemps berbère», déclenchée le 20 avril 1980 par l’interdiction d’une conférence de l’écrivain Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne, ne s’était soldée par aucun mort. Le «Printemps noir» l’a définitivement surclassée dans l’histoire répressive du régime en Kabylie.

Des émeutes ethniques ?

La tentation de la facilité a souvent fini dans le péché du simplisme. Les émeutes du Printemps noir ne seraient qu’une répétition grandeur nature du Printemps berbère d’avril 1980. Le RCD – implanté essentiellement en Kabylie et qui n’a quitté le gouvernement que plusieurs jours après le début des émeutes – a été le principal promoteur de cette analogie. Tout au plus concédait-il que la misère sociale s’est agrégée au «déni identitaire» dont souffrait cette région (2). Il va sans dire que la principale faiblesse d'une telle lecture est qu’elle ne tient compte ni du caractère national des émeutes qu’a vécue l’Algérie à partir du printemps 2001, ni du fait que ce sont les jeunes qui ont été leur principal moteur.

Utilisée comme unique référence pour comprendre la tempête kabyle d’avril 2001, la littérature du mouvement de contestation, notamment la plate-forme d’El-Kseur (3), a fourvoyé les analyses. Or, cette littérature a été produite par une direction dans laquelle les émeutiers étaient peu représentés ; elle traduit essentiellement les opinions hétéroclites des membres de cette direction. Le résultat est un consensus sur cette image d’Epinal d’une révolte quasi ethnique, au mieux «démocratique» (4). Ce consensus a été nourri sciemment par le Mouvement pour l'autonomie de la Kabylie (MAK). En réclamant la protection de l’ONU contre les «massacres perpétrés par le pouvoir contre les Kabyles», il a implicitement agréé la thèse d'un soulèvement ethnique réprimé par un «pouvoir central arabe».

Quelle est la place de la revendication berbère dans ce «soulèvement jeune» ? La combinaison entre exigences sociales et linguistico-culturelles paraît plus subtile que ne le laissent entendre les points de vue tranchés. La «revendication culturelle», la reconnaissance officielle du tamazight a toujours été un ferment de la conscience politique en Kabylie. Depuis la répression de la révolte de 1980, la négation de la langue berbère a contribué à verser les Kabyles dans le réservoir des irréductibles opposants au régime. Elle est le terreau initial sur lequel ont germé toutes sortes d’oppositions. Les «événements de Kabylie» n’auraient pas pu durer aussi longtemps sans l'histoire chargée de combats culturels qu’est celle de cette région.

D’octobre 1988 au «printemps noir»

L'aspect pour ainsi dire «communautaire» de la contestation est réel. Il a eu des manifestations multiples : le refus de tout dialogue avec le gouvernement, considéré essentiellement comme l’«ennemi de la communauté», la résurgence des appartenances tribales et le rôle central joué par les traditionnelles assemblées de villages dans l’encadrement de la contestation. Cependant, on ne saurait réduire ce soulèvement à un violent pic du « combat identitaire » ni, dans ce sillage, agréer l’idée d’une autonomie complète de la vie politique en Kabylie par rapport au reste du pays. La réalité est plus complexe. L’Algérie indépendante, née dans le feu d’une guerre de libération à laquelle l’apport de la Kabylie a été fondamental, ne peut être assimilée à un «Etat arabe» opprimant sa «minorité kabyle», laquelle aurait évolué politiquement en complète autarcie par rapport aux autres régions.

Les équilibres régionalistes ont toujours été un souci majeur des dirigeants algériens. Les élites kabyles, associées aux différentes institutions du pouvoir depuis 1962, n’étaient pas aussi marginales que le laisse entendre un certain berbérisme à la mode (5). Il suffit de se souvenir que, lors de la révolte du FFS, en 1963, la Kabylie comptait autant d’insurgés contre le régime d’Ahmed Ben Bella que de soutiens à ce même régime. Elle n’a pas non plus toujours été fermée aux influences du parti unique, le FLN, et de l’islamisme. Si l’idéologie arabo-islamique est en déclin dans cette région, notamment depuis les émeutes d'avril 1980, elle ne l’avait pas toujours été. Les cellules du FLN existaient dans chaque localité dans les années 70 (6).

La Kabylie n’a pas été non plus le parent le plus pauvre du processus de développement post-indépendance. Il serait illusoire d’interpréter sa révolte comme le soulèvement d’une région sciemment délaissée par un «pouvoir islamo-baathiste». L’idée selon laquelle la solidarité villageoise et les transferts de fonds d’émigrés ont pourvu aux besoins de la Kabylie en infrastructures (routes...) devrait prêter tout au plus à sourire (7). Elle est la preuve d’une méconnaissance totale du rôle primordial de la politique économique d'«équilibre régional» dans le dispositif de domination du régime.

Les tentatives de présenter le Printemps noir comme un mouvement en tous points semblable au Printemps berbère d’avril 1980 restent marquées par le refus de mettre en question, au-delà du caractère antidémocratique du régime, sa politique économique et sociale. Curieusement, elles convergent avec le discours des médias étatiques, inspirés par le gouvernement. Ces médias ont tout fait pour qu’apparaisse au premier plan des revendications l’exigence de reconnaissance de la langue berbère. Le pire cauchemar pour le gouvernement était, en effet, que la nature sociale de la révolte en Kabylie suscite des sympathies dans le reste du pays. Il a tout tenté pour que cette révolte soit perçue comme la manifestation d’un inquiétant particularisme linguistique, qu'il serait prêt, toutefois, à prendre en charge en reconnaissant le berbère comme langue nationale (8).

Des émeutes principalement urbaines

Il serait plus juste de distinguer dans les émeutes de Kabylie leurs particularités des traits qui les rapprochent des autres émeutes sociales qu’a connues l’Algérie depuis les années 1980, point de départ de l’offensive de libéralisation économique. Ouvrant brèche sur brèche dans le corps ramolli de l’économie administrée, cette offensive envisageait d’insérer le pays de façon cavalière dans l’économie mondiale.

Eclairé de la lumière des révoltes simultanées dans les autres régions – y compris dans celles considérées comme des réservoirs électoraux pour le régime –, le soulèvement de la Kabylie au Printemps 2001 est à insérer dans la chronologie des émeutes urbaines (9), expression violente, politiquement confuse, de l'extension du champ de la marginalité. Il est ainsi plus comparable aux émeutes d’octobre 1988 qu’à la révolte d’avril 1980.

Comme lors des émeutes d’octobre 1988, le vide laissé par les mouvements sociaux traditionnels (le mouvement syndical, etc.) a été occupé par la révolte chaotique des jeunes marginaux. Cette révolte est urbaine. Les principaux foyers de tension en Kabylie sont pour l’essentiel d’anciens grands villages, promus dès les années 1970 au rang de petits centres urbains, grossis par l’exode rural (10).

L’analyse des émeutes de Kabylie suivant le modèle explicatif élaboré par Saïd Chikhi (11) pour décrire les émeutes d'octobre 1988 passe par l’étude du «champ de la marginalité». Ce champ est structuré par deux phénomènes socio-économiques, le chômage et la déperdition scolaire. Le chômage a aggravé la crise du travail salarié, à l’œuvre depuis l’amorce du mouvement de désindustrialisation en 1984 qui s’est traduit par la baisse des investissements productifs et le démembrement des grandes sociétés étatiques (12). Cette crise a réduit l’importance du secteur étatique dans la redistribution du revenu national. Quant à la déperdition scolaire, conséquence indirecte de la crise du travail salarié, elle a réduit à néant la fonction d’intégration sociale de l’école.

Sinistre social et économique

Selon une enquête de l’Office national des statistiques (ONS) menée en juin 2000, soit 10 mois avant les émeutes, le taux de chômage était de 28,89%. Les pertes d’emplois se sont chiffrées, rien qu’en 2000, à 217.000 (13). Les chiffres officiels (octobre 2001) indiquent que 70,79% des demandeurs d’emploi ont moins de 30 ans. La majorité des chômeurs n’a ainsi jamais exercé de travail salarié et ne possède donc aucune culture du salariat.

Le tableau de la déperdition scolaire est aussi sinistre. Selon le Recensement général de la population et de l’habitat effectuée par l’ONS en 1998, entre la première année du primaire et la dernière année du secondaire, sur 100 élèves, seulement 27 en moyenne obtiennent leur bac. La baisse des budgets de l’éducation nationale est une autre indication de l'ampleur de la sélection scolaire. La part du budget de fonctionnement affecté à ce secteur dans le budget de fonctionnement de l’Etat est passée de 29% en 1990 à 13,7% en 2000.

Ce tableau général mérite d'être complété par le contexte économique immédiat des émeutes. Grâce au redressement des prix du pétrole dès décembre 1999, l’Algérie vivait une aisance financière sans pareille dans le passé ; les réserves de change étaient estimées à 11,9 milliards de dollars, à la fin 2000. Mais l’austérité budgétaire était toujours de rigueur. Elle était jusque-là justifiée par la crise financière et le poids de la dette. Ce discours ne pouvait plus convaincre puisque le Trésor affichait un bulletin de santé des plus satisfaisants. Il a exacerbé la frustration des couches sociales marginales, revenues de l’illusion de la «prospérité partagée» promise par Abdelaziz Bouteflika en 1999. Les Algériens ne comprenaient pas qu’autant d’argent frais dorme « dans les caisses » et n’ait aucune incidence ni sur les réseaux d’eau potable, ni sur l’état des routes, ni sur l’emploi (14).

En Kabylie, la crise du travail salarié et la déperdition scolaire se sont conjuguées à une importante mutation sociologique que le sociologue Abdelnasser Djabi résume en ces termes : «Le village kabyle n’est plus un village de femmes, d’enfants et de vieilles personnes, les hommes étant partis travailler ailleurs. Le chômage a restreint les possibilités d’émigration [intérieure]» (15). Non seulement le massif kabyle ne dispose pas de ressources agricoles considérables, mais ces maigres ressources se sont taries sous l’effet de l’urbanisation anarchique. Cette urbanisation a fait que les jeunes, bien qu’appartenant souvent à des communautés villageoises, ne se projetaient plus dans un quelque ‘’avenir rural’’ que ce soit.»

Sans être à lui seul une explication suffisante aux événements d’avril 2001, ce contexte économique offre une clé pour les comprendre. La crise du travail salarié a accru l’importance du secteur économique informel. L'historien Daho Djerbal expose en ces termes ce processus: «L’économie informelle n’a pas tardé à [s'intégrer] au système de l’économie plus ou moins contrôlée par l’Etat. [Ce faisant], elle a marginalisé certains segments des activités informelles. […] Les jeunes ne trouvaient de modalités d’intégration ni dans le monde du travail productif, ni dans celui de l’échange. Cette génération n'est [même plus] un élément de la marge plus ou moins intégré. Elle est hors-système... Il n’existe pas de canaux par lesquels elle peut s’exprimer, hormis celui de l’émeute(16)

La faillite des élites politiques kabyles traditionnelles

Comme l’explique Saïd Chikhi à propos des émeutes d’octobre 1988, le «champ hors-système, celui de la marginalité», est aussi celui d’une «marginalité symbolique». Celle-ci se manifeste à travers une rupture entre générations et un refus des jeunes de se reconnaître dans l’idéologie des «aînés», quels qu'ils soient, parents ou dirigeants politiques (17).

Un des faits marquants des émeutes de Kabylie demeure la marginalisation des élites politiques traditionnelles de la région ; il est à ce propos significatif que les meetings organisés par les partis se soient souvent transformés en de simples échauffements pour de rudes affrontements avec la police.

Ces élites appartiennent essentiellement au FFS et au RCD. Elles comptaient également des «militants indépendants» du Mouvement culturel berbère (MCB). La presse a rapporté les saccages de locaux du FFS et du RCD et le peu d’emprise de leurs députés, dépêchés en Kabylie, sur les jeunes révoltés. Elle s’est aussi fait l’écho de l’influence limitée qu’ont eue sur eux des figures du MCB, jusque-là charismatiques.

Le divorce de la Kabylie d’avec le pouvoir s’est approfondi dès l’ouverture multipartite. Il s’est manifesté à travers l’affaissement de la présence politique de l’ancien parti unique (FLN), dont l’influence était significative, contrairement à une idée reçue qui veut que cette région ait été gouvernée par le fer et le sang, sans le relais de notables bien intégré dans le système FLN (18). Ce divorce s’est doublé, durant la décennie 1990, d’une perte de crédibilité certaine des élites politiques traditionnelles appartenant au FFS et au RCD. «L’assimilation des anciennes élites kabyles s’est opérée à travers l’intégration au jeu politique au niveau central, mais aussi à travers l’intégration, par la bourgeoisie nationale, d’une bourgeoisie kabyle énergique. Pendant que l’élu ou le dirigeant du FFS et du RCD s’intégrait à la vie algéroise, une nouvelle élite se formait. Elle est plus jeune, et son enracinement local est plus prononcé» (19), fait remarquer le sociologue Abdelnasser Djabi.

Alors que la crise sociale s’aggravait, le FFS, par exemple, demeurait prisonnier d’un discours d’opposition axé sur le nécessaire «changement de régime» et surdéterminé par le contexte politique particulier des années 1990, celui de l’affrontement entre deux choix majeurs, la réconciliation avec le FIS et son éradication militaire. Aussi, ce parti ne se construisait-il plus principalement, dans son principal bastion, la Kabylie, autour des «problèmes de la cité» ; tout au plus, ces problèmes étaient évoqués dans le contexte de la dénonciation du régime. Son entrée au Parlement, en 1997, a achevé de détacher une partie de ses cadres nationaux des problématiques locales. Le RCD a suivi le même chemin d’intégration aux institutions même si, politiquement, il s’est situé dans le camp adverse, celui de l’«éradication». Sa participation aux gouvernements Bouteflika a enraciné son image de parti complètement assimilé par le système.

Il faut dire à la décharge de ces deux partis que la décennie 1990 a été un vrai laminoir pour la majorité des forces politiques. L’échec puis la répression du FIS ont aggravé la crise du politique faisant mourir l’intérêt des jeunes pour les mouvements d’opposition comme alternatives au régime. Les querelles entre le FFS et le RCD ont renforcé, en Kabylie, l’image de ces partis comme agents de division de la région. Le MCB avait fini, lui, par devenir un état-major sans base après avoir été le fédérateur de centaines d’associations culturelles qui, un certain 20 janvier 1990, avaient fait défiler des centaines de milliers de manifestants devant l’Assemblée nationale.

Une nouvelle élite plus «locale»

La faillite des élites politiques traditionnelles a fait que le gouvernement n’avait plus de médiation avec les jeunes révoltés. Si les émeutes en Kabylie ont duré aussi longtemps, c’est aussi à cause de l’impossibilité de toute médiation avec les insurgés, comme le souligne l'historien Daho Djerbal. Le gouvernement a tenté, au début des événements, de lancer les appels au calme par le biais des parents et autres anciens militants du MCB, mais ces appels n’ont jamais été entendus. Il a tenté, plus tard, de nouer le fil du dialogue avec quelques délégués des comités de villages et de quartiers. Mais ces délégués n’ont jamais réussi à s’imposer comme une représentation reconnue par la toute population.

Les nouvelles élites «locales» se sont rassemblées au sein de la coordination de Kabylie, regroupant les représentants des comités de villages et de quartiers (20) qui ont joué, pour la première fois de leur histoire, un rôle de représentation politique. Les membres de cette coordination étaient pour beaucoup d’entre eux issus du FFS et du RCD, les émeutiers se méfiant surtout des figures politiques intégrées à la vie politique algéroise, députés et autres «responsables nationaux». Mais même quand ils étaient militants de partis, les délégués enlevaient leur «casquette partisane» en intégrant cette instance. Ils redevenaient les représentants de leur communauté restreinte, le village ou le quartier, ou large, la «communauté kabyle».

La méfiance à l'égard des partis était telle que la Coordination a refusé de reproduire leur mode de fonctionnement, qui avait, pour elle, produit tant de «politiciens professionnels». Elle n'a jamais eu de direction élue et révocable. Les décisions se prennent par consensus dans de grandes réunions qui, naturellement, sont peu propices au débat contradictoire. A Béjaïa, au nom de l'«autonomie du mouvement», plusieurs syndicats animés par des militants du Parti socialiste des travailleurs (extrême-gauche) ont été exclus de la coordination (21), alors que leur apport avait été essentiel à l’organisation du mouvement à ses débuts chaotiques. Les animateurs de ces syndicats ont été poussés à s’organiser de façon indépendante, dans une coordination concurrente, le Comité populaire de Béjaïa, dont le discours insiste sur le caractère social des émeutes de Kabylie et sur la nécessité d’une « organisation nationale de la révolte populaire ».

Tout en reconnaissant l’importance sociale des comités de villages, le FFS leur a dénié toute prétention politique, allant jusqu’à accuser la Coordination d’être à la solde d’un clan occulte du pouvoir (la sécurité militaire) et d’être une greffe maligne sur le corps sain du «mouvement citoyen» (22). Le RCD, dont la rédemption aux yeux de la population était une opération un peu plus laborieuse, a préféré, lui, soutenir cette coordination sans la moindre réserve. Ce mariage contre raison a surtout fonctionné dans le contexte de reflux de la mobilisation de la population.

La principale mission de la coordination était, au départ, de mettre fin à la confrontation entre les jeunes émeutiers et les gendarmes et d’affirmer le «caractère pacifique» de la contestation. Il n’empêche que, dans leur désir de reconnaissance par les jeunes, les délégués se sont souvent mis dangereusement à leur diapason, comme le prouve un sidérant appel de la coordination de Tizi-Ouzou, en décembre 2001, à organiser des sit-in devant les brigades de gendarmerie.

Les limites des nouvelles élites «locales»

La coordination de Kabylie a affirmé régulièrement la dimension nationale de la contestation et s’est démarquée du discours «autonomiste» du MAK. Cependant, son ancrage trop local n'allait pas tarder à être la source d’un nouveau décalage entre elle et les jeunes. L’expression la plus frappante de ce décalage se trouve dans la plate-forme d’El-Kseur. Celle-ci dénonce, certes, les «politiques de sous-développement, de paupérisation et de clochardisation du peuple algérien» mais les revendications socio-économiques qu’elle comporte se résument à deux : celle, abstraite, d’un «Etat garantissant tous les droits socio-économiques» et celle d’une allocation-chômage à hauteur de 50% du SMIG pour les demandeurs d’emplois.

Ces revendications, bien sommaires et parcellaires, ont fini elles-mêmes par être reléguées au second plan dans l’action de la coordination. Elles ont été supplantées pendant la première année des émeutes par la revendication du départ de la gendarmerie de la région. Avec le reflux du vent d’émeutes – qui s’est progressivement traduit par une certaine invisibilité médiatique des jeunes émeutiers –, les motivations sociales de la révolte des marginaux ont fini par être complètement oubliées.

Le reflux de la contestation a plus généralement renforcé le caractère local du mouvement, dont les germes se trouvaient dans la plate-forme d’El-Kseur sous la forme de la revendication d’un «plan de développement spécial pour la Kabylie». Moins soumise à la pression des émeutiers, la direction du mouvement a pris peu à peu la voie de garage d’un repli quasi ethniciste. Elle n’avait plus de perspective nationale que le «rejet du système dans son ensemble» et de discours que le «refus du dialogue avec le pouvoir assassin».

Ce repli a évidemment été aggravé par le recul de la contestation au niveau national. Dans les autres régions, les jacqueries ont été traitées par le gouvernement avec infiniment plus de facilité. Celui-ci y disposait en fait non seulement de l'argument de la matraque et de l’effrayant souvenir des années de terreur (les années 1990), mais aussi de relais efficaces (associations de la «société civile», notables acquis aux partis officiels, etc.)

Repli communautaire ?

Les conséquences de ce repli ont été l’enfermement dans une logique franchement communautaire. Les manifestations de cette logique sont légion. Les candidats aux élections législatives et communales ont été mis en quarantaine dans leurs localités. L’électeur kabyle était, lui, invité à se comporter, non pas comme citoyen algérien mais comme un membre de sa communauté, la Kabylie : il devait boycotter le scrutin. Quant aux grèves cycliques, proclamées par la Coordination, elles devaient être impérativement observées ; tout comportement réfractaire était assimilé, sans autre forme de procès, à une «trahison». Pareilles actions souvent imposées – et les troubles auxquels elles donnaient lieu – ont fait le vide autour de la Coordination. La désolidarisation progressive de plusieurs catégories de la population des émeutiers pourrait s’expliquer par leur crainte de ces débordements dangereux du champ de la marginalité sur les activités sociales intégrées au système (travail salarié, commerce, etc.).

Ce repli communautaire a aggravé les dysfonctionnements de la coordination de Kabylie. Au sein de cette coordination, plusieurs défenseurs d’une stratégie «raisonnable» de valorisation des acquis du mouvement et de «négociation intelligente sous la pression de la rue» ont été marginalisés. Le débat contradictoire était presque impossible à cause de la règle de «prise des décisions par consensus». Cette règle reproduisait le fonctionnement des anciennes assemblées de villages kabyles ; elle a souvent paralysé la Coordination dans des moments décisifs. Quant au principe d'une «direction tournante» du mouvement, elle a ajouté à la confusion du discours de la Coordination, sans toutefois empêcher que quelques délégués, particulièrement sollicités par la presse pour donner leur «point de vue personnel», deviennent le véritable «bureau politique» de cette direction.

Au niveau politique, la coordination n’a pas réussi à valoriser les concessions forcées du gouvernement pour en faire des victoires sur la voie d’une lutte de longue haleine. Or, ces concessions étaient considérables (reconnaissance de la langue berbère, fermeture de 14 brigades de gendarmerie...). Elles ont été mises en valeur, en revanche, par le gouvernement afin d'isoler la Kabylie du reste du pays, d’un côté, et d’isoler la Coordination de la population, de l’autre. La Coordination a également échoué à empêcher le déroulement des élections législatives en Kabylie autrement que par la force, par la mobilisation d’émeutiers, aguerris par des mois de combats des rues. Les assemblées municipales issues des élections du 10 octobre ont été installées même si cela s’est parfois déroulée sous les quolibets de quelques dizaines de manifestants.

Malgré ces échecs, la direction de la Coordination a continué à juger que le pouvoir était «moribond», à un moment où celui-ci réussissait à contenir les émeutes dans les autres wilayas et disposait d’une réserve financière considérable pour acheter la paix sociale le cas échéant. Cette erreur d'appréciation lui a été fatale.

Inexpérience de la direction du «Mouvement citoyen»

Profitant de l’inexpérience de la coordination et de la baisse de la mobilisation populaire autour d’elle, le régime avait toute latitude pour manœuvrer afin de la diviser tout en se montrant «ouvert au dialogue». Il a patiemment attendu son heure pour donner l’assaut final en procédant à l’arrestation de ses principaux dirigeants. Il a réussi ainsi non seulement à la réduire mais aussi à l’engager dans une épuisante bataille pour la libération des détenus. Une des conséquences de cette répression a été l’amenuisement de la référence à la plate-forme d’El-Kseur dans le discours de la Coordination, ce qui permet au gouvernement d’éluder la question de la solution politique à la crise en Kabylie.

L’échec de la coordination et son isolement politique grandissant de la population juvénile l’ont poussée dans les bras de la «mouvance républicaine», menée principalement par le RCD. Compromise par son soutien au régime pendant les années 1990, cette mouvance espère trouver en cette coordination un partenaire qui redorerait son blason. Le rapprochement de la coordination avec le «camp républicain» a inauguré l‘intégration d’une partie de ses membres les plus médiatisés dans les élites politiques traditionnelles. Il est significatif qu’après avoir longtemps refusé «l’immixtion des partis dans le mouvement citoyen», la direction de ce mouvement prône aujourd’hui l’ouverture aux «formations politiques qui soutiennent la contestation».

La tentation régionaliste

L’affaiblissement de la coordination a exacerbé les aspects régionalistes de son discours et approfondi sa rupture avec la réalité politique du reste du pays. Dix années de guerre civile, de terreur et de contre-terreur sont ainsi réduites à une «guerre entre le pouvoir et les islamistes» dans la bouche de l'animateur le plus médiatique de cette Coordination, Belaïd Abrika, pour qui «le reste du pays n'a pas subi ce qu'a subi la Kabylie» (23).

La doctrine politique de la coordination est ainsi sous-tendue d’une perception quasi messianique du rôle de la Kabylie dans la «libération démocratique» du pays. Sans adhérer à la revendication d’autonomie de la Kabylie, son discours ambigu en favorise objectivement l’émergence. Structurellement, cette perception messianique est celle-là même qui fonde l'idéologie du MAK, à cette différence près que ce dernier en tire une pratique politique inverse : si pour la Coordination la Kabylie est le «fer de lance» de la lutte contre le régime, pour le MAK, elle devrait justement se concentrer sur ses «propres problèmes» dans le cadre d’une autonomie régionale qui serait, plus tard, un modèle pour le reste du pays.

Il est peu probable que le mouvement autonomiste acquière une grande audience en Kabylie, vu l’insertion nationale de la bourgeoisie de cette région et les forts liens migratoires qu’elle entretient avec le reste du pays. Cependant, l'exaltation rituelle d'une «Kabylie abandonnée à son sort par les autres régions» à laquelle se livre le MAK pourrait renforcer le poids de la petite élite autonomiste. Les appels à protéger les «Kabyles» du régime, adressés au Parlement européen et aux instances internationales sont un début de remise en cause de l’appartenance de la Kabylie à la nation algérienne. Ils sont le prélude à la naissance d’une «cause kabyle» que le MAK voudrait «internationaliser». Cette nouvelle cause serait de par son caractère anti-irrédentiste une coupure totale avec l’histoire du Mouvement culturel berbère. Plus grave encore, elle serait une rupture avec le processus de construction de la nation algérienne.

L’échec de la révolte par l’émeute

La révolte de la Kabylie a été un signe fort d’un réveil du mouvement social qui a mis fin à une décennie de chape de plomb autoritaire, justifiée par la «lutte antiterroriste». Elle a eu des répliques violentes dans les autres régions (24), parfaisant le décor d’un séisme national qui aurait pu, en d’autres circonstances, être le point de départ d’un véritable bouleversement politique. Elle a posé pour la première fois dans des termes violents le problème de la représentation de la Kabylie, irrésolu depuis l’indépendance. Elle a mis à nu, sous une forme brutale, l’absence de médiations entre le pouvoir et la société.

Mais la révolte kabyle a échoué à bousculer le régime, malgré des victoires réelles qui n’ont pas été assez bien valorisées par la direction du «mouvement citoyen». Elle a fini par sombrer dans des troubles épisodiques et minoritaires. Aucun gendarme accusé d’assassinat n’a été jugé publiquement. Aucun ministre ni wali n’a dû démissionner.

Cet échec est celui de la révolte par l’émeute : «Un pays qui entre dans un processus durable d’émeutes est forcément déstructuré» (25), explique Hocine Zehouane, vice-président de la Ligue algérienne de défensedes droits de l’homme. Autrement dit, le champ de la marginalité ne peut être le moteur d’un changement politique considérable quand il ne rencontre que des mouvements sociaux affaiblis et le vide sidéral de l’inaction des «partis démocratiques». Les émeutes de Kabylie n’ont pas, en effet, correspondu à un moment d’essor des mouvements sociaux qui auraient pu en prendre le relais. Elles n’ont pas non plus coïncidé avec une forte division du régime, qui aurait pu en faire le prétexte d’un changement politique majeur, comme en octobre 1988.

Le régime est sorti indemne d’une instabilité qui aura duré deux ans. Il n’a pas manque d’utiliser l'échec de la contestation sociale pour continuer sa politique anti-démocratique et anti-sociale. Les deux dernières années d’émeutes ont été, paradoxalement, celles d’une libéralisation effrénée de l’économie et du maintien de la poigne de fer autoritaire sur la société.

(*) Cet article a été publié dans le numéro 45 de la revue Confluences Méditerranée (2003). Nous le republions ici à l’occasion du 15e anniversaire du « Printemps noir ».

Notes

(1) Selon le rapport de la Commission d’enquête officielle, présidée par le Pr Mohand Issad, « la gendarmerie a rendu public un communiqué dans lequel elle déclare que le défunt avait été interpellé "suite à une agression suivie de vol" ».

(2) Interview du vice-président du RCD, Djamel Fardjallah, publié dans le journal électronique Algeria Interface, le 14 juin 2001.

(3) Cette plate-forme a été adoptée le 11 juin 2001.

(4) Une motion du Parlement européen a même évoqué l'existence d'un « peuple kabyle ».

(5) Il n'y a qu'à examiner la liste des hauts gradés de l'armée originaires de Kabylie.

(6) Lire l'article d'un spécialiste de la Kabylie, Hugh Roberts : « A propos de la djemaâ et de la Kabylie » publié sur le site d’Algeria Watch.

(7) Idem.

(8) Adresse d'Abdelaziz Bouteflika à la nation le 29 avril 2001.

(9) Alger (1984), Constantine et Sétif (1986), émeutes d'octobre 1988, etc.

(10) Larbaâ Nath Irathen, Aïn El Hammam Azazga, Mekla en Grande Kabylie ; Akbou, el Kseur, Sidi Aïch en petite Kabylie.

(11) Saïd Chikhi, « Algérie : du soulèvement populaire d'octobre 1988 aux contestations des travailleurs », in « Mouvement social et modernité », ouvrage collectif, Naqd/SARP, Alger, mars 2001.

(12) Les années 90 ont été la décennie de la liquidation du secteur public. Entre 1994 et 1997, un millier de sociétés publiques ont été dissoutes.

(13) Les licenciements ont élargi la carte de la pauvreté. Les sources officielles reconnaissent que 12 millions d’Algériens sur 30 vivent au-dessous du seuil de pauvreté.

(14) Quelques jours après le début des émeutes, le président de la république a annoncé un plan de soutien à la relance économique de 7 milliards de dollars.

(15) Interview publiée dans Algeria Interface, en mai 2002.

(16) « La révolte par l'émeute pour le péril jeune », article publié Algeria Interface, le 21 juin 2002.

(17) « [Les] jeunes rejettent les valeurs du passé et ne veulent pas vivre comme leurs parents. Ils sont complètement acquis à la consommation de masse et leur imaginaire est tourné vers Paris et Naples qui les fascinent plus qu’Alger ou Le Caire. » Saïd Chikhi, « Algérie : du soulèvement populaire d'octobre 1988 aux contestations des travailleurs », in « Mouvement social et modernité », ouvrage collectif, Naqd/SARP, Alger, mars 2001.

(18) Voir la note n°6

(19) Interview publiée dans Algeria Interface, en mai 2002.

(20) La coordination est constituée essentiellement des délégués de Tizi Ouzou, Bejaïa, Boumerdès et Bouira. Des wilayas partiellement berbérophones comme Sétif y étaient représentées avant de se retirer.

(21) Le syndicat de l'enseignement de la wilaya de Béjaïa par exemple.

(22) Interview de l’ancien premier secrétaire du FFS, Ahmed Djeddaï, publiée dans Algeria Interface en septembre 2002.

(23) Interview publiée dans Algeria Interface, le 20 décembre 2001.

(24) Les émeutes ont touché, selon la presse, 40 départements sur 48.

(25) Hocine Zehouane, interview publiée dans le journal en ligne Algeria Interface, le 24 septembre 2002.

Partager cet article

La privatisation de la guerre

Publié le par Mahi Ahmed

La privatisation de la guerre

Par Ammar Belhimer

La déréglementation, associée à la mondialisation de l’économie, est en train de consumer le peu qui reste comme fonctions régaliennes de l’Etat-nation, y compris dans des domaines où on la soupçonne le moins.

Le processus est particulièrement inquiétant lorsqu’on observe l’avènement en force des entreprises militaires et de sécurité privées (EMSP), une subite réincarnation moderne d'une longue lignée de fournisseurs privés de la force physique : corsaires, pirates et mercenaires.

«Les mercenaires, qui avaient pratiquement disparu entre les VIe et XXe, sont réapparus dans les années 1960 au cours de la période de décolonisation, opérant principalement en Afrique et en Asie», rappelle José L. Gomez del Prado dans une étude sur «la privatisation de la guerre»(*).

En dépit d’une convention interdisant et criminalisant leurs activités, ces entités non étatiques de la nouvelle industrie de la sécurité du XXIe siècle opèrent en déplaçant des milliers d’hommes et de grandes quantités d'armes et de matériel militaire.

«Ces personnes ne peuvent pas être considérées comme des civils, étant donné qu'elles portent souvent et utilisent des armes, interrogent des prisonniers, conduisent des camions militaires et remplissent d'autres fonctions militaires essentielles. Elles peuvent facilement passer d'une position passive/défensive à un rôle actif/offensif et commettre des violations des droits de l'Homme et même déstabiliser des gouvernements.»

Par ailleurs, «ils ne peuvent pas être considérés comme des soldats en vertu du droit international humanitaire car ils ne font pas partie des armées régulières ou de leur chaîne de commandement, et appartiennent souvent à un grand nombre de nationalités différentes», précise l’auteur de l’étude.

Les entreprises militaires et de sécurité privées opèrent alors dans un vide juridique inquiétant pour la paix et la sécurité internationales.

Les recherches effectuées sous l’égide des Nations-Unies depuis 2006 soulignent «l'impact négatif des activités des “entrepreneurs privés”, “soldats privés” ou “armes à feu en location”».

Parmi les violations des droits de l'Homme dont se sont rendus coupables les employés de ces sociétés, on recense des exécutions sommaires, des actes de torture, des cas de détention arbitraire, de la traite des personnes, ainsi que des entraves à l’exercice du droit à l'autodétermination.

L’occupation de l’Irak pour l’initier aux rudiments de l’hypothétique démocratie américaine a révélé au grand jour nombre de leurs exactions. En septembre 2007, les employés de la société américaine Blackwater ont tué et blessé des dizaines de civils à Baghdad, dont des femmes et des enfants, à coups de tirs de roquettes à partir d'un hélicoptère appartenant à cette société.

Selon un rapport du Congrès des Etats-Unis, les agents de Blackwater en Irak sont impliqués dans près de 200 incidents dans lesquels ils ont été les premiers à recourir à l’usage de la force.

Deux autres sociétés de droit américain ont été impliquées dans la torture des détenus irakiens à Abou Ghraib et dans d’autres lieux de détention en Irak. Vingt dépassements leur sont reprochés, au titre desquels la torture, les traitements cruels, inhumains ou dégradants, les coups et blessures, etc. Certains rapports attestent que des opérations secrètes conjointes ont été effectuées avec la Central Intelligence Agency (CIA) en Irak, au Pakistan et ailleurs. Des sociétés privées ont été employées pour l’arrestation et le transport de détenus de Tuzla, Islamabad ou Skopje vers Le Caire, Rabat, Bucarest, Amman ou Guantanamo, ainsi que dans la construction, l'équipement et la dotation des «sites noirs» de la CIA.

La tuerie de Falloujah en 2004 a changé de façon spectaculaire le cours de la guerre et l'occupation de l’Irak par les Etats-Unis. Elle a conduit à une opération avortée des États-Unis pour reprendre le contrôle de la ville qui a entraîné un massacre de masse (la mort de plus de 1 350 combattants insurgés). 95 soldats américains ont été tués et 560 autres blessés, malgré leur usage du phosphore blanc comme arme anti-personnel. Les traces du phosphore blanc sont toujours là : «En 2010, un journal international de recherche sur l'environnement et la santé publique a publié une étude qui montre que les taux de cancer, la mortalité infantile et la leucémie enregistrés à Falloujah sont supérieurs à ceux déclarés à Hiroshima et Nagasaki.»

Les Etats-Unis se sont également appuyés et continuent de dépendre fortement des entrepreneurs militaires et de sécurité privés dans la conduite de leurs opérations militaires. Ils l’ont fait dans des opérations de lutte contre la drogue en Colombie dans les années 1990 et pendant le conflit des Balkans, dans des opérations contre les troupes serbes.

Aujourd'hui, l’Irak et l’Afghanistan recensent la plus grande concentration de mercenaires au monde. En 2009, le Département US de la Défense y employait 218 000 entrepreneurs privés, contre 195 000 soldats conventionnels en uniforme.

Les mercenaires sont pour un tiers des citoyens des États-Unis, pour près de la moitié des ressortissants de pays tiers et pour le dernier tiers originaires du pays.

En dépit de leur implication dans de graves violations des droits de l'Homme, pas un seul employé de ces entreprises n’a été sanctionné. L’auteur y voit un indice «de la menace qui pèse sur les fondements de la démocratie du fait de la privatisation du monopole de l'usage légitime de la force».

Plus près de nous, le terrorisme d’obédience religieuse offre une variante complexe et encore opaque de cette privatisation de la violence.

La privatisation de la guerre a créé une dynamique structurelle, avec «une entente entre la haute technologie des armes (BAE Systems, United Defence Industries, Lockheed Martin), des financiers spéculatifs (Lazard Frères, Goldman Sachs, Deutsche Bank), le cartel de matières premières (British Petroleum, Shell Oil) avec, sur le terrain, les entreprises de sécurité».

Telle est la configuration du nouvel Etat voyou capitaliste. Après l’implosion de l’Etat-nation et de la famille, il aura fait table rase de toutes les institutions du passé.

A. B.

(*) Jose L. Gomez del Prado, The Privatization of War : Mercenaries, Private Military and Security Companies (PMSC) Beyond the WikiLeaks Files, Global Research, 9 avril 2016.

http://www.globalresearch.ca/the-privatization-of-war-mercenaries-private-military-and-security-companies-pmsc/21826

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/04/19/article.php?sid=194979&cid=8

Partager cet article

TUNISIE:Ahmed Brahim - C'est toujours les meilleurs qui partent en premier...

Publié le par Mahi Ahmed

TUNISIE:Ahmed Brahim - C'est toujours les meilleurs qui partent en premier...

Ahmed Brahim - C'est toujours les meilleurs qui partent en premier...

10

publié le 14/04/2016 19:59

SUR LE MÊME SUJET

Ahmed Brahim, le repos du guerrier

Décès d’Ahmed Brahim

BCE ordonne l’inhumation d’Ahmed Brahim dans le carré des leaders nationaux

La scène nationale vient d’être touchée de plein fouet, en ce mois d’avril 2016, par la perte cruelle de trois figures de proue connues par leur probité et leur patriotisme.

Trois figures emblématiques de la Gauche tunisienne nous ont quittés en ce triste mois d’avril. Après le décès du poète fétiche Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed et d'Abderrazak Hammami, secrétaire général du parti du Travail patriote démocrate, c’est au tour d’Ahmed Brahim ancien secrétaire général d’El Massar et ancien député de nous quitter en ce jeudi 14 avril 2016.

Ahmed Brahim n’est pas uniquement un simple politicien. Il est également un éminent professeur universitaire et l'un des derniers mastodontes de la linguistique française tout en étant un fervent supporter de la culture de haut niveau.

Militant de la première heure contre les dérapages des gouvernants postindépendance, Ahmed Brahim s’est inscrit dès le milieu des années soixante dans les mouvements d’opposition, plus précisément à travers le parti communiste tunisien (PCT) où il fut élu membre du comité central en 1981 avant d’en devenir membre du bureau politique en 1987.

En 1993, au 10ème congrès du PCT, il figure parmi les fondateurs du mouvement Ettajdid, héritier du PCT et rassemblant des militants progressistes aux orientations intellectuelles et politiques diverses.

En 2008, lors des incidents du bassin minier de Gafsa, tout le monde était agréablement surpris par l’action énergique et hautement militante d’Ahmed Brahim qui se démenait comme un lion en se déplaçant aux procès et en cherchant le soutien partout.

Un épisode saillant de son militantisme et de son engagement en faveur du processus démocratique et des libertés politiques, consiste en cette décision d’Ahmed Brahim qui a eu le courage de présenter sa candidature à l’élection présidentielle de 2009 sous la bannière de l'Initiative nationale pour la démocratie et le progrès (INDP), une candidature loin d’être à l’instar de celles en carton des autres partis de l’opposition de façade.

En effet, officiellement investi le 22 mars 2009, il avait affirmé, alors, s'engager « dans une véritable compétition pour s'opposer fermement, d'égal à égal, au candidat du pouvoir ». Mais sans se faire trop d’illusions et comme l’on s’y attendait, à l’issue du scrutin, il arrivait en dernière position avec 1,57 % seulement des suffrages exprimés.

Mais il aura eu, au moins, le mérite et le courage de se présenter malgré les risques encourus, car oser se présenter face à Ben Ali, constituait un vrai lèse-majesté et un défi que peu de personnalités étaient capables de relever.

D’ailleurs, le défunt Abderrazak Hammami, du Parti du travail patriotique et démocratique, voyait en Ahmed Brahim, « le candidat de l'opposition le plus crédible »

D’autre part, juste après la Révolution, il a été brièvement ministre de l'Enseignement supérieur dans le gouvernement de transition formé par Mohamed Ghannouchi en 2011. Et en un laps de temps trop court, il avait pu mettre en place un mécanisme crédible pour l’élection de tous les doyens et présidents des Universités, une élection ardemment revendiquée par le Syndicat dont il faisait partie.

Ainsi, et grâce à lui, tous les doyens et présidents sont, désormais, élus par les différents conseils scientifiques. C’est un acquis historique prouvant que l’on peut changer les choses pour peu qu’une réelle volonté de bien faire existe. Il a, également, réussi à faire éliminer la police de l’intérieur des enceintes universitaires.

Ensuite, il a été élu membre de l'Assemblée Nationale Constituante dans la circonscription de Tunis 2. Le 1er avril 2012, il a pris la tête d'un nouveau parti, la Voie démocratique et sociale, dans lequel le mouvement Ettajdid est intégré avant de se transformer en une nouvelle formation « Al Massar » dont il a cédé le secrétariat général, en faveur de Samir Taieb, suite à sa grave maladie.

A noter, par ailleurs, qu’engagé et marqué par la pensée sociale et démocrate, il était intègre, clair et assumait toutes ses positions. On se rappelle qu’il a été l'un des rares à avoir tout fait pour que l’alliance « Union pour la Tunisie » marche et aboutisse. Vrai patriote progressiste, pour lui, la Tunisie a toujours été la priorité absolue.

En tant que professeur et chercheur, Ahmed Brahim a dirigé des dizaines de thèses de doctorat et de mémoires de master. Il a assumé des responsabilités au sein du conseil scientifique de la Faculté des Lettres de La Manouba ainsi que dans d'autres instances académiques.

Il a fondé et dirigé à partir des années 1990 une unité de recherche baptisée « Langage et métalangage » qui regroupe des dizaines de chercheurs de diverses universités et spécialités linguistiques. Il a également publié divers ouvrages, études et articles en linguistique française, arabe et générale ainsi qu'en linguistique comparée.

Il a joué un rôle primordial dans la mise en œuvre du congrès tenu en juillet 2007, considéré comme étant l'aboutissement d'un processus unitaire ayant regroupé sur une base paritaire les cadres du mouvement et des militants démocrates et progressistes indépendants.

Ses compagnons politiques reconnaissent en lui un militant intègre qui mourut tout « propre ». Et ses collègues enseignants témoignent de lui come étant un éminent professeur universitaire qui a joué un rôle essentiel dans le changement des méthodes de recherche et de l’enseignement dans la discipline de la linguistique française, tout en affirmant qu’il était l'un des rarissimes à n’avoir jamais mélangé, ou cherché à le faire, entre son appartenance politique et l’éthique de sa profession.

En juin 2014, Ahmed Brahim a su quitter l’arène politique en toute dignité. En effet, suite à des problèmes cardiaques, il a préféré s’en aller et quitter son poste de secrétaire général d’Al Massar. Admis depuis quelque temps à l’hôpital militaire de Tunis, son état a continué à se détériorer avant de rendre l’âme en ce jour du 14 avril 2016 chez lui à Tunis. Il sera inhumé au Carré des Leaders du cimetière du Jellaz de la capitale.

Paix à son âme…

Sarra HLAOUI

url : http://www.businessnews.com.tn/ahmed-brahim-cest-toujours-les-meilleurs-qui-partent-en-premier,519,63844,3

Publié dans Tunisie actuelle

Partager cet article

Inquiétudes à l'Est

Publié le par Mahi Ahmed

Inquiétudes à l'Est

Dominique DAVID

L’adhésion à l’Union européenne n’a pas eu l’effet unificateur, voire niveleur, prévu. À l’Est, le vent dominant semble s’opposer aux plus anciennes références de la construction européenne. Et ébaucher une nouvelle division de l’Europe, qui prend naissance à l’intérieur même de l’Union.

Une « nouvelle pensée politique » ?

La première question que pose cette évolution – sans doute la plus importante – touche à la nature des régimes politiques. Le consensus européen valorise jusqu’à aujourd’hui un style de démocratie apaisée, recherchant un pluralisme qui promeut l’alternance, une démocratie ouverte – peut-être trop ? – aux influences extérieures et au dialogue avec l’étranger. Bref une logique politique où les intérêts nationaux, toujours bien vivants, sont quotidiennement relativisés – même s’ils reviennent à la charge en temps de crise.

En Hongrie, en Pologne, en Slovaquie, émerge une autre démarche, pas si éloignée de la « démocratie souveraine » à la Poutine. Exaltation non d’intérêts nationaux mais d’énoncés nationalistes. Invocation de l’autorité comme référence centrale, et contre la séparation des pouvoirs. Mise en place de changements politiques qui ne se vivent plus comme relatifs mais comme des basculements. Invocation des « valeurs » historiques ou religieuses contre des décadences dont l’Union européenne serait le vecteur... Les explications de tels glissements sont multiples : héritage de trop longues clôtures, absence de culture démocratique au xxe siècle, transition mal structurée par des partis inadaptés, violence des chocs économiques aux effets générationnels contradictoires… On plaidera aussi que les sociétés de l’Ouest européen ont leurs propres dérives populistes. Il n’en reste pas moins que les logiques politiques devenues majoritaires dans plusieurs pays de l’Est s’opposent point par point à la culture de l’intégration européenne, qui prône l’affaiblissement des nationalismes, l’extension du compromis, la sécularisation des valeurs, l’échange avec tous les environnements du Vieux Continent.

Une division majeure pour l’UE ?

D’où deux autres questions. Quel est désormais le degré de divergence des cultures politiques, et cette divergence est-elle compatible avec l’intégration européenne ? Qu’on le reconnaisse ou non, la construction européenne est bien une intégration. Non au sens et au degré fusionnels des fédéralistes ; mais au sens d’une progression constante dans le partage des cadres de référence et des pratiques (l’union « toujours plus étroite » dont ne veulent pas les Britanniques).

L’actuelle crise migratoire en Europe a été l’occasion, pour plusieurs des pays de l’Est de l’UE, d’une quasi-rupture avec ces références et pratiques de l’Union : refus global de l’idée de solidarité en la matière (une solidarité tant invoquée sur d’autres thèmes), décisions unilatérales (même s’ils ne sont pas les seuls à agir ainsi), invocation d’arguments historiques et culturels pour rejeter les migrants (parfois à la limite du culturalisme, voire du racisme), réanimation à la hâte du sous-bloc Visegrad pour soutenir ces positions. Plus largement, tout se passe comme si l’affirmation de ces pays dans l’Union se faisait désormais, sans souci donc du « juste retour » de la solidarité, contre l’idée d’un rapprochement continu, à quoi se substitue une vision purement contractuelle de la construction européenne. La Pologne peut bien s’opposer au Royaume-Uni à propos des travailleurs détachés dans la négociation ouverte autour du Brexit. En réalité, Varsovie n’est pas loin de Londres, qui voit l’UE comme régie par de simples contrats entre États, et non organisée par un projet commun contrebalançant les irréductibles égoïsmes d’États par la solidarité collective.

Vers une nouvelle guerre froide ?

Dans la crise ukrainienne, les Européens ont été comme tels peu présents, hors vote des sanctions, et ont surtout manifesté leurs divisions. Les Européens de l’Est sont aussi divisés. Mais pour un Orban lorgnant vers Moscou, la plupart des pays de la région appellent au renforcement des défenses de l’Alliance, le plus à l’est possible. C’est au premier chef le cas de la Pologne. On comprend que, pour les Polonais ou les Baltes, la mémoire historique se renforce des provocations actuelles de Moscou – manœuvres proches, tests des systèmes d’alerte aériens ou maritimes… Mais bien au-delà des appels à la solidarité atlantique, c’est à une véritable résurrection des discours de guerre froide que l’on assiste. Dans la foulée d’une dénonciation de l’appétit global de puissance de Moscou, se profile la demande de stationnements permanents de troupes de l’Alliance, ou même d’une dévolution des pouvoirs d’engagement à ses autorités militaires, au prétexte de parer à une attaque surprise.

Ces demandes sont militairement et stratégiquement contestables. Les renforcements du dispositif militaire décidés par les derniers sommets de l’Alliance sont déjà largement entrés en vigueur. Les demandes supplémentaires semblent ignorer des questions simples. Quel intérêt stratégique pousserait Moscou à attaquer un territoire couvert par le traité de Washington ? Moscou penserait-elle que son propre progrès militaire annule la massive prééminence de l’OTAN sur le continent ? Plus largement, est-il raisonnable de se laisser guider par le slogan d’une «nouvelle guerre froide » ? La vraie guerre froide fut un affrontement global, planétaire, avec des moyens politiques et militaires eux aussi globaux et planétaires. En est-on là, alors que les principales puissances occidentales manœuvrent avec Moscou au Proche-Orient ?

***

On peut entendre les alarmes. Mais aussi regretter le particularisme régional qui s’affirme contre les analyses des autres : l’ignorance des références politiques de la démocratie européenne, le blocage des propositions communes en matière de migrations et d’asile, la réactivation du fantôme de la guerre froide.

D’où trois hypothèses. Le malaise pourrait être passager, s’expliquer par la dureté des temps ; les positions de l’Est ne différeraient de celles de l’Ouest de l’Europe qu’à raison des héritages et des cultures politiques. Ou, deuxième hypothèse, ce malaise renvoie à quelque chose de plus spécifique, prélude à une particularisation des sociétés de l’Est de l’Europe, donc à une division en blocs de l’Union européenne. Ou alors les pays de l’Est européen sont notre avant-garde, expriment ce que les Européens n’osent pas encore tous dire, dans un glissement autoritaire général de nos sociétés politiques, et une brutalisation aggravée des relations internationales.

Dans la première hypothèse, le maintien de l’Union européenne dans une logique proche de celle qui l’a animée jusqu’à aujourd’hui est imaginable. Dans les deux dernières elle se défait. Plus ou moins vite.

https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/actuelles_david_inquietudes_a_lest.pdf

Partager cet article

La planification d’une déportation de masse : Chronique de « l’ensauvagement » de l’UE

Publié le par Mahi Ahmed

La planification d’une déportation de masse : Chronique de « l’ensauvagement » de l’UE

Saïd Bouamama

7 avril 2016

Dans un silence médiatique et politique assourdissant, les premiers bateaux transportant plusieurs centaines de réfugiés ont commencé la mise en pratique de la plus importante déportation de masse en Europe occidentale depuis la seconde guerre mondiale. Il s’agit ni plus ni moins que d’un nouveau crime historique de l’Union Européenne.Que celui-ci soit légal (en vertu de l’accord signé avec la Turquie) ne change bien entendu rien à son caractère violent et attentatoire aux droits humains. Nous avons affaire ici à un nouveau palier de « l’ensauvagement » de l’Europe riche pour paraphraser Aimé Césaire. Aux portes de cette Europe se multiplient et se multiplieront les camps financés par l’Union Européenne et gérés par Le grand démocrate Erdogan.

L’accord avec Ankara : Une marchandisation des réfugiés

Lundi 4 avril, 202 réfugiés quittent contre leur grè les îles grecques de Lesbios et Chios et sont débarqués dans le port turc de Dikili. La composition du groupe est un véritable panorama de la misère et de l’injustice mondiale actuelle : Pakistan, Afghanistan, Congo, Sri Lanka, Bangladesh, Inde, Irak, Somali, Côte d’Ivoire, Syrie. Cette première déportation en annonce de nombreuses autres en vertu de l’accord signé entre la Turquie et l’Union Européenne le 18 mars 2016. Rarement un accord n’a été mis en application aussi rapidement : dès le 20 mars la frontière entre la Turquie et la Grèce est fermée, c’est-à-dire que désormais les nouveaux réfugiés peuvent être directement refoulés vers la Turquie ; quinze jours après débute la première déportation. Il est vrai en revanche que la conclusion de l’accord a été longue du fait du marchandage sur les vies humaines qui a caractérisé les négociations.

Du côté de l’Union Européenne l’enjeu est de sous-traiter ou d’externaliser la politique de refoulement et de répression des réfugiés. Une telle pratique n’est pas nouvelle. Elle est au cœur des accords qu’impose l’Union Européenne aux pays africains pour faire de ceux-ci des gardes-chiourmes frontaliers (i). Elle est la mission première de l’agence FRONTEX consistant à « délocaliser peu à peu les frontières extérieures de l’UE vers l’Est et vers le Sud pour « mieux repousser les migrants (ii) » ». Tout en continuant ses politiques de pillages et de guerres, l’Union Européenne se dédouane ainsi des conséquences de sa politique étrangère impérialiste.

Du côté turc l’enjeu est également de taille. Les rares couvertures médiatiques de l’accord insistent sur l’aide de 6 milliards d’euros accordée à la Turquie pour cette sale besogne. Or cette aide n’est que l’arbre qui cache la forêt. Elle n’est ni scandaleuse, ni démesurée au regard ce que signifierait un accueil digne de cette « misère du monde » produite par las Etats riches. En revanche, d’autres parties de l’accord sont étrangement passées sous silence. En premier lieu la Turquie se voit attribuer le label de « pays sûr » c’est-à-dire répondant aux critères de protection des réfugiés liés au droit d’asile. Voici ce qu’en pense Jean-François Dubost, un juriste d’Amnesty International :

"Cet accord marchande les réfugiés […] Il suppose que la Turquie est un pays sûr pour les réfugiés. Or nous n’avons de cesse de montrer, preuves à l’appui, que la Turquie refoule les réfugiés vers l’Afghanistan et la Syrie de façon assez massive […] Vraisemblablement, ces personnes ne resteront pas en Turquie parce que les conditions de protection n’y sont pas réunies. Elles vont donc chercher de nouvelles routes, plus dangereuses. On peut penser peut-être à des départs, à nouveau, depuis la Libye (iii)"

En second lieu la Turquie se voit offrir ainsi blanc-seing pour la « gestion de la question kurde ». La chancelière Merkel le révèle quelques jours avant la signature de l’accord en soulignant qu’ « Il va de soi que face à la Turquie nous devons mettre en avant nos convictions sur la protection de la liberté de la presse ou le traitement des Kurdes (iv) ». Rarement une hypocrisie a été aussi grande, quand on sait que l’instauration du couvre-feu dans plusieurs régions kurdes du sud-est du pays a fait déjà des centaines de victimes majoritairement civiles. Les deux vice-présidents du Parti Démocratique des Peuples (HDP) résument comme suit la signification de l’accord de déportation :

« Il s’agit d’un marchandage sur le dos des réfugiés. L’Europe ferme volontairement les yeux devant la violation des droits de l’homme en Turquie (v). »

Plusieurs associations humanitaires ont refusé d’accompagner l’accord qu’elles estiment contradictoire avec les lois internationales du droit d’asile. Medecins Sans Frontières a décidé de suspendre ses activités sur les îles de Lesbos et de Samos en Grèce pour ne pas être complice de l’accord. Sa conseillère en affaire humanitaire, Aurélie Ponthieu explique cette décision comme suit :

« Ces calculs grossiers réduisent les individus à de simples chiffres, leur retirent tout traitement humain et droit d’asile. Ces gens ne sont pas des chiffres ; ce sont des femmes, des enfants, des familles. Environ 88% des personnes qui empruntent cette route sont en quête de sécurité en Europe, et plus de la moitié d’entre eux sont des femmes et des enfants. Ils devraient être traités humainement et dignement (vi). »

Marie Elisabeth Ingres, chef de mission pour la Grèce de cette ONG est encore plus explicite. « Nous refusons de prendre part, précise-t-elle, à un système qui bafoue les besoins humanitaires des demandeurs d’asile […] Nous ne laisserons pas notre aide être instrumentalisée en faveur de déportation de masse (vii) ».

Le son de cloche est identique pour l’International Rescue Committee et le Conseil norvégien (viii) pour les réfugiés. Même l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) refuse de s’impliquer dans ce qu’elle caractérise comme une mise en « détention des réfugiés ».

Les réfugiés sont lucides sur le sort qui leur est réservé : mardi 22 mars, 4 jours après la signature de l’accord un réfugié désespéré s’immole par le feu dans le camp d’Indomeni à la frontière entre la Grèce et la Macédoine pour protester contre cette situation de parcage à la frontière dans des conditions inhumaines.

Comment simplement penser qu’une Turquie qui accueille déjà 3 millions de réfugiés puisse en accueillir des dizaines de milliers supplémentaires dans des conditions dignes ? La vérité crue s’impose : l’accueil sera inévitablement une détention de masse dans des camps sous surveillance militaire. Les victimes de nos guerres et de nos pillages sont ainsi transformées en coupables à surveiller et à enfermer. Les camps de la honte font désormais partis du paysage légal de la grande Europe.

La construction médiatique de l’indifférence publique

La photo du petit Aylan Kurdi, un enfant syrien de 3 ans échoué sur la plage de Bodrum, était à la une de tous les journaux européens le 3 septembre dernier. Le quotidien espagnol El Pais titrait en Une : « l’image qui ébranle toute l’Europe ». De nombreuses manifestations spontanées dans plusieurs pays d’Europe semblaient souligner une prise de conscience de l’opinion publique que le quotidien britannique « The Independent » résumait comme suit : « Si les images, incroyablement bouleversantes, du corps d’un enfant syrien échoué sur une plage ne conduisent pas l’Europe à changer d’attitude par rapport aux réfugiés, qu’est-ce qui pourra le faire ? (ix) »

A peine 6 mois plus tard l’accord de la honte est signé dans une indifférence générale pour le mieux et avec une approbation portant un soulagement pour le pire. Entre temps la couverture médiatique de la question a été marquée par trois discours significatifs : celui de l’invasion, de l’infiltration terroriste et celui des violences sexistes.

La multiplication des images chocs sans explications accompagnatrices et mélangeant allègrement les lieux et les circonstances est la forme dominante de la couverture médiatique de la figure du réfugié : train pris d’assaut par plusieurs milliers de réfugiés en Hongrie, longues files se dirigeant vers la frontière serbe, camps surchargés aux différentes frontières, etc. Toutes ces images accréditent l’idée d’une invasion massive menaçant l’Europe. Une nouvelle fois, le discours médiatique présente des résultats (concentrations aux frontières, tentatives désespérées de franchir des barbelés) sans en souligner les causes : les politiques de fermeture des frontières faisant effet d’accumulation aux points de passage.

Une telle couverture médiatique n’est pas nouvelle mais elle a pris ces derniers mois une dimension anxiogène du fait de sa quotidienneté. Déjà fin 2015 un rapport du Réseau du journalisme éthique (Ethical Journalism Network) concernant 14 pays européens résume cette couverture comme se réalisant avec « un langage détaché et des discours sur des invasions ». Le rapport souligne également que la reprise sans déconstruction des réactions racistes de différents dirigeants et hommes politiques européens a également contribué à accréditer l’idée d’une invasion. Enfin il mentionne l’usage immodéré des hyperboles qui renforce encore le climat anxiogène de la couverture médiatique (x).

Les chiffres pour leur part révèlent une toute autre réalité. Si effectivement près de 5 millions de Syriens ont été contraints de fuir la guerre depuis 2011, ils sont essentiellement réfugiés en Turquie (2.7 millions) et au Liban (1 million). La France pour sa part a « généreusement » accueillis 10 000 syriens depuis 2011 selon les chiffres de l’OFPRA. Quant à la dernière arrivée massive de ces derniers mois, l’Organisation Internationale pour les Migrants (OIM) le Haut-Commissariat pour les Réfugiés de l’ONU (HCR) l’évalue à 1 005 504 personnes pour l’ensemble de l’Europe pour l’année 2015 (xi).

La situation n’est pas étonnante au regard des données disponibles sur l’ensemble des réfugiés au niveau mondial. Elle se résume comme suit : la quasi-totalité des réfugiés sont accueillis par des pays pauvres. Argumentant la nécessité d’une répartition plus équitable des réfugiés, le haut-commissaire aux réfugiés des Nations-Unies Filippo Grandi utilise l’image suivante : « Si l’Europe devait accueillir le même pourcentage de réfugiés que le Liban par rapport à sa population, il faudrait qu’elle héberge 100 millions de réfugiés (xii). »

Non seulement il n’y a aucun danger d’invasion, mais l’Europe est à la fois par ses politiques économiques et militaires une des principales causes des exils forcés et une des régions les moins accueillantes du monde. Contribuer fortement à produire la misère du monde en refusant de l’accueillir ensuite, telle est la réalité de l’Union Européenne.

Le discours de l’invasion est complété par celui du danger terroriste. Il a suffi qu’un des auteurs des attentats du 13 novembre soit passé par la frontière grecque en se présentant comme réfugié syrien pour que se développe une campagne sur le « danger terroriste » nécessitant une fermeture encore plus drastique des frontières aux réfugiés. Un tel amalgame est logique avec l’analyse erronée du terrorisme comme issu uniquement d’un « virus extérieur ». Il occulte que la grande majorité des « terroristes » agissant en Europe sont européens et sont une production de nos sociétés européennes, de leurs inégalités, de leurs discriminations, de leur islamophobie et de leurs humiliations. C’est ce que reconnaît le coordinateur pour la lutte contre le terrorisme depuis 2007, Gilles de Kerchove :

« Daesh ou Al-Qaïda n’ont pas besoin d’envoyer leurs membres dans la masse des demandeurs d’asile. Il existe en effet un réservoir de personnes qui sont nées en Europe, qui n’ont pas de contacts avec les organisations terroristes et ne voyagent pas, mais se sont radicalisées sur Internet. […] Malheureusement, cinq mille citoyens européens au moins ont pris la route de la Syrie et de l’Irak. Certains d’entre eux n’avaient pas été identifiés par nos services de sécurité. Donc, si j’étais un dirigeant de Daesh, je préfèrerais choisir un combattant étranger français, belge ou néerlandais pourvu de papiers en règles, et le renvoyer en Europe après l’avoir entraîné. Pourquoi voudrais-je mêler mes hommes aux demandeurs d’asile ? (xiii) »

Malgré cette évidence logique toutes les grandes chaînes télévisuels et toutes les radios importantes ont programmés des émissions et des débats où pseudos experts et autres spécialistes sont venus discourir des liens entre la « crise des réfugiés » et le « terrorisme », de la « stratégie d’infiltration des réfugiés de Daesh », etc. Le 23 novembre France Culture diffuse une émission intitulée « la crise des réfugiés à l’ombre du terrorisme ».

Le 7 décembre le journaliste Matin Buxant de BEL RTL pose la question significative suivante au secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration Belge, Theo Francken : « il y a quand même des faisceaux d’indications qui tentent à prouver que les réseaux terroristes utilisent les filières de réfugiés pour venir en Europe. Qu’est-ce qu’on fait par rapport à cela ? ».

Des « faisceaux d’indications » rien de moins ! Le 24 février 2016 c’est au tour de Kamal Redouani de déclarer sur TF1/LCI de déclarer que le lien entre terrorisme et réfugiés est une « réalité » même si ajoute-t-il « il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier ». Nous sommes bien dans une logique de diffusion d’amalgames et de rumeurs indépendantes des faits réels (un seul cas réellement objectivé). Une nouvelle fois l’émotion et l’inquiétude liées aux attentats ont été utilisées à des fins d’audimat. C’est ce que résume le journaliste Bulgare Boyko Vassilev en soulignant la tendance grandissante des médias à oublier « les faits et la réalité » :

« Nous sommes devenus à l’aide des réseaux sociaux très agressifs, nous sommes prêts à tout commenter en oubliant dans cet élan les faits et la réalité. Il y a trop d’émotions et pas assez de bon sens et de raison. Je n’ai rien contre la liberté d’expression, mais où sont les reportages, où sont les enquêtes, où sont les faits ? Nous réagissons très vite et très facilement, nous sacrifions notre travail à la médiamétrie et aux taux d’audience, nous voulons qu’on nous aime, mais le journalisme c’est autre chose. Le journalisme c’est de défier les stéréotypes, les clichés, se dresser contre l’opinion générale, c’est chercher les faits, les révéler et essayer de prouver sa propre thèse (xiv). »

Aux discours sur l’invasion et sur la menace terroriste s’est ajouté un troisième volet toujours aussi anxiogène : celui des agressions sexuelles. A l’occasion des festivités du réveillon des violences sexuelles sont faites à de nombreuses femmes. Des policiers déclarent anonymement à la presse qu’elles sont le fait de « réfugiés » et immédiatement toute la presse européenne diffuse et commente cette « information ».

Les analyses sont massivement culturalistes fait remarquer Hanane Karimi : « Les traitements médiatique et politique des événements de Cologne démontrent la manière dont les déviances des non-blancs sont directement interprétées en termes de culture (xv). » Ces agressions s’expliqueraient par la culture machiste et patriarcale des réfugiés. Six semaines après les faits le procureur de Cologne rend public les résultats de l’enquête : 3 des agresseurs sur 58 sont des réfugiés. Peu importe le mal est fait et la rumeur circule.

La construction d’un climat anxiogène à propos des réfugiés sous la forme de l’invasion, de la menace terroriste et de l’agression sexuelle dans une société taraudée par l’inquiétude pour l’avenir et la fragilisation sociale du fait des politiques d’austérité ne peut avoir comme conséquence que le développement du racisme pour le pire et de l’indifférence pour le mieux. L’accord de la Honte signé entre l’Union Européenne et la Turquie s’appuie sur cette indifférence médiatiquement et politiquement construite. Il a comme conséquence logique inévitable : la banalisation des rafles et des camps c’est-à-dire un « ensauvagement de l’Europe ».

Notes :

(i) Echanges et partenariats, Frontex et l’externalisation des contrôles migratoires. L’exemple de la coopération avec les Etats africains, http://emi-cfd.com/echanges-partena..., consulté le 6 avril à 10 heures.

(ii) Claire Rodier, Des frontières et des hommes, http://www.migreurop.org/article158..., consulté le 6 avril à 10 h 45 ;

(iii) Jean-François Dubost, Amnesty International, France-Info, 4 avril 2006, http://www.franceinfo.fr/fil-info/a..., consulté le 6 avril à 11 h 15.

(iv) Cécile Ducourtieux, L’accord de renvoi des réfugiés en Turquie toujours contesté, Le Monde du 17 mars 2016.

(v)Ragip Duran, Migrants : l’opposition turque outrée par l’accord avec l’UE, Libération du 18 mars 2016.

(vi) Aurélie Ponthieu, Accord UE-Turquie, réduire les vies des réfugiés à de simples chiffres, http://www.msf.fr/actualite/article..., consulté le 6 avril à 12 h 30 ;

(vii) Chloé Dubois, Les ONG ne seront pas « complices » de l’accord UE-Turquie, http://www.politis.fr/articles/2016..., consulté le 6 avril 2016.

(vii) Réfugiés : des ONG refusent de cautionner l’accord UE-Turquie, L’Humanité du 23 mars 2016.

(ix) The independent du 3 septembre 2015.

(x) Ethical Journalism Network, Report on media and the global migration and refugee crisis, décembre 2015.

(xi) Le Monde du 22 décembre 2015.

(xii) Filippo Grandi, Il faut une répartition équitable des réfugiés, http://www.24heures.ch/monde/Il-fau..., consulté à 16 h 00.

(xiii) Gilles de Kerchove, Daech ou Al-Qaïda n’ont pas besoin de faire passer des terroristes parmi les réfugiés, https://www.euractiv.fr/section/jus..., consulté le 6 avril à 17 h 30.

(xiv) Boyko Vassilev, Médias et réfugiés : halte aux clichés et au prêt-à-parler !, http://bnr.bg/fr/post/100676931/med..., consulté le 6 avril à 19 h 00 ;

(xv) Hanane Karimi, De la banalité du sexisme et du racisme, Retour sur les événements de Cologne et leur traitement médiatique, http://lmsi.net/De-la-banalite-du-s..., consulté le 6 avril 2016 à 20 h 00.

Source : Investig’Action

Partager cet article

Le discours sur les réfugiés syriens : un analyseur

Publié le par Mahi Ahmed

Le discours sur les réfugiés syriens : un analyseur

Saïd Bouamama

4 avril 2016

Investig'Action vous invite à lire ou relire cet article de Said Bouamama sur le drame des réfugiés

Dans un article intitulé « Le mur meurtrier de la méditerranée : l’assassinat institutionnel de masse de l’Union Européenne », publié sur ce site le 21 mars dernier, nous mettions en évidence la responsabilité de l’UE dans les milliers de morts chaque année en méditerranée dans des tentatives désespérées de fuir la misère et la guerre. Depuis la publication, le 2 septembre, par la presse turque et britannique de la photo d’un enfant de 3 ans mort sur une plage de Bodrum au sud de la Turquie, une vaste campagne médiatique présente une autre image de l’Union Européenne en général et de la France en particulier. Nous nous serions donc trompés ou un changement radical d’attitude et de politique serait survenu. A moins que nous ne soyons une nouvelle fois devant l’instrumentalisation politique d’un drame humain pour justifier une nouvelle intervention militaire. Les diverses réactions politiques et médiatiques à l’arrivée de ces réfugiés sont par ailleurs un excellent analyseur politique de notre société, de ses politiques et de ses médias.

Une « cécité » volontaire

A écouter nos politiques et nos médias, la découverte du corps du petit Aylan aurait mis en évidence l’ampleur du drame vécu par le peuple syrien. Ainsi donc ni les médias et leurs multiples spécialistes et experts, ni les gouvernements européens et leurs services de renseignements n’avaient auparavant mesurés l’ampleur du drame. Aucun ne pouvait imaginer que des enfants étaient victimes des guerres qui déchirent l’Irak et la Syrie. Cet aveu implicite d’une cécité politique et médiatique ne tient pas. Si cécité il y a, elle est volontaire comme en témoigne les sonnettes d’alarme qui ont été soigneusement tues par l’essentiel des grands médias et la majorité de la classe politique. Ainsi par exemple le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de l’ONU souligne dans son communiqué de presse du 9 juillet 2015 que nous sommes en présence de « la plus importante population de réfugiés générée par un seul conflit en une génération. Cette population a besoin d’un soutien de la part du reste du monde mais, au lieu de cela, elle vit dans des conditions désastreuses et s’enfonce dans la pauvreté(1). »

Le même communiqué avance les chiffres suivants : 4 013 000 réfugiés dans les pays voisins de la Syrie (1 805 255 réfugiés syriens en Turquie, 249 726 en Iraq, 629 128 en Jordanie, 132 375 en Egypte, 1 172 753 au Liban et 24 055 en Afrique du Nord) et au moins 7,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur de la Syrie. Enfin le communiqué du HCR rappelle le caractère prévisible de l’augmentation du nombre de réfugiés syriens après cinq ans de guerre totale : « Le cap des quatre millions survient à peine 10 mois après que celui des trois millions ait été atteint. Au rythme actuel, le HCR prévoit que le chiffre d’environ 4,27 millions pourrait être atteint d’ici la fin 2015(2). » D’autres données du HCR mettent en exergue la hausse exponentielle du nombre de réfugiés : 92814 en juillet 2012, 1 512 160 en juillet 2013, 2 835 736 en juillet 2014, 4 094 091 en juillet 2015(3).

Tout le monde savait. Journalistes comme leaders politiques étaient au courant. Les classes dominantes d’Europe et des États-Unis espéraient simplement une nouvelle fois cantonner les réfugiés dans les pays voisins. C’est d’ailleurs ce qu’ils font classiquement pour tous les autres conflits qu’ils suscitent pour le contrôle du gaz, du pétrole et des minerais stratégiques. Ainsi en 2000, les seize millions de réfugiés reconnus par le HCR se répartissent comme suit : « Sur les 16 millions de réfugiés, 3,6 millions se trouvaient en Afrique, 9,1 en Asie, 2,3 en Europe et 0,6 en Amérique du Nord, et le reste en Amérique Latine et en Australie(4). » Terminons avec les données quantitatives en donnant un dernier chiffre du HCR pour l’année 2013 : les pays industrialisés n’accueillent que 14 % de l’ensemble des réfugiés(5).

Il s’agit clairement de cantonner la misère du monde produite par les politiques économiques des grandes puissances impérialistes d’une part et par les guerres pour le contrôle des matières premières d’autre part, à la périphérie des pays riches. Nous sommes en présence d’une des multiples déclinaisons de l’ultralibéralisme : privatiser les gains et socialiser les pertes et/ou les coûts.

Les hypocrites reconvertis

Nous avons assisté dans la semaine qui a suivi la diffusion de la photo du cadavre du petit Aylan à de subites reconversions à l’humanisme. Ainsi par exemple le député de droite des Alpes Maritimes Eric Ciotti écrit sur son compte Twitter dès le 3 septembre : « Image d’horreur insoutenable que celle d’une enfance sacrifiée. Indignation et écœurement face à l’inaction intolérable de la communauté internationale ». Le même estimait il y a à peine un mois, le 10 août, que « l’Union européenne doit engager sans plus attendre des opérations militaires visant à détruire les filières de passeurs à la source et créer des centres de rétention pour migrants dans les pays d’entrée en Europe(6) ».

Au PS la reconversion est tout aussi radicale. François Hollande annonçait lors du sommet européen extraordinaire sur le drame des migrants en Méditerranée, le 23 avril dernier, son intention de proposer une résolution à l’ONU pour détruire les bateaux des trafiquants. On se demande au passage comment les soldats chargés de cette tâche reconnaîtront les bateaux concernés. Il considère maintenant que l’accueil des réfugiés syriens « C’est le devoir de la France, où le droit d’asile fait partie intégrante de son âme, de sa chair(7)". Après « l’esprit du 11 janvier » nous avons maintenant « l’âme et la chair de de la France ».

De nombreux médias ont repris ce mythe d’une France qui a toujours été ouverte aux opprimés du monde. S’il est indéniable que des militants et/ou des citoyens ont été accueillis en France dans le passé, il est en revanche mensonger de présenter ce fait comme massif, constant et intégré à « l’âme et la chair » du pays. Nous commençons à avoir l’habitude de ces envolées lyriques visant à écrire un roman national idéologique masquant la réalité historique contradictoire. En janvier 2015 la liberté d’expression était présentée comme une constante française occultant en passant les multiples interdictions des journaux, revues et livres qui s’exprimaient contre la guerre d’Algérie. En 2004 lors du vote de la loi sur le foulard à l’école c’est l’égalité entre les sexes qui est présentée comme une constante française occultant en même temps les inégalités présentes et les combats que les militantes féministes ont dut mener pour diminuer les inégalités réelles.

Certains médias ont même osé citer l’exemple des républicains espagnols fuyant le fascisme de Franco. Il n’est pas inutile de rappeler les conditions de cet accueil. Voici ce qu’en dit l’historien Marc Ferro :

Dès 1937, des réfugiés basques affluent, des instructions sont là, qui très vite, oublient les soucis humanitaires des premières semaines. On les fait retourner en Espagne par les Pyrénées orientales. (…). Dès l’automne 1937, Marx Dormoy, ministre de l’intérieur d’un gouvernement Front populaire, demande à la police d’établir un « barrage infranchissable » … Surtout, on montre le peu d’empressement des populations d’accueil à aider les réfugiés, souvent choquées par la passion politique de leurs hôtes(8)

Plusieurs centaines de milliers de républicains furent « accueillis » dans des camps qu’ils durent eux-même construire. Les familles étaient séparées et les camps étaient entourés de barbelés et surveillés par des gardes mobiles. Les français qui voulaient les aider étaient contraints de jeter nourritures et habits au-dessus des barbelés.

Il n’y a aucune « âme et chair » française qui comporterait comme caractéristique essentielle l’humanisme et l’accueil des persécutés. Il n’y a également aucune reconversion à propos des réfugiés mais simplement des « reconversions hypocrites » mises en scènes médiatiquement à des fins d’instrumentalisation de l’émotion de l’opinion publique.

Le discours sur le tri

A part le Front National qui propose de « ne plus accueillir personne(9) », le consensus sur « l’âme et la chair » de la France réunit désormais la droite et partie importante de la « gauche ». Le second trait du consensus porte sur la nécessité du « tri » entre « réfugiés légitimes » et « réfugiés illégitimes », entre « vrais réfugiés » et « faux réfugiés ». Les propositions fusent et constituent un excellent analyseur de notre société, de sa classe politique et de ses médias lourds.

Le maire de Roanne, Yves Nicolin propose que le tri se fasse sur une base religieuse :

Si la France décide d’accueillir sur son sol un certain nombre de familles, et qu’elle décide de les intégrer, c’est-à-dire de leur donner des papiers, et bien la ville de Roanne, je pense, pourra jouer ce rôle-là, accueillir peut-être une dizaine de familles mais à la condition qu’il soit bien question de réfugiés Chrétiens qui sont persécutés parce que Chrétien en Syrie par Daesh (…) Ce que je souhaite c’est qu’on puisse avoir l’absolue certitude que ce ne sont pas des terroristes déguisés. C’est la raison pour laquelle je pense que demander à ce que ce soit des Chrétiens peur représenter une garantie suffisante(10)

Il est suivi dans cette proposition par Gérard Dézempte maire Charvieu-Chavagneux et par Damien Meslot maire de Belfort. Après l’étoile jaune permettant de distinguer les juifs dans le passé, il faudrait donc faire porter à l’avenir un croissant vert pour éviter les fraudes à l’asile politique. Ces positions sont certes marginales mais suffisent à souligner la banalisation de l’islamophobie en France. Elles indiquent qu’un verrou a sauté en matière d’islamophobie et que celle-ci fait désormais partie de la sphère du « légitime » dans le débat politique.

Mais le critère de « tri » le plus largement partagé et mentionné est celui de la différence entre « migrants » et « réfugiés ». De nombreux journalistes prennent un ton docte pour nous expliquer cette différence entre les uns qui seraient « économiques » et les autres qui seraient « politiques ». L’accueil des uns serait impossible et exigerait de la fermeté alors que l’accueil des autres serait nécessaire et exigerait de la solidarité. La distinction entre « réfugiés » et « migrants » est même présentée par un journaliste de Libération de la manière suivante :

La crise humanitaire actuelle est traitée comme une aggravation, certes spectaculaire, mais une simple aggravation d’une « vague migratoire » qui, depuis des années, vient s’échouer sur les côtes européennes, aujourd’hui italiennes et grecques, hier espagnoles. Ce n’est pas un hasard si on parle de « migrants » ou de « clandestins » et non de « réfugiés ». Au fond, pour les Français, Aylan n’est qu’une victime de plus de cette « misère du monde » attirée par l’eldorado européen. Ces masses indifférenciées qui forcent nos frontières au péril de leur vie, et c’est le discours du Front national, ne sont que des « migrants-immigrés » venant au mieux voler le pain des Français, au pire importer le jihad. Le mot « migrant » est un cache-sexe sémantique qui permet de nier la spécificité du drame humain qui se joue à nos frontières, un mot connoté négativement : après tout, dans « immigrant », n’y a-t-il pas « migrant » ? Or, l’immense majorité de ceux qui cherchent à se rendre en Europe n’auraient jamais songé, il y a quelques années, à quitter leur pays : ils ne « migrent » que parce qu’ils fuient la guerre, les massacres, les persécutions, les viols, les tortures, la mort(11).

Nous partageons le souci de ce journaliste d’une prise de mesure de l’urgence de la situation et de l’ampleur du drame. Cependant cette urgence ne doit pas nous faire oublier la communauté des causes et des responsabilités conduisant à l’émigration dite « économique » et à l’exil politique. Les mêmes puissances de l’OTAN imposent des règles économiques mondiales qui appauvrissent les plus pauvres les contraignant ainsi à l’émigration et interviennent militairement pour le contrôle des matières premières produisant systématiquement des drames humanitaires contraignant à la fuite des millions de personnes : Irak, Afghanistan, Libye, etc. Comme pour les réfugiés, les émigrés dits « économiques » n’auraient jamais songé, il y a quelques années, à quitter leur pays. L’insistance du gouvernement comme de l’opposition sur la distinction entre ces deux catégories de victimes n’a qu’un objectif : justifier le refus de séjour pour les émigrés économiques et même pour les réfugiés ne relevant pas des zones arbitrairement choisies par les pays riches comme étant dangereuses.

Il est vrai qu’une nouvelle fois les reportages et discours médiatiques ont été centrés sur les conséquences de la situation et non sur les causes. Tout se passe comme si brusquement nous étions en présence d’une tornade imprévisible et non face aux résultats prévisibles des déstabilisations stratégiques dans lesquelles nos gouvernants ont une responsabilité majeure. Le même silence sur les causes aboutit consciemment ou non à masquer la responsabilité des pétromonarchies dans l’offensive de Daesh. Il est vrai que celles-ci sont des amis de l’Europe et des États-Unis. Il conduit consciemment ou non à masquer la responsabilité de la Turquie dans l’offensive de Daesh par la guerre qu’elle mène contre les résistants kurdes. Il est vrai que la Turquie est membre de l’OTAN. Mais le discours médiatique se caractérise également par un autre silence assourdissant : celui concernant le massacre que l’armée Saoudienne et les armées des émirats commettent chaque jour au Yemen contre une révolte populaire. Il est vrai que ce sont « nos » alliés.

Si les propositions de tri entre réfugiés chrétiens et réfugiés musulmans révèlent l’enracinement de l’islamophobie, celle entre émigrés économiques et réfugiés politiques révèlent la campagne consensuelle (consciente ou non, le résultat est le même) visant à masquer les causes des crises qui secouent notre monde.

Une logique coloniale

Le discours sur le tri conduit inévitablement à des propositions de dispositifs. Il est donc proposé à droite comme à gauche de multiplier les centre de tri ou « hotspot ». En bonne logique coloniale, il est proposé d’installer ces nouveaux centres dans les pays méditerranéens et en Afrique même. Il s’agit ni plus ni moins que d’externaliser le « sale boulot » pour qu’il demeure invisible. Le fait que des pays membres de l’Union européenne soient concernés souligne simplement que la logique coloniale s’étend au sein même de l’Europe. La dernière « crise grecque » et son dénouement illustre que ce pays est traité comme le sont les anciennes colonies c’est-à-dire avec la même logique de mise en dépendance et de pillage.

Ces centres de tri existent déjà comme par exemple à Pozzallo en Italie. Il est géré par Frontex (l’agence européenne en charge des frontières(12)). Le centre de Pozzalo comme les autres sont régulièrement dénoncés par des militants des droits de l’homme comme attentatoires à la dignité des personnes :

L’objectif ? Enfermer puis renvoyer les "mauvais" réfugiés chez eux, quitte à les maltraiter au passage et parfois les envoyer à la mort dans leurs pays d’origine. Ces prisons qui ne disent pas leur nom voient les policiers y utiliser la force pour obliger les réfugiés à donner leurs empreintes digitales qui sont ensuite enregistrées dans le fichier Eurodac. A Pozzallo, en octobre 2014, des récits, témoignages et enregistrements attestent des violences subies par les réfugiés dans ces centres. Plusieurs centaines de réfugiés avaient entamé une grève de la faim contre les prises d’empreintes forcées. A Pozzallo toujours, en mai 2015, des policiers utilisent des matraques électriques, notamment contre des mineurs qui refusent de donner leurs empreintes. Les policiers emploient également des techniques d’intimidation, les familles se voient menacées d’être séparées(13).

La proposition de multiplier les « Hotspot » souligne l’absence de volonté d’agir sur les causes et le choix de ne se centrer que sur la gestion des conséquences en en externalisant les tâches les plus répressives.

∞∞∞

Mais alors que signifie cette « conversion » massive de Merkel à Hollande, de Sarkozy à Valls ? Comme pour le 11 janvier, la réponse est à rechercher dans les décisions qui sont prises à l’occasion de cette mise en scène médiatique et politique d’un humanisme européen exemplaire. Si le drame de janvier a débouché sur une décision prise à la quasi-unanimité de l’assemblée nationale de poursuivre les frappes aériennes en Irak, le drame de septembre se conclut par la décision de Hollande d’entamer des frappes aériennes en Syrie. Il n’y a même plus besoin de vote désormais et le consensus dans les déclarations est frappant. A l’unanimité tous les ténors de droite et du parti socialiste se sont déclarés favorables à ces frappes.

1 [http://www.unhcr.fr/559e2ca6c.html]

2 Ibid,

3 http://data.unhcr.org/syrianrefugees/regional.php#_ga=1.59556077.1786272980.1441787559

4 Jean-Claude Chasteland , La population mondiale à l’orée du XXIème siècle, in Jean-Claude Chasteland et Jean-Claude Chesnais (coord.) , La population du monde, Les Cahiers de l’INED, n° 149, Paris, 2002, p. 57.

5 http://www.unhcr.fr/53edc9a39.html

6 http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/09/03/refugies-l-hypocrisie-d-eric-ciotti_4744749_4355770.html?xtor=SEC-33280887

7 http://www.lepoint.fr/societe/hollande-la-france-prete-a-accueillir-24-000-refugies-07-09-2015-1962619_23.php

8 Marc Ferro, Histoire de France, Odile Jacob, Paris, 2003.

9 Déclaration à l’université d’été du Front National, le 5 septembre 2015.

10 http://www.ouest-france.fr/roanne-le-maire-pret-accueillir-les-refugies-sils-sont-chretiens-3669778

11 http://www.liberation.fr/monde/2015/09/04/ne-dites-plus-migrant_1375999

12 Voir notre article de mars 2015 : https://bouamamas.wordpress.com/2015/03/22/le-mur-meurtrier-de-la-mediterranee-lassassinat-institutionnel-de-masse-de-lunion-europeenne/

13 http://www.huffingtonpost.fr/alexis-kraland/pozzallo-centre-tri-refugies_b_8089980.html

Source : Investig’Action, 11 septembre 2015

Partager cet article

L’ÉCONOMIE MAFIEUSE ET CRIMINELLE INTERNATIONALE

Publié le par Mahi Ahmed

L’ÉCONOMIE MAFIEUSE ET CRIMINELLE INTERNATIONALE

Michel Rogalski

Directeur de la revue Recherches internationales

Tout le monde l’admet. L’économie mafieuse internationale ne s’est jamais aussi bien portée qu’aujourd’hui. Rapports, travaux et révélations s’accumulent confirmant tous l’extraordinaire dynamisme de ces activités particulières ayant réussi à infiltrer des secteurs d’une extrême diversité. Ayant appris très vite à apprivoiser la mondialisation, des réseaux mafieux se sont organisés et maillent désormais la planète se jouant des frontières et des différences de législation. Ils ont su prendre comme modèle la façon dont les firmes transnationales les ont précédés en la manière.

Profitant de l’aubaine qu’a représentée l’explosion de la mondialisation libérale et financière depuis quelques décennies, ces réseaux en ont utilisé tous les rouages et en sont devenus, à travers de vastes opérations de blanchiment, des interlocuteurs quasi-officiels. Car il faut bien profiter de ce qu’a rapporté son crime et utiliser en toute légalité ce qui a été acquis illégalement. Ainsi la libéralisation financière permet aux gagnants de la dernière vague de mondialisation de se rapprocher dans un bénéfice réciproque permettant aux uns de jouir de leur forfait moyennant une dîme raisonnable et aux autres d’accroître leurs profits et de pouvoir bénéficier d’une manne douteuse qui viendra gonfler leur trésorerie déjà bien confortable. Tout cela au détriment des perdants de la mondialisation, les États et leur souveraineté, les peuples et la démocratie. N’oublions jamais que la mondialisation est devenu le processus, présenté comme naturel, qui permet de faire ailleurs, sans entrave, ce qui est devenu interdit dans son pays grâce à l’élévation d’acquis sociaux. Nombreux, hélas, sont les pays qui s’inscrivent dans ce mécanisme en valorisant les pires aspects de leur attractivité, les mettant ainsi en concurrence.

Le dernier scandale que révèle la presse mondiale et accusant le Panama de jouer un rôle pivot dans le fonctionnement de cette économie maffieuse confirme tout ce que les spécialistes avaient largement décrit. Ce scandale du « Panama papers » paraît énorme parce qu’il ne concerne qu’une seule société – la Mossack Fonseca - et que l’on sait que c’est par milliers que de telles officines prospèrent. Certains clients devant émarger à plusieurs.

L’économie criminelle gangrène tout

Peu de domaines échappent à ces activités mafieuses. Commerces et trafics illicites ont de tout temps accompagné drogues et armes et généré d’immenses profits aussitôt réinvestis et étendus à d’autres secteurs lucratifs comme l’immobilier ou le tourisme. La prostitution, dont les profits ont servi à alimenter l’argent du banditisme et des gangs, s’est organisée en réseaux internationaux pratiquant le trafic d’êtres humains. La dislocation des Balkans et les soubresauts de l’Europe de l’Est ont ainsi dynamisé les réseaux de prostitution sur le continent. Certaines zones se sont trouvé des spécialisations liées à des ressources naturelles comme l’héroïne en Asie, la cocaïne en Amérique latine, le hachich au Maghreb. D’autres ont profité de l’aubaine d’être sur des trajets utiles et ont prélevé des dîmes générant corruption et économie maffieuse. Les flux migratoires ont été immédiatement « accompagnés » de réseaux de passeurs et de fournisseurs de faux documents aussi bien durant le voyage qu’à l’arrivée. Les raretés, les réglementations, les fluctuations de prix se révèlent être des aubaines dans lesquelles s’engouffrent les trafiquants en tout genre, de métaux, d’organes humains, d’œuvres d’art. La contrefaçon est sortie de son domaine traditionnel des biens de luxe en inondant le marché de faux médicaments, causant des victimes chez les populations les plus démunies. Les grandes manifestations sportives et les grands clubs sportifs sont ouvertement suspectés de pratiques corruptives. L’informatique et les réseaux internet sont devenus des supports d’activités délictueuses dont les auteurs ont toujours un coup d’avance sur leur parade. La fraude fiscale sur les profits ou sur la TVA prospère même sur les marchés des permis négociable des émissions de gaz à effet de serre occasionnant de lourdes pertes de recettes aux États. Les paradis fiscaux sont certes de mieux en mieux recensés et cèdent peu à peu aux pressions internationales, mais restent toujours actifs au service tout à la fois des malfrats, des firmes, des banques et des États dont les plus grands protègent jalousement les leurs, les estimant nécessaires à leur prospérité économique.

Un système s’est mis en place

Toutes ces activités ont besoin pour se développer de gagner des appuis et doivent donc laisser quelques miettes de leurs profits en corrompant pour s’assurer de protections nécessaires. Cette gangrène s’est développée à l’échelle de la planète et a affecté certains États à un niveau tel que l’on peut alors parler d’une véritable osmose entre milieux mafieux et pouvoirs dès lors que nouveaux maîtres de guerre et parrains dialoguent d’égal à égal avec les responsables politiques. Cette image de marque colle à la réputation de certains pays. Au cœur même de l’Europe, le Luxembourg en a fait sa spécialisation internationale. Monsieur Jean-ClaudeJuncker, actuel président de la Commission européenne, était Premier ministre lorsque son pays s’est engagé dans cette voie en négociant des avantages fiscaux particuliers aux firmes européennes leur permettant d’échapper aux fiscalités plus élevées de leur pays d’origine – le mécanisme du « tax ruling ». Ceci s’est traduit par un manque à gagner de recettes fiscales dans des pays accusés dans le même temps de déficits budgétaires trop élevés. Partout les États et les populations souffrent de ces pratiques dont l’idéologie dominante favorise la progression et qui restent encore insuffisamment réprimées.

Le contrôle de la libéralisation de la finance qui a joué un rôle central dans la montée de ces activités mafieuses et criminelles doit constituer un levier décisif pour faire reculer ce fléau dont l’ampleur menace tout à la fois la souveraineté des États, l’exercice même de la démocratie et la morale publique. Ces scandales ne sont jamais révélés par la puissance publique. C’est parfois au détour d’une procédure de divorce que le pot aux roses est découvert. Mais c’est surtout grâce au rôle des lanceurs d’alerte que la vérité éclate. Ils doivent pouvoir bénéficier d’un statut protecteur.

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

6, av. Mathurin Moreau; 75167 Paris Cedex 19

Site : http://www.recherches-internationales.fr/

Abonnements 4 numéros par an : 55 Euros, Étranger 75 Euros

Partager cet article

Qui sera le prochain président des États-Unis ?

Publié le par Mahi Ahmed

Qui sera le prochain président des États-Unis ?

par Thierry Meyssan

Thierry Meyssan analyse ici le système politique et électoral des États-Unis. Selon lui, le seul enjeu véritable de l’élection présidentielle est le maintien au pouvoir des WASP, jamais contesté depuis la Déclaration d’indépendance. Alors que Ted Cruz et Hillary Clinton en seraient les garants, la candidature de Donald Trump annonce un chamboulement profond du système qui devrait n’intervenir qu’une fois les Anglo-Saxons devenus minoritaires dans la population.

De très nombreux candidats s’affrontent durant les primaires. Les médias ne rendent compte que des Démocrates et des Républicains, ignorant tous les autres, sachant que le système est conçu pour qu’ils ne puissent jamais gagner.

Les primaires états-uniennes offrent un spectacle désolant au cours duquel les principaux candidats semblent ne pas avoir conscience que leurs jugements à l’emporte-pièces et leurs déclarations démagogiques auront des conséquences, intérieures et extérieures, s’ils sont élus président.

Malgré les apparences, la fonction présidentielle ne dispose que de pouvoirs limités. Ainsi, il était évident pour tous que le président George W. Bush n’avait pas la capacité de gouverner et que d’autres le faisaient pour lui. De même aujourd’hui, il est évident que le président Barack Obama ne parvient pas à se faire obéir par l’ensemble de son administration. Par exemple on voit, sur le terrain en Ukraine et en Syrie, les hommes du Pentagone livrer une guerre féroce à ceux de la CIA. En réalité, le principal pouvoir de la Maison-Blanche n’est pas de commander les armées, mais bien de nommer ou de confirmer 14 000 hauts fonctionnaires —dont 6 000 lors de l’entrée en fonction du président—. Au-delà des apparences, la présidence est donc le garant du maintien au pouvoir de la classe dirigeante ; raison pour laquelle c’est cette dernière et non pas le Peuple qui fait l’élection.

Rappelons que, selon la Constitution (article 2, section 1), le président des États-Unis n’est pas élu au suffrage universel au second degré comme le prétendent des médias ignorants, mais uniquement par les 538 représentants des gouverneurs. La Constitution ne fait pas obligation aux gouverneurs de désigner des électeurs correspondant au souhait exprimé par leurs administrés lors du scrutin consultatif qui précède. Ainsi en 2000, la Cour suprême des États-Unis a refusé d’invalider les électeurs désignés par le gouverneur de Floride alors même qu’il existait un doute sur le souhait exprimé par les électeurs de cet État.

Rappelons également que les « primaires » ne sont pas organisées par les partis politiques comme en Europe, mais par les États —sous la responsabilité des gouverneurs—, chacun selon son propre système. Les primaires sont conçues pour que, in fine, les grands partis présentent chacun un candidat à la fonction présidentielle qui soit compatible avec les intérêts des gouverneurs. Elles sont donc organisées sur le modèle du « centralisme démocratique » soviétique afin d’éliminer tout individu ayant une pensée originale ou simplement susceptible de remettre en question le système, au profit d’une personnalité « consensuelle ». Dans le cas où les citoyens participants ne parviendraient pas à désigner un candidat, ou surtout s’ils parvenaient à en désigner un mais que celui-ci soit incompatible avec le système, la Convention du parti qui suivra tranchera, au besoin en renversant le vote des citoyens.

Les primaires US ne sont donc pas un « moment démocratique », mais bien au contraire un processus qui, d’un côté permet aux citoyens de s’exprimer, et d’un autre leur enjoint de renoncer à leurs intérêts et à leurs idées pour se ranger derrière une candidature conforme au système.

En 2002, Robert A. Dahle, professeur de Droit constitutionnel à l’université de Yale, publiait une étude sur la manière dont la Constitution avait été écrite, en 1787, afin de s’assurer que jamais les États-Unis ne seraient une véritable démocratie [1]. Plus récemment, en 2014, deux professeurs de Sciences politiques, Martin Gilens à Princeton et Benjamin I. Page à Northwestern, ont montré que le système a évolué de sorte qu’aujourd’hui toutes les lois sont votées à la demande et sous le contrôle d’une élite économique sans que jamais on ne tienne en compte les opinions de la population [2].

La présidence de Barack Obama a été marquée par la crise financière, puis économique, en 2008, dont la principale conséquence est la fin du contrat social. Jusqu’ici, ce qui unissait les États-uniens, c’était le « rêve américain », l’idée que chacun pouvait s’extraire de la misère et devenir riche par le fruit de son travail. On pouvait admettre toutes sortes d’injustices pourvu que l’on ait l’espoir de « s’en sortir ». Désormais, à l’exception des « super-riches » qui n’en finissent pas de s’enrichir, le mieux que l’on puisse espérer, c’est de ne pas déchoir.

La fin du « rêve américain » a d’abord suscité la création de mouvements de colère, à droite le Tea Party en 2009 et à gauche Occupy Wall Street en 2011. L’idée générale, c’était que le système inégalitaire n’était plus acceptable, non pas parce qu’il s’était creusé, mais car il était devenu fixe et permanent. Les supporters du Tea Party affirmaient que pour que cela aille mieux, il faudrait diminuer les impôts et se débrouiller seuls plutôt que d’attendre une protection sociale ; tandis que ceux d’Occupy Wall Street pensaient qu’il faudrait au contraire imposer les super-riches et redistribuer ce qu’on leur aurait pris. Cependant, cette étape a été dépassée en 2015 avec Donald Trump, un milliardaire qui ne conteste pas le système, mais prétend avoir bénéficié du « rêve américain » et pouvoir le relancer. C’est ainsi en tous cas que les citoyens ont compris son slogan « America great again ! » (L’Amérique grande à nouveau !). Ses supporters n’entendent pas se serrer un peu plus la ceinture pour financer le complexe militaro-industriel et relancer l’impérialisme, mais espèrent qu’il pourra leur permettre, à leur tour, de s’enrichir comme l’ont fait plusieurs générations d’États-uniens avant eux.

Alors que le Tea Party et Occupy Wall Street ont légitimé respectivement les candidatures de Ted Cruz chez les Républicains et de Bernie Sanders chez les Démocrates, la candidature de Donald Trump met en péril les positions acquises de ceux qui se sont protégés lors de la crise financière de 2008 en bloquant le système. Il apparaît donc non pas opposé aux super-riches, mais aux hauts-fonctionnaires et aux professionnels de la politique, à tous les « nantis planqués », qui ont de gros revenus sans jamais prendre de risques personnels. Si l’on doit comparer Trump à des personnalités européennes, ce n’est ni à Jean-Marie Le Pen, ni à Jörg Haider, mais à Bernard Tapie et à Silvio Berlusconi.

Comment les gouverneurs vont-ils réagir ?

Qui vont-ils faire élire président ?

Jusqu’ici l’« aristocratie » US —selon l’expression d’Alexander Hamilton— était composée exclusivement de WASP, c’est-à-dire des White Anglo-Saxons Protestants (Blanc anglo-saxons et protestants) [Au départ le « P » signifiait « puritains », mais avec le temps, le concept s’est élargi à tous les « protestants ».]. Cependant, une première exception eu lieu, en 1961, avec le catholique irlandais John Kennedy, qui permit de résoudre pacifiquement le problème de la ségrégation raciale. Et une seconde, en 2008, avec le noir kenyan Barack Obama, qui permit de donner l’illusion de l’intégration raciale. Quoi qu’il en soit, dans aucun de ces deux cas, l’élu n’a utilisé son pouvoir pour renouveler la caste dirigeante. Aucun non plus, malgré la promesse de désarmement général pour le premier et de désarmement nucléaire pour le second, n’a pu entreprendre quoi que ce soit contre le complexe militaro-industriel. Il est vrai que dans les deux cas, on leur avait imposé un de ses représentants comme vice-président, Lyndon B. Johnson et Joe Biden ; une mesure de remplacement qui fut activée dans le cas de Kennedy.

Donald Trump, quant à lui, incarne par son franc-parler un populisme à l’opposé des manières conventionnelles du « politiquement correct » cher aux WASP. À l’évidence, le rapprochement bancal entre le président de la National Governors Association (Association nationale des gouverneurs), le gouverneur de l’Utah Gary Herbert, et Donald Trump montre qu’un accord entre celui-ci et la caste dirigeante sera très difficile à trouver.

Restent deux autres options : Hillary Clinton et Ted Cruz. Ce dernier est un hispanique devenu intellectuellement WASP après sa « conversion » au protestantisme évangélique. Sa désignation permettrait de réaliser une opération comparable à celle de l’élection d’Obama, cette fois en manifestant une volonté d’intégrer les « Latinos » après avoir caressé les « noirs ». Malheureusement, bien qu’il ait été lancé par une société travaillant à la fois pour la CIA et le Pentagone, c’est un personnage totalement artificiel qui aurait du mal à endosser le costume. Reste l’avocate féministe Hillary Clinton, dont l’élection permettrait de manifester une volonté d’intégration des femmes. Or, son comportement irrationnel et ses crises de fureur hystérique ne peuvent qu’inquiéter. Toutefois, elle se trouve sous le coup d’une grave enquête judiciaire qui permet d’exercer sur elle un chantage et donc de la contrôler.

À aucun moment dans cette analyse je n’ai évoqué les programmes des candidats. C’est qu’en réalité, dans la philosophie politique locale, cela ne compte pas. Depuis le « Commonwealth » d’Oliver Cromwell, la pensée politique anglo-saxonne considère la notion d’intérêt général comme une imposture visant à masquer des intentions dictatoriales. Les candidats n’ont donc pas de programme pour leur pays, mais des « positions » sur des sujets donnés, qui leur permettent d’obtenir des « soutiens ». Les élus —le président, les parlementaires, les gouverneurs, les procureurs, les shérifs, etc.— ne prétendent pas servir le Bien commun, mais satisfaire la plus grande majorité possible de leurs électeurs. Lors d’un meeting électoral, un candidat ne présentera jamais sa « vision du monde », mais il livrera la liste des soutiens dont il dispose déjà pour inviter d’autres « communautés » à lui faire confiance pour les défendre. C’est la raison pour laquelle, la trahison politique aux États-Unis n’est pas de changer de parti, mais d’agir contre les intérêts supposés de sa communauté.

L’originalité de cette conception, c’est que les politiciens ne sont pas tenus d’avoir une cohérence dans leur discours, mais uniquement entre les intérêts qu’ils défendent. Par exemple, on peut affirmer que les fœtus sont des êtres humains et condamner l’avortement au nom de la protection de la vie humaine, puis dans la phrase suivante, prôner l’exemplarité de la peine de mort.

Il n’y aurait pas grande différence entre la politique que pourrait suivre l’évangéliste Ted Cruz, la féministe Hillary Clinton ou le marxiste Bernie Sanders. Tous trois devraient marcher dans les pas déjà tracés par George W. Bush et Barack Obama. Ted Cruz évoque la Bible —en fait les valeurs juives de l’Ancien Testament— et parle à un électorat religieux du retour aux valeurs fondamentales des « pères fondateurs ». Le déblocage du système serait donc affaire de morale personnelle, l’argent étant censé être « un don de Dieu à ceux qui le craignent ». De son côté, Hillary Clinton mène une campagne en direction des femmes et considère comme acquis le vote de ceux qui se sont enrichis sous la présidence de son mari. Pour eux, le déblocage du système serait donc une affaire de famille. Tandis que Bernie Sanders dénonce la captation des richesses par 1 % de la population et appelle à leur redistribution. Ses soutiens rêvent d’une révolution dont ils bénéficieraient sans avoir à la faire.

Seule l’élection de Donald Trump pourrait marquer un changement dans le système. Contrairement à ses déclarations, il est le seul candidat rationnel, car ce n’est pas un homme politique, mais un homme d’affaire, un dealmaker. Il ignore tout des sujets qu’il devrait aborder et n’a aucun a priori. Il se contenterait de prendre des décisions au fur et à mesure des alliances qu’il nouerait. Pour le meilleur ou pour le pire.

Étrangement, les États où Bernie Sanders a gagné sont à peu près les mêmes que ceux de Ted Cruz, tandis que ceux de Donald Trump comprennent presque tous ceux d’Hilllary Clinton. C’est que, inconsciemment, les citoyens appréhendent leur avenir soit à travers la morale qui permet la rédemption puis l’enrichissement (Sanders et Cruz), soit à travers le travail et la réussite matérielle qu’il devrait procurer (Trump et Clinton).

À ce stade, il est impossible de prédire quel sera le prochain président et si cela aura ou non une importance. Mais, pour d’inéluctables raisons démographiques, ce système s’effondrera de lui-même dans les prochaines années, les Anglo-Saxons devenant minoritaires.

Thierry Meyssan

[1] How Democratic is the American Constitution ?, Robert A. Dahl, Yale University Press, 2002.

[2] « Fehler! Linkverweis ungültig. », Martin Gilens and Benjamin I. Page, Perspectives on Politics, Volume 12, Issue 03, September 2014, pp. 564-581.

Partager cet article