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Bribes de Salon à Boudjima

Publié le par Mahi Ahmed

Bribes de Salon à Boudjima

 

Par Arezki Metref

Amina Arfaoui, une amie écrivaine tunisienne, apprend que celui que tout le monde appelle à Boudjima et à Tigzirt, Moh-Arezki, propriétaire du Bar du Marché, contribue chaque année au Salon du livre en invitant l’ensemble des participants à un grand et généreux repas. Elle lui dit :

- Tu es un mécène ?

Puis, elle s’enquiert :

- Tu sais ce que c’est un mécène ?

Moh Arezki lui décerne, en guise de réponse, son célèbre sourire malicieux.

Alors, elle raconte que Mécène était un homme politique romain, conseiller de l’empereur Auguste (vers 70 avant J.-C., 8 avant J.-C.) amoureux des arts. N’y étant pas doué par la nature, il mit sa fortune et son influence au service de la promotion des arts et des lettres. Son nom propre a fini par devenir un nom commun.

Mécène, Moh Arezki ? Oui, un vrai ! C’est grâce à des gens comme lui qu’une commune comme celle de Boudjima peut organiser pour la quatrième année consécutive un Salon du livre qui commence à devenir un événement national.

 

Nourredine Saâdi, dont un nouveau roman va paraître à la rentrée Boulevard de l’abîme, rend hommage, dans la salle de conférences de la bibliothèque Mohya de Boudjima, en compagnie du poète Benmohamed et de votre serviteur, à son ami Nabile Farès. Il trace le parcours littéraire de l’auteur de Yahia pas de chance en soulignant la fidélité de ce dernier à la prospection intellectuelle des origines et de l’universalité. Farès était un homme habité par l’écriture. Un poète dont la parole est profonde, vraie, cosmogonique.

 

Le Salon du livre de Boudjima se tient dans un lieu unique et assez étroit. Quand ça se remplit de visiteurs, on peut à peine bouger là-dedans, et ça a été le cas presque tout le temps. Victime de son succès ! Et voilà comment je tombe nez à nez avec Nacer Boudiaf.

- Tu fais quoi ?

- Je visite.

- Pourquoi tu n’es pas venu avec ton livre ?

La réponse se perd dans le brouhaha et la cohue de cet après-midi du vendredi.

Voilà, en tout cas, un signe de succès du Salon. Il prend du nerf.

 

En aparté, Youcef Tounsi, cet agronome tard venu à l’écriture mais qui brûle les étapes comme rattraper le temps perdu, raconte deux histoires de son enfance scolaire. Et pour cause, l’une et l’autre mettent en situation un auteur qui va compter dans la littérature algérienne.

L’une se passe vers 1957 au Clos Salembier à Alger, quartier acquis au FLN. L’école, perchée au-dessus du Ravin-de-la-Femme-Sauvage, vient de recevoir un nouveau directeur, très pointilleux sur la discipline. Il interdisait aux élèves de salir les murs de l’école ou du quartier. Or, un jour, il découvre que le mur de soutènement de l’école est taggué, comme on dirait aujourd’hui. Deux mots d’ordre antagoniques. Un Libérez Messali côtoie un Vive le FLN.

Le directeur découvre qu’on a écrit sauvagement sur les murs, enfreignant l’interdiction de salir les murs. Il ne remarque même pas ce qui y est écrit. Ce qui l’interpelle, c’est que les gamins ne respectent pas la discipline. Il mène une enquête et découvre trois ou quatre coupables. Youcef Tounsi est dans le lot. Il les fait venir dans son bureau. Il est furieux.

- C’est ainsi que j’ai reçu une gifle de Mouloud Feraoun, raconte Youcef Tounsi.

La deuxième anecdote, ou plutôt la deuxième histoire, a lieu à Baraki. Nous sommes en 1958-1959 dans une école dont le directeur est connu pour ses positions ultra. Youcef Tounsi et ses camarades ont un instituteur qui ne cache pas ses positions nationalistes en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Le directeur fait venir les parachutistes qui arrachent Tahar Oussedik de sa classe pour le jeter en prison.

 

On ne peut pas dire que Saïd Sadi n’est pas un intellectuel brillant. Qu’on soit d’accord ou pas avec lui politiquement, quand on l’entend parler, on est obligé de convenir qu’il sait vraiment causer et de quoi il cause. Il est venu présenter son dernier livre consacré à… Cherif Kheddam ! Eh oui, on ne le croirait pas, hein ? Un homme politique ne parle que de politique. Saïd Sadi interroge les icônes de son propre panthéon et il en extrait ce qui les fait inscrire dans le récit collectif.

 

M’hand Bouharati, citoyen de Boudjima, est un véritable taximan. Véritable ? Oui, présentable, il a en outre de la conversation. Et il a une curiosité intellectuelle et une humilité de plus en plus rare. Il s’implique à fond dans le Salon de Boudjima, considérant que c’est son devoir de citoyen que de contribuer à la vie culturelle de sa commune.

 

Smaïl Boukherroub, 53 ans, est le maire RCD de Boudjima. C’est grâce à lui et la contribution de plusieurs associations (dont la LACD, l’ACABM, ANZA, LYRA…) que le Salon de Boudjima tient et se développe. Ce n’est pas pour personnaliser le mérite mais il n’est pas sûr que sans son désir d’émancipation des administrés par la culture, l’initiative réussisse. Cela dit, il faut rendre hommage au dévouement, l’abnégation de tous ses collaborateurs, trop nombreux pour être cités ici.

 

Hacène Metref revient d’Iboudrarène où il a assisté à une cérémonie en hommage à M’barek Aït Menguellet, Amar Ould Hamouda et Salah Aït Mohand-Saïd, ces pionniers du nationalisme en Kabylie, exécutés injustement en mars 1956 par le FLN pour berbérisme. Il raconte que des milliers de citoyens se sont retrouvés là pour réparer cette innommable tragédie. «L’histoire revient sur les lieux du crime !» commente Hacène.

 

Abdelmadjid Merdaci, historien, est venu causer de l’occultation de l’Histoire. Réaction d’un membre du RPK (Rassemblement pour la Kabylie) lors du débat : «Je me sens plus proche d’un non-Kabyle qui milite pour la démocratie que d’un Kabyle comme Ouyahia ou Sellal. Comme quoi, la fracture n’est pas entre Kabyles et non-Kabyles mais dans la façon de concevoir l’avenir de l’Algérie.»

Un bus pour la lecture est venu d’Oran, envoyé par le Petit Lecteur, pour initier les enfants à cette joie qui consiste à déchiffrer les lettres. Et on les voit à l’entrée du salon à se régaler.

 

Participation dense des éditeurs. Petits et grands, ils ont tous leur place à Boudjima. Et impressionnante participation d’auteurs qui s’autoéditent. Tous ceux-là qui, on le sait, n’ont aucune chance dans un grand salon. C’est aussi ça, Boudjima !

A. M.

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/04/23/article.php?sid=212641&cid=8

Publié dans Choix d'articles

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L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE, LA FRANCE, LE MAGHREB ET LE PROCHE-ORIENT : les positions des candidats Mélenchon, Hamon et Macron

Publié le par Mahi Ahmed

L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE, LA FRANCE, LE MAGHREB ET LE PROCHE-ORIENT

 

 

Ce que préconise Jean-Luc Mélenchon

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > 21 AVRIL 2017

Le 23 avril, les Français voteront pour le premier tour de l’élection présidentielle. Nous avons envoyé il y a deux mois un questionnaire détaillé aux candidats pour recueillir leur point de vue. À ce jour, nous n’avons reçu qu’une réponse, celle de la campagne de Jean-Luc Mélenchon, que nous publions ci-dessous. Nous avons toutefois voulu donner une idée du choix des quelques uns des postulants et sélectionné, à partir des thèmes que nous avions choisis, leurs principales déclarations. On trouvera donc également, regroupés par Marc Cher-Leparrain, les points de vue résumés de François Fillon, Marine Le Pen, Benoit Hamon et Emmanuel Macron.

 

Jean-Luc Mélenchon à une manifesation parisienne contre la loi travail, 9 avril 2016.

Pascal.Van.

— Quels sont selon vous les principaux intérêts que la France doit défendre en Afrique du Nord et au Proche-Orient ?

 

Ces intérêts s’inscrivent dans le cadre diplomatique global que propose notre programme l’Avenir en commun, précisé le 31 mars par Jean-Luc Mélenchon lors de la présentation du livret de la France insoumise Une France indépendante au service de la paix. L’intérêt premier de la France est que les conditions de la paix soient réunies. Notre intérêt rencontre ici le devoir d’humanité de la République. La France ne peut s’enfermer dans une forteresse ignorant les vallées de larmes qui l’entourent. Les guerres, a fortiori dans notre aire régionale proche, finissent toujours par avoir un impact sur notre propre sécurité. Or l’avènement d’une mondialisation multipolaire ne nous protège pas plus de la guerre que la période d’hégémonisme unilatéral des États-Unis. La crise écologique risque d’exacerber les conflits liés à l’appropriation des ressources, à la raréfaction de la biodiversité, au changement climatique. À ces bifurcations s’ajoutent les effets de décennies de négation des droits élémentaires des peuples, de libéralisation sauvage et de prédation économique qui ont fragilisé les sociétés. On assiste donc à une exacerbation des tensions entre nations et à l’intérieur d’elles-mêmes, comme en atteste la vigueur des fractures identitaires. La France peut apporter une contribution essentielle à la paix. La condition est qu’elle parle de sa propre voix et refuse le piège tendu par des ennemis complémentaires qui continuent à manipuler l’idée d’un « choc de civilisations », entre l’« Occident » et l’« Islam » par exemple. Voilà pourquoi elle doit en premier lieu mettre un terme à l’inféodation de sa politique extérieure à celle des États-Unis.

 

Le Proche-Orient est le triste théâtre d’une conjonction explosive de l’ensemble de ces tensions. S’y enchevêtrent rivalités géopolitiques, notamment pour l’appropriation des matières premières et le contrôle des routes énergétiques, et replis identitaires favorisés par la fragilisation des États et des sociétés. En Afrique du Nord, la guerre de 2011 en Libye a été une erreur historique. En outrepassant le mandat du Conseil de sécurité, elle a fragilisé les capacités d’action de l’ONU. Et la Libye est devenue un foyer durable de déstabilisation.

 

Face à ces constats, le candidat de la France Insoumise propose de nouveaux choix stratégiques dans ces deux régions pour favoriser une paix durable. La France doit sortir des interventions militaires sans vision politique, donc sans fin. Elle doit revoir ses alliances. Elle doit rompre avec l’affairisme qui obère ses capacités politiques.

 

— Considérez-vous que la France a commis des erreurs dans ces régions au cours des dernières années ? Si oui, quelles sont les plus importantes ?

 

Ce n’est pas tant la France qui a commis des erreurs que les monarques républicains et leurs « experts » en charge de sa politique étrangère ! Cette précision faite, nous déplorons que l’action extérieure de la France dans ces régions se soit réduite à un entremêlement d’indignations sélectives, d’affairisme et d’interventions militaires sans vision politique. Les indignations sélectives sont graves, car elles affaiblissent la parole de la France. On ne peut pas dénoncer, à juste titre, le martyre des populations syriennes tout en fermant les yeux sur le sort fait aux civils yéménites par des alliés actuels de la France, ou en se résignant au sabotage du processus de paix par Israël, pour s’en tenir à ces exemples.

 

Il faut redonner à la France une politique extérieure indépendante. Notre pays a été enfermé dans des alliances restreignant son horizon. Il en est ainsi de l’alignement sur les États-Unis, pourtant comptables avec l’invasion de l’Irak d’une part importante de l’état actuel du Proche-Orient. Leur Président actuel, erratique et belliqueux, ne peut que renforcer notre conviction de la nécessité absolue que la France parle de sa propre voix. Il en va de même des alliances avec les monarchies du Golfe. La France a repris à son compte une « fracture chiites-sunnites » présentée comme l’alpha et l’oméga des dynamiques de la région. Alors que les fractures religieuses, devenues réelles dans certaines têtes à force d’être attisées, ne forment que l’écueil d’enjeux (géo)politiques profanes. Et notre pays n’a en outre pas à rentrer dans ces considérations ! Imbibée d’un néoconservatisme mêlant croisade démocratique et lecture ethnique et confessionnelle des conflits, notre politique étrangère, en Syrie comme ailleurs, s’est en définitive condamnée à alterner entre velléités militaristes et postures moralisatrices. D’où des postures déconnectées de la réalité, tel le refus de toute négociation avant le départ préalable de Bachar Al-Assad que personne n’avait les moyens d’imposer. Ces choix ont rendu la France inaudible. En Afrique du Nord, depuis une intervention désastreuse en Libye en 2011 notre pays s’escrime, avec les États-Unis et l’Union européenne, à mener une politique qui ne fait que renforcer la fragmentation du pays. Ailleurs la France n’a pas tenu compte des aspirations des peuples là où elles avaient réussi à émerger pacifiquement, comme en Tunisie. Comment accepter qu’aucun geste significatif n’ait été fait pour alléger le fardeau de la dette qui hypothèque les possibilités de répondre aux attentes exprimées lors de la révolution ? Nous avons pour notre part proposé des solutions tout à fait réalistes en ce sens, en lien avec nos amis du Front populaire tunisien.

 

— Pensez-vous que la France a une action propre à mener dans ces régions ? Doit-elle agir dans le cadre d’alliances spécifiques ? Lesquelles ?

 

La France doit à l’évidence avoir une politique indépendante et cohérente dans ces régions stratégiques pour elles.

 

Au Proche-Orient, en Syrie et au Yémen notamment, elle doit sortir de ses alliances isolantes et mettre tout son poids au service de solutions politiques. C’est aussi le cas en Palestine et Israël, où il faut reconnaître la Palestine, réaffirmer la légalité internationale et la légitimité du plus faible à voir ses droits reconnus. La France doit renouer avec l’art de la négociation, en priorité au sein de l’ONU. Ceci implique de regarder au-delà de l’Occident, un des principes directeurs de notre programme international. Dire cela n’est évidemment pas céder quoi que ce soit sur le terrain de la lutte antiterroriste, que nous concevons néanmoins d’abord comme un enjeu de sécurité intérieur (voir le livret programmatique Sécurité : retour à la raison). Le volet international de cette lutte doit être mis en œuvre via l’ONU dans le cadre d’une stratégie globale contre les organisations terroristes comportant un volet militaire, mais reposant prioritairement sur l’assèchement de leurs ressources économiques, de leurs soutiens internationaux et de leurs bases sociales.

 

À terme l’intérêt de la France est de repenser ses relations avec cette région du monde victime d’une certaine « malédiction des ressources naturelles ». Notre vision des relations renouvelées dans ces régions rencontre ici nos propositions en matière de planification écologique. Il faut apprendre à nous passer de gaz et de pétrole, tout comme les pays exportateurs sont désormais contraints de penser à la sortie des énergies fossiles.

 

La philosophie est similaire pour ce qui concerne le renouveau des relations que nous souhaitons avec l’Afrique du Nord. L’espace méditerranéen, interpénétré avec la France, est une zone prioritaire d’action et de coopération internationale. Il faut rediscuter les accords inégaux et le fardeau de la dette avec la Tunisie notamment. Il est par ailleurs insupportable que la Méditerranée soit réduite à un cimetière de migrants. Nous devons en finir avec l’Europe « forteresse » et la stigmatisation des étrangers non-communautaires, avec pour objectif principal de refonder la politique européenne de contrôle des frontières extérieures en refusant sa militarisation et son externalisation. Tout en luttant contre les causes des migrations qui sont toujours un déracinement pour ceux qui y sont contraints, la France doit contribuer à l’union du bassin méditerranéen autour d’objectifs communs de progrès. Plutôt que de reproduire les erreurs des organisations paralysées par les clivages entre certains États méditerranéens, nous proposons la réalisation de projets concrets, comme la mise en place d’une structure commune de lutte contre les pollutions et de gestion de l’écosystème de la mer Méditerranée, la création d’une chaîne de télévision méditerranéenne émettant en plusieurs langues, la création d’un organisme méditerranéen de sécurité civile, l’organisation d’un réseau d’universités méditerranéennes.

 

Sur ces bases, des échanges bilatéraux seront évidemment nécessaires avec chaque pays concerné, tout comme des alliances ad hoc autour de tel ou tel enjeu. Mais le cadre global de cette action sera toujours l’ONU qui est, en dépit de toutes ses imperfections, la seule organisation universelle reconnaissant l’égalité entre tous les États, donc la seule instance légitime à assurer la sécurité collective.

 

— Les groupes djihadistes sont plus nombreux et davantage disséminés aujourd’hui qu’au 11 septembre 2001, que ce soit au Proche-Orient, en Afrique du Nord et dans le Sahel. Comment expliquez-vous qu’aucune des opérations militaires lancées depuis contre les organisations djihadistes, que ce soit par les États-Unis ou la France, n’ait réussi à les éliminer ? Pourquoi, selon vous, l’effet contraire est-il même observé ?

 

Les « guerres aux terrorismes » sont un échec terrible. Sauf pour les complexes militaro-industriels, en particulier étasuniens, et tous ceux pour qui l’enjeu réel est moins d’éliminer les terroristes que de rester présent militairement dans les régions concernées. Du point de vue militaire ces guerres sont une absurdité, car on ne combat pas un concept, mais des ennemis concrets situés dans un espace-temps précis. Sinon c’est la guerre sans but précis, donc sans fin. Donc l’échec assuré face à un adversaire qui a le temps pour lui. Nous n’oublions pas aussi le poids déterminant dans la recrudescence du terrorisme de l’invasion de l’Irak. La légende étasunienne reprise à leur compte par nos dirigeants veut que l’organisation de l’État islamique (OEI) ait été le produit de la crise syrienne, voire une création du régime syrien. Si ce dernier a pu un temps profiter de la confessionnalisation des forces en Syrie, force est de constater que ses ennemis la lui ont servie sur un plateau. Surtout, cette organisation djihadiste est bien initialement née dans un État irakien détruit par ses agresseurs puis livré aux clivages ethniques et confessionnels renforcés par une nouvelle constitution réactionnaire. Les cadres aguerris de l’OEI sont le produit de cette histoire. Aucune leçon n’en a été tirée. Les interventions extérieures continuent avec les mêmes travers. Elles font écho à la propagande des terroristes, promus de criminels en soldats défenseurs d’une cause du seul fait qu’ils sont la cible désignée des plus grandes puissances du monde. Le recours aux bombardements massifs multiplie les victimes civiles. La dislocation des sociétés concernées va de pair avec l’absence d’agenda politique. Le tout explique qu’aucun règlement durable du problème ne soit en vue, au-delà de quelques victoires tactiques.

 

— Quelles sont, selon vous, les principales racines du djihadisme ? Voyez-vous un lien entre notre politique étrangère ou notre politique intérieure d’une part, et le fait qu’il y ait des attentats en France d’autre part ?

 

Pour en rester au passé récent, les racines en sont selon nous multiples : idéologiques — plutôt que strictement religieuses —, sociales, économiques, (géo)politiques. Le volet idéologique du djihadisme repose sur un usage identitaire, donc politique, du religieux. Le djihadisme est par ailleurs le produit de dynamiques globales et en aucun cas un phénomène strictement endogène au monde musulman. Même si les responsabilités internes aux pays des régions concernées sont certes fortes. On pense évidemment aux monarchies du Golfe et à leur prosélytisme réactionnaire inconséquent, ou à certaines autres dictatures qui en dépit de leurs prétentions laïques ont beaucoup usé des clivages ethniques et confessionnels. Mais le djihadisme n’aurait jamais pris une telle ampleur sans les guerres menées le plus souvent sous la houlette des États-Unis. Les djihadistes n’auraient par exemple jamais acquis un tel savoir-faire organisationnel et militaire sans l’aide initiale reçue pendant la guerre froide dans le cadre de la lutte contre le communisme. Les conflits qui ont suivi en Afghanistan et Irak ont aguerri des cadres aujourd’hui indispensables à ces organisations.

 

De tout ceci on peut déduire qu’il y a un lien entre certains choix de notre politique extérieure et le fait que la France ait été visée aussi durement. Concernant la politique intérieure, si l’on entend par là par exemple notre système de laïcité régulièrement dénoncé dans la propagande djihadiste, nous réaffirmons que toute concession aux réactionnaires de tous types serait une défaite. Pour le reste, on doit à l’évidence questionner notre société quand on sait qu’une majorité des acteurs impliqués dans ces attaques en étaient issus. Mais cela renvoie à des enjeux d’une telle complexité qu’il serait hasardeux de prétendre les évoquer en quelques lignes. L’essentiel à rappeler est que le succès de la lutte contre les actes terroristes implique le refus de toute forme de division dans notre pays entre musulmans et non-musulmans, que les djihadistes essaient d’exacerber. Et il suppose une politique de sécurité intérieure remettant le renseignement humain appuyé sur des enquêtes judiciaires au cœur de notre stratégie. Jean-Luc Mélenchon sera en la matière le président de l’efficacité et de la paix civile, pas celui du spectacle et de la peur.

 

— Appliquerez-vous le principe de la realpolitik dans l’action de la France en Afrique du Nord et au Proche-Orient ? Lui instaurez-vous des limites ? Quelles valeurs la France doit-elle défendre dans ces pays ?

 

Qu’entend-on par « realpolitik » ? S’il s’agit de partir des réalités du monde pour aller à l’idéal, alors oui. Mais s’il s’agit de continuer vers les mêmes impasses, en inféodant notre diplomatie à tel ou tel enjeu énergétique ou à la signature de tel ou tel contrat d’armement, les moyens que propose l’Avenir en commun pour sortir de ces impasses sont clairs. Il faut retrouver notre indépendance énergétique par la transition écologique. Et nous devons assurer la survie autonome de notre industrie de l’armement en créant un pôle public renforçant la diversification grâce aux synergies entre industries civiles et militaires, afin que ce dernier secteur ne dépende plus des exportations qui orientent actuellement la politique extérieure de la France.

 

Pour ce qui concerne les principes, commençons par rompre avec un moralisme aveugle et belliciste qui réduit les droits humains à un étendard identitaire au nom de valeurs dites « occidentales ». La France ne doit plus être définie comme « occidentale », sa devise est par principe internationaliste et universelle. Partant du constat qu’existent de nombreuses aspirations universellement partagées, nous engagerons un redéploiement de notre action internationale qui ne se basera plus sur des valeurs floues ou des convergences d’intérêts oligarchiques, mais sur des coopérations renforçant la paix et la solidarité. Sachant que, en tout état de cause, c’est aux peuples concernés de choisir souverainement ce qui est bon pour eux.

 

— L’armée israélienne offre la possibilité, à la seule condition d’être juif, à ceux qui ne possèdent pas la nationalité israélienne et qui souhaitent néanmoins s’enrôler sans devenir israélien, de servir pendant 18 mois dans ses rangs, y compris dans des unités combattantes (programme nommé « Mahal »). Des jeunes Français se portent régulièrement volontaires dans ce cadre. Quel est votre avis sur la question ? Qu’en est-il s’ils participent sur le terrain à des actions contraires au droit international et que la France réprouve officiellement ?

 

Au-delà de la désapprobation morale que peut inspirer le fait qu’un jeune Français serve dans une armée étrangère, rappelons qu’un étranger engagé dans notre Légion étrangère n’a pas obligation de devenir français. Le rétablissement du service civique à dimension militaire ou de sécurité civile que nous proposons impliquera certainement de revoir les conditions d’engagement d’un jeune citoyen français dans une armée étrangère. Mais à cette heure il n’y a pas, sur le principe, de spécificité israélienne sur ce point précis. Il est toutefois inacceptable que, dans la pratique, ces Français combattant pour l’armée israélienne puissent mener des actions contraires au droit international. Le principe de la responsabilité individuelle doit ici s’appliquer, et ces soldats doivent le cas échéant être jugés en France pour de tels actes.

 

(Ces réponses sont signées de Charlotte Girard, coresponsable du programme « L’avenir en commun » de la France insoumise et de Jean-Luc Mélenchon).

Ce que dit Benoit Hamon

ORIENT XXI > MAGAZINE > MARC CHER-LEPARRAIN > 21 AVRIL 2017

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— Quels sont selon vous les principaux intérêts que la France doit défendre en Afrique du Nord et au Proche-Orient ?

 

Benoît Hamon reconnaîtra l’État palestinien aux côtés de l’État d’Israël. Sur la Syrie, il est pour une solution politique sans Bachar Al-Assad. Il s’engage à combattre aussi bien Bachar Al-Assad que l’organisation de l’État islamique (OEI), tous deux des « barbares de la même nature ». En adoptant cette position, il veut, par ailleurs engager la France dans la lutte contre « l’impérialisme agressif » de la Russie.

 

Il appelle de ses vœux la mise en place de pourparlers avec toutes les composantes de la société syrienne, minorités culturelles et religieuses comprises, sous l’égide des Nations unies, afin d’éviter une situation similaire à l’Irak où la minorité sunnite a été écartée de la sphère politique, créant une frustration qui fut le terreau pour l’implantation durable de l’OEI au Levant.

 

Il a soutenu les frappes ordonnées par le président américain Donald Trump en Syrie, en déclarant que le régime alaouite est responsable de la riposte américaine.

 

— Considérez-vous que la France a commis des erreurs dans ces régions au cours des dernières années ? Si oui, quelles sont les plus importantes ?

 

À propos des ventes d’armes à l’Arabie saoudite, la diplomatie française ne doit pas être dictée par les industriels français de l’armement. Il reconnaît que ce lien a pu paraître si fort qu’on pourrait comprendre que c’est le cas.

 

Il juge qu’il faut en finir avec « l’espèce de lune de miel » avec des pays du Golfe, comme le Qatar.

 

— Pensez-vous que la France a une action propre à mener dans ces régions ? Doit-elle agir dans le cadre d’alliances spécifiques ? Lesquelles ?

 

La France restera attachée à l’ONU. Pour allier développement et sécurité, droits humains et nouvelles règles commerciales, la France nouera ou consolidera des partenariats féconds avec les États acceptables. Benoît Hamon préservera les politiques internationales qui s’inscrivent dans la vision française du monde, juste et humaniste (accord de Paris sur le climat, Cour pénale internationale, accord sur le nucléaire iranien).

 

Pour développer la coopération militaire et diplomatique, il fera en sorte que l’action militaire et les sanctions soient largement appuyées par les partenaires européens et régionaux concernés. Au-delà des interventions, la diplomatie française déploiera une action politique et civile déterminée et efficace.

 

Il proposera aux Européens une initiative pour renforcer leur sécurité grâce à une plus grande coopération européenne dans le domaine de la défense. Celle-ci comprendra une amélioration du hub européen, afin que les partenaires accentuent leur soutien logistique et financier aux opérations extérieures faites par la France. Les états-majors européens et les brigades binationales seront renforcés.

 

Il s’agit de miser sur l’Union européenne plutôt que sur l’OTAN – tout en restant dans le commandement intégré. Être ou ne pas être dans le commandement militaire intégré de l’OTAN est une question neutre, cela ne changera rien à l’obligation de défendre l’Europe.

 

Benoît Hamon justifie la présence de l’armée en citant le Mali, « bon exemple de la nécessité d’intervenir » pour empêcher de potentiels massacres entre communautés religieuses. Il approuve également la participation militaire française en Irak et Syrie contre l’OEI.

 

MARC CHER-LEPARRAIN

 

 

Ce que dit Emmanuel Macron

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > MARC CHER-LEPARRAIN > 21 AVRIL 2017

 

— Quels sont selon vous les principaux intérêts que la France doit défendre en Afrique du nord et au Proche-Orient ?

 

Selon Emmanuel Macron, les intérêts que la France doit défendre sont de trois ordres. « Nos intérêts sécuritaires, d’abord, c’est avant tout lutter contre le terrorisme. Protéger les Français en France et dans le monde doit être notre préoccupation constante. Puis nos intérêts climatiques (…), et enfin nos intérêts économiques ».

 

Pour garantir la sécurité des Français, la France doit tout autant renforcer son autonomie propre que ses alliances stratégiques dans le cadre de l’Union européenne, dans celui de l’OTAN, et dans le système des Nations unies. La France a par ailleurs des accords bilatéraux de protection signés avec des partenaires dans le monde.

 

— Au Proche-Orient, Emmanuel Macron réaffirme son attachement à la sécurité d’Israël, mais appuie la naissance d’un État palestinien, sans annoncer néanmoins la reconnaissance de cet État.

 

— L’ouverture vers l’Iran devra se poursuivre, si l’accord nucléaire de 2015 est respecté et si l’Iran concourt à la stabilité régionale.

 

— L’aide au développement doit être plus efficace et plus diversifiée qu’aujourd’hui. Elle doit se concentrer sur l’Afrique subsaharienne, le Sahel, le Maghreb, les pays en crise et l’espace francophone.

 

— Considérez-vous que la France a commis des erreurs dans ces régions au cours des dernières années ? Si oui, quelles sont les plus importantes ?

 

« La France a perdu du terrain à Bruxelles, au sein des institutions européennes. Sa présence a globalement reculé au Moyen-Orient, au Maghreb et en Afrique, son continent frère. (...) La parole de la France porte moins. (…) Sa place dans la résolution des crises est moins centrale. » Pour Emmanuel Macron, trois raisons à cela : l’Europe n’est pas affirmée comme une puissance à part entière ; la France s’est montrée incapable de mener des réformes structurelles qui permettent une croissance soutenue et donc des marges de manœuvre budgétaires ; la diplomatie française s’est montrée erratique, manquant d’équilibre et de dialogue.

 

En Syrie, « nous ne pouvons pas faire de l’extermination du régime de Bachar Al-Assad un préalable à toute décision, même si c’est bien évidemment un objectif ». L’ennemi principal est l’islamisme radical qui se développe sur les ruines de la Syrie. Il ne s’agit donc pas de maintenir Bachar Al-Assad au pouvoir ad vitam aeternam, mais de trouver une solution politique transitoire pour sortir de cette impasse politique. Emmanuel Macron veut ainsi mener une « politique d’équilibre » à l’égard du régime et des rebelles en Syrie, se démarquant de la politique pro-opposition de Paris depuis le début du conflit. Il faut parler avec « toutes les parties ». La France en particulier ne doit tourner le dos ni à Vladimir Poutine, ni à Donald Trump. La France n’est pas là pour décerner des bons et des mauvais points à qui que ce soit, elle est là pour construire la paix.

 

À propos du clivage entre l’Arabie saoudite et l’Iran, « la France doit parler à l’Arabie saoudite et à l’Iran. La France n’a pas à s’ingérer dans le jeu d’influence de ces deux puissances. Ce serait une erreur. Aussi vrai que c’est une erreur d’être trop favorable à l’Arabie saoudite, comme cela a pu être le cas par le passé. C’est aussi une erreur de vouloir déséquilibrer la présence française en ne considérant que l’Iran. Parce que c’est une manière d’insécuriser l’Arabie saoudite et parce que c’est une manière d’insécuriser Israël. Il faut mener une politique de dialogue exigeant avec ces deux puissances régionales. Exigence à l’égard de l’Iran en matière de nucléaire et de non-prolifération. Exigence à l’égard de l’Arabie saoudite qui doit avoir une politique de responsabilité et en aucun cas d’accepter quelque connivence que ce soit avec des mouvements qui promeuvent la violence et le terrorisme. Je ne m’aligne sur personne dans la région. »

 

— Pensez-vous que la France a une action propre à mener dans ces régions ? Doit-elle agir dans le cadre d’alliances spécifiques ? Lesquelles ?

 

La dimension européenne est omniprésente : « la France doit inscrire sa politique internationale dans l’Europe qui la rend plus forte et doit savoir discuter avec des puissances, même quand elles ne sont pas amies ». Discuter efficacement avec la Russie et consolider les relations d’amitié avec les États-Unis passe par une politique étrangère européenne efficace qui permette aux démocraties européennes de peser à l’échelle diplomatique. « Seules la fermeté et l’union des Européens permettront de maintenir le dialogue ouvert avec Moscou, qui est indispensable ».

 

La sortie de l’euro, de l’OTAN et de l’Union européenne isolerait la France de ses partenaires et serait un désastre économique. « Une politique étrangère sans ancrage multilatéral ne peut promouvoir efficacement la paix ».

 

La politique arabe et méditerranéenne doit être replacée au cœur de la diplomatie française. « Mais la zone méditerranéenne n’est pas l’apanage de la France, mais bien l’affaire de toute l’Europe ». « L’unique souveraineté possible se construit à l’échelle européenne. Notre capacité à répondre aux défis sécuritaires et climatiques, c’est l’Europe. Tout autant que notre capacité à renouer avec la croissance. »

 

— Quelles sont, selon vous, les principales racines du djihadisme ? Voyez-vous un lien entre notre politique étrangère ou notre politique intérieure d’une part, et le fait qu’il y ait des attentats en France d’autre part ?

 

« Les réseaux terroristes d’Al Qaida et de Daech constituent un enjeu stratégique pour la France (…) Cela étant posé, il faut comprendre en quoi, en France, il y a un « terreau”, et en quoi ce terreau est notre responsabilité ».

 

Le défi lancé par le terrorisme international n’est pas qu’un défi de sécurité. C’est un défi qui est « au croisement de batailles économiques, sociales, culturelles, spirituelles aussi ».

 

Il ne faut pas se focaliser uniquement sur la réponse sécuritaire. En effet, il ne s’agit pas seulement d’une menace extérieure, d’un « crime qui viendrait d’autres pays » : « il faut regarder en face le fait que notre société, notre économie a aussi produit de l’anomie, de l’exclusion, des destins individuels qui ont pu conduire certaines et certains à aller jusqu’à ces atrocités ». Prendre conscience des origines intérieures du terrorisme, c’est aussi prendre la mesure des responsabilités et penser plus largement la réponse au terrorisme. L’idéologie islamiste (...) n’aurait pas une emprise si grande sur les jeunes Français si la République n’avait pas laissé tomber une partie de sa jeunesse. »

 

Pour Emmanuel Macron, la faillite des élites, mais aussi celle du modèle éducatif et social ont leur part de responsabilité dans l’émergence d’un extrémisme qui a trouvé l’islam pour véhicule et étendard. Pour ce faire, il considère que l’on doit construire « la nouvelle prospérité ». Autour de deux grands axes : la défiance et l’arrêt de la mobilité sociale. « Quelqu’un, sous prétexte qu’il a une barbe ou un nom à consonance qu’on pourrait croire musulmane, a quatre fois moins de chances d’avoir un entretien d’embauche qu’un autre ». Ainsi, « nous avons progressivement abîmé cet élitisme ouvert républicain qui permettait à chacune et chacun de progresser. Nous avons arrêté la mobilité sociale ».

 

— Appliquerez-vous le principe de la realpolitik dans l’action de la France en Afrique du Nord et au Proche-Orient ? Lui instaurez-vous des limites ? Quelles valeurs la France doit-elle défendre dans ces pays ?

 

Emmanuel Macron pense que diplomatie des droits humains et défense des intérêts nationaux sont conciliables. Quand Jacques Chirac et Dominique de Villepin défendent le « non » français à l’intervention irakienne, ils pratiquent une politique des droits humains. Mais il s’agit d’une politique responsable qui ne naît pas sous le coup de l’émotion ou de la vengeance. En diplomatie comme dans les affaires politiques, on doit avoir une morale de l’action.

 

Les intérêts économiques doivent conduire la diplomatie. L’ambition de continuer à faire progresser les relations économiques avec les pays arabes, loin des postures diplomatiques moralisatrices des derniers temps, laisse entrevoir une diplomatie flexible dans le cadre d’une Union européenne approfondie. Avec la Russie, la Turquie ou les pays du Moyen-Orient et du Golfe, ce dialogue sera constant, mais exigeant, en tenant compte des droits et libertés fondamentales, autant que du respect du droit international et de nos propres intérêts.

 

MARC CHER-LEPARRAIN

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Derkaoui Boumédienne : ‪ "Le protectionisme a permis un bond de l'industrie pharmaceutique en Algérie"‬

Publié le par Mahi Ahmed

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Bloc-notes : Les infiltrés islamistes à l’assaut de l’Etat tunisien

Publié le par Mahi Ahmed

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Bloc-notes : Les infiltrés islamistes à l’assaut de l’Etat tunisien

 

Avec les récents troubles dans le pays, tout porte à croire que les islamistes engagent un processus de total contrôle du pouvoir.

Par Farhat Othman *

Dans cette stratégie de prise du pouvoir, ils comptent sur leurs infiltrés dans les rouages de l'État plus que sur les activistes s'affichant, et qui ne sont qu'un leurre trompeur.

Pour les observateurs de la Tunisie, il n'est plus de doute : les islamistes, et leur figure de proue Ennahdha, ont mis à contribution leur présence au pouvoir durant les années «troïka», la coalition gouvernementale conduite par leur parti Ennahdha, en vue de noyauter les principales structures du pays et s'assurer l'inféodation — ou l'inertie pour le moins — de la plupart des compétences patriotes.

Aussi, au prétexte d'être exclus par une partie des élites, les islamistes excluent tout le peuple par un dogme intégriste violant son identité et sa foi tolérante.

Stratégie de contrôle total du pays

Ce fut la première étape d'un objectif invariable consistant à asservir le pays à ses vues dogmatiques. Ce plan ayant globalement réussi, et dans la crainte d'en perdre les acquis avec une situation des plus remuante, manifestée par une défiance en expansion à l'égard des thèses islamistes, il semble que l'on assiste au passage à une étape décisive.

Il s'agira de mettre en difficulté le pouvoir, sinon le faire tomber, pour se présenter en recours miraculeux, bien moins pour sauver le pays que d'y pérenniser les intérêts menacés de l'Occident, soutien nécessaire et inconditionnel jusqu'ici des islamistes.

La multiplication des désordres, orchestrée de main de maître, ferait partie de cette stratégie qui ne se cache même plus, au point qu'un éminent conseiller du président américain, Walid Phares, a éprouvé le besoin de la dénoncer publiquement.

Les islamistes alimentent l'atmosphère d'insurrection à Tataouine et dans le reste de la Tunisie.

Or, elle est le nec plus ultra d'infiltration des rouages vitaux de l'État. De cette stratégie relève, par exemple, la politique du gouvernement consistant à vider les ministères — déjà à plus de 80% contrôlés par les infiltrés islamistes — des rares compétences qui s'y trouvent encore à la faveur de l'atteinte de l'âge de la retraite. En effet, aucune exception de maintien en service n'est plus tolérée, même pour répondre aux besoins évidents d'une administration sinistrée.

Or, durant les années «troïka», on a rempli les départements ministériels d'incompétences qui, une fois l'Administration vidée des compétences actuelles, resteront en place bien au-delà de 60 ans puisqu'on aura voté, entre-temps, la loi, actuellement gelée, relevant l'âge de la retraire à 65 ans. Voilà comment les infiltrés salafistes et leurs complices profanes soignent leur avenir. Car, en Tunisie, celui qui contrôle l'Administration contrôle l'État.

Un pouvoir démuni

Face à cette Administration bien ficelée, que peuvent faire les autorités légitimistes? Pas grand-chose, sinon continuer à cultiver un désintérêt aux menées occultes des islamistes et de leurs clones en appliquant, directement ou indirectement, leurs vues ainsi que cela se fait dans les administrations ou en cédant à leurs provocations, comme on l'a récemment vu, sacrifiant les valeurs de l'ordre et de la légalité pour obtempérer à une interdiction moralisante de la liberté fondamentale du commerce libre, de l'alcool en l'occurrence.

Ne fallait-il pas plutôt réagir encore plus éthiquement que de nos tartuffes, leur tenant le langage de la vérité, rappelant les impératifs du respect de la légalité et de la religion vraie qu'ils caricaturent?

Aujourd'hui, face aux revendications au travail et à la dignité des manifestants, revendications somme toute légitimes, il est vain de répondre que l'État y travaille; car tout le monde sait qu'il n'a ni les moyens ni la possibilité de remédier à la situation avec les contraintes nationales et internationales qui s'imposent à lui, notamment du fait de la mondialisation.

C'est plutôt en tenant compte de cet état de fait incontournable que le gouvernement aura une chance de s'en sortir. On le sait, on ne peut agir de nos jours au local, dans les limites d'un pays, notamment du Sud, sans concevoir nécessairement l'action envisagée en relation avec ses implications au global : la situation géostratégique du pays et les intérêts du capital international sur ses terres. Car c'est lui le seigneur du monde quitte à en être un saigneur.

Aucun salut n'est possible en Tunisie aujourd'hui avec les recettes classiques, totalement obsolètes, dont on continue d'user vainement. Elles ne font, de plus, qu'aller dans le sens de la stratégie islamiste, pavant même le terrain aux infiltrés en vue de finir par contrôler le pays.

Conseil de la Choura d'Ennahdha: Le travail de sape des bases de l'Etat est bien engagé.

Quelle issue pour la Tunisie ?

La seule issue utile est d'articuler le pays à un système de droit qui marche. Or, le système de nature à soutenir la transition démocratique tunisienne est celui de l'Union européenne (UE), ne serait-ce que parce que la Tunisie en relève déjà de manière structurelle mais informelle, et que c'est dans l'intérêt même de l'Europe.

Il faut donc impérativement demander l'intégration de la Tunisie à l'UE et pouvoir ainsi prétendre aux avantages de membre et ne plus se suffire des inconvénients actuels, les seuls bénéfices octroyés par l'UE relevant d'une politique de la charité en totale contradiction avec la gravité de la situation dans le pays et en Méditerranée.

Bien évidemment, cela nécessite le courage d'y agir, surtout de mériter l'adhésion. Ce qui implique de commencer déjà la refonte de la législation, non seulement sur les pans économique et financier, mais aussi social et éthique. Au demeurant, c'est ce qu'a exigé le parlement européen dans une récente résolution consacrée à la Tunisie.

Sans une telle intégration au système européen, l'État tunisien n'arrivera pas à s'en sortir, la contrebande et le terrorisme ayant des soutiens étrangers qui dépassent ses seules maigres capacités nationales. D'ailleurs, on le voit incapable d'interdire Hizb Ettahrir, cette officine de l'intégrisme politique qu'est un parti niant expressément les fondements de l'État.

L'adhésion à l'UE est l'alternative unique contrant les diktats divers subis par le pouvoir. Ce sera la meilleure parade aux appétits des puissances d'argent, qui ont lancé leurs machiavéliques manoeuvres pour transformer la Tunisie en pur souk où tout se vend et s'achète, y compris la dignité humaine.

Ce sera également une diversion efficace pour les jeunes instrumentalisés dans les troubles, en leur offrant de nouvelles perspectives de vie, notamment par l'exigence, en première étape de l'adhésion, de l'instauration rapide d'une libre circulation sous visa biométrique, un outil respectueux des réquisits sécuritaires et des impératifs humanistes dont le libre mouvement humain est une absolue nécessité.

Par ailleurs, dans le but de vérifier si les islamistes sont en mesure de cesser leur double jeu en apportant la preuve de leur volonté de lutter contre le terrorisme, il est primordial de se décider enfin à déclarer clos en islam le jihad mineur, l'usage des armes par les particuliers. Car il n'existe plus en islam que le jihad majeur, l'effort sur soi. Dans un État ayant l'islam pour religion, c'est bien le pouvoir légitime qui a l'exclusivité de l'usage des armes; le nier n'est qu'une flagrante contestation de sa légitimité.

Dans la même intention de faire tomber aux infiltrés islamistes le masque qu'ils affectionnent tant, les amenant à se situer dans ou hors la démocratie, il importe d'initier au plus tôt la réforme de la législation nationale dans ses dispositions scélérates en matière de droits et de libertés, consacrés par la Constitution. Certaines d'elles ont été déjà pointées par le parlement européen en condition légitime de l'aide européenne, telles que l'égalité successorale et l'abolition de l'homophobie. C'est sur de tels sujets sensibles encore tus qu'il est impératif d'agir afin de dépolluer les esprits et toiletter les mentalités des sentiments de haine et d'exclusion du différent, du refus de reconnaissance de la pleine valeur de la femme en tant que citoyenne.

C'est en finissant avec l'actuel jeu vicieux de clair-obscur dans le domaine des valeurs, sortant enfin de la terrible confusion axiologique entretenue, qu'on en finira avec ce jihadisme aux manifestations occultes qui est un terrorisme mental agissant en douce. Cela aidera à démasquer aussi certains médias financés par l'étranger, les amenant à cesser d'agir ainsi, qu'ils le font, contre les intérêts bien compris de la patrie.

* Ancien diplomate.

 

 

 

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Les relations indécises de la Tunisie avec les pays du Golfe

Publié le par Mahi Ahmed

Les relations indécises de la Tunisie avec les pays du Golfe

ENTRE LE QATAR ET LES ÉMIRATS ARABES UNIS

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > YOUSSEF CHÉRIF > 17 AVRIL 2017

Les tensions persistent entre la Tunisie et son ex-allié les Émirats arabes unis, mais la Tunisie espère renouer les liens pour rééquilibrer sa dépendance actuelle envers le Qatar.

 

Tunisia 2020, cérémonie d’ouverture. Sur l’écran géant, avec le président tunisien, l’émir du Qatar Cheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani.

Tunisia 2020, 29 novembre 2016.

La faiblesse de la présence émiratie à Tunisia 2020, la conférence des investisseurs de la Tunisie, entre les 29 et 30 novembre 2016 a mis en lumière le déséquilibre des relations de la Tunisie avec les États du Golfe. Les seuls représentants des Émirats arabes unis (EAU) étaient deux cadres de la Dubaï Holding, une compagnie appartenant à l’émir de Dubaï Cheikh Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum. Ils ont été reçus par le premier ministre Youssef Chahed avec la déférence réservée aux chefs d’État. Pourtant, alors que plus de 14 millions de dollars en prêts, subventions et investissement ont été promis pendant la conférence, et que plusieurs projets d’envergure ont été annoncés, la seule annonce des EAU a concerné un retrait : Emirates International Telecommunications (EIT), qui fait partie de Dubai Holding vend les 35 % qu’elle possède dans l’opérateur téléphonique tunisien Tunisie Télécom.

 

En revanche, l’émir du Qatar Cheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani, le seul chef d’État étranger présent a annoncé un package financier de 1,25 milliard de dollars. L’ambassadeur du Qatar en Tunisie a signé en outre un chèque de 2,4 millions de dollars pour couvrir les coûts de la conférence. Tout compte fait, Tunisia 2020 est apparue comme la réponse du Qatar à la Conférence sur le développement économique en Égypte (CDEE) organisée par les EAU en mars 2015, et qui leur a permis d’étendre leur influence dans ce pays.

 

LUNE DE MIEL AVEC DOHA

 

La Tunisie et le Qatar se sont rapprochés après la révolution de 2011, en partie grâce à l’attitude critique d’Al-Jazira vis-à-vis de la politique de Zine El-Abidine Ben Ali les années précédentes. Sous la coalition conduite par Ennahda entre 2011 et 2013, la coopération entre les deux pays a augmenté dans plusieurs secteurs : économie, développement social et politique, militaire, sécurité. Par exemple, en 2012 l’émir précédent Hamad Ben Khalifa Al-Thani a signé dix accords avec le gouvernement tunisien, y compris des accords d’investissement et de construction, ainsi que dans le domaine des services humanitaires et de la formation professionnelle. Plus tard dans l’année, le ministère de la défense tunisien a annoncé la participation des forces armées tunisiennes à des manœuvres au Qatar, accompagnée d’une fourniture de véhicules. Les opposants à Ennahda ont affirmé que le Qatar faisait pleuvoir l’argent sur des organisations islamistes comme Ennahda et, dans une moindre mesure, sur des partis politiques comme le Congrès pour la République (CPR)1. À l’époque la Tunisie était considérée par le Qatar comme un allié de premier rang, tout comme la Turquie, l’Égypte, la Libye et des acteurs non étatiques y compris le Hamas et certains segments des oppositions syrienne et yéménite.

 

Après la démission du gouvernement en janvier 2014 sortant le pays d’une longue impasse politique dans une atmosphère de plus en plus tendue, la position du Qatar en Tunisie est devenue moins assurée. Toutefois il pouvait toujours présenter La Tunisie comme un succès de sa politique étrangère, ayant soutenu un pays dont la transition démocratique semblait fonctionner. Le Qatar continue à aider la Tunisie par des prêts et des donations, et ses médias, comme Al-Jazira et Al-Arabi Al-Jadid lui réservent toujours une couverture favorable.

 

LES AMBITIONS DÉÇUES DES ÉMIRATS

 

En contraste, les liens bilatéraux avec les EAU se sont détériorés. Avant 2011, les Émirats étaient le deuxième partenaire de la Tunisie dans le monde arabe (après la Libye), mais après la révolution la tension a augmenté. Sous prétexte que l’avenir de la politique et de la sécurité tunisienne était trop incertain, les Émirats ont gelé leurs investissements dans le pays et ont graduellement pris leurs distances sur le plan diplomatique, jusqu’au retrait de l’ambassadeur émirati à Tunis en septembre 2013. Les EAU considéraient que leurs intérêts stratégiques étaient en contradiction avec l’inclusion d’islamistes dans le champ politique tunisien, ainsi qu’avec la neutralité tunisienne en Libye et les alliances nouées par le pays.

 

Toutefois, au moment où les favoris du Qatar en Tunisie — Ennahda et le CPR — s’affaiblissaient, les EAU ont ouvert des canaux de communication avec l’opposition, en particulier avec Nidaa Tounès2. Quand [ce parti est arrivé au pouvoir début 20156>919], les EAU ont envoyé leur ministre des affaires étrangères Abdullah Ben Zayed Al-Nahyane à Tunis, sa première visite depuis mai 2011. Il a rencontré le président Béji Caïd Essebssi, fondateur de Nidaa Tounès, l’invitant à visiter Abou Dhabi, comme l’ont fait plusieurs officiels tunisiens plus tard cette année-là. Essebsi a aussi rendu visite à Abdel Fattah Al-Sissi, un client des EAU, et l’a invité à faire une visite en Tunisie. Les dirigeants émiratis cherchaient à attirer la Tunisie dans leur camp et à l’éloigner du Qatar. En soutenant Nidaa Tounès, ils espéraient exclure les islamistes de la scène politique et conduire la Tunisie à reconnaître leur allié en Libye, le gouvernement de l’Est et son homme fort sur le plan militaire, [Khalifa Haftar6>1478]. Aucune de ces deux ambitions ne s’est réalisée. Et le gouvernement formé par Nidaa Tounès a gardé d’excellentes relations avec le Qatar.

 

Résultat, les relations entre les EAU et la Tunisie sont restées tendues. À la mi-2015, de nombreux hommes d’affaires tunisiens se sont plaints du refus de leurs demandes de visas pour les EAU, sans explication claire, et les expatriés tunisiens avaient des difficultés à renouveler leur permis de travail. L’ambassadeur émirati à Tunis a expliqué ces inconvénients par les nouvelles mesures contre les extrémistes islamistes violents, dues au grand nombre de jeunes Tunisiens qui partaient se battre en Syrie. Mais nombre de ceux qui voyaient leur demande refusée n’avaient aucun lien connu avec les mouvements radicaux, ni avec l’islamisme politique. La réponse émiratie est apparue en fait comme un moyen de pression sur le gouvernement tunisien.

 

BLOCAGE DE LA COOPÉRATION ÉCONOMIQUE

 

Le président Essebsi a tenté d’améliorer la situation en septembre en s’envolant vers Dubaï pour les funérailles de Cheikh Rachid Ben Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum, le fils de l’émir de Dubaï, mais il n’a pu obtenir de rencontrer Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane, prince héritier d’Abou Dhabi et dirigeant de facto du pays. Essebsi devait ensuite effectuer une visite à Abou Dhabi en octobre 2015, mais les Émiratis auraient reporté ce meeting.

 

En septembre 2015, tentant peut-être une réplique, le premier ministre Habib Essid a brusquement convoqué une réunion ministérielle pour examiner plusieurs mégaprojets émiratis, annoncés avant 2011, mais jamais réalisés à cause des enquêtes pour corruption impliquant la famille de Ben Ali. Malgré ces enquêtes, les Émiratis ne voulaient pas de ces projets, espérant s’en servir comme de leviers de marchandage pour influencer la politique partisane tunisienne. Ils promettaient qu’une fois la crise politique résolue — c’est-à-dire une fois leurs alliés tunisiens fermement installés au pouvoir — ils investiraient à nouveau dans ces projets, faisant ainsi courir leurs partenaires tunisiens derrière un mirage. Le président tunisien a menacé d’annuler tout simplement les accords, et de trouver d’autres investisseurs si les Émiratis ne souhaitaient pas avancer.

 

Les tensions persistent et les médias et centres de recherche émiratis restent critiques de la transition en Tunisie, encourageant également un certain nombre de journalistes, de figures en vue et d’intellectuels tunisiens à partager ces critiques. Par exemple, les articles et les opinions d’abord exprimées sur les canaux émiratis sont fréquemment repris par certains médias tunisiens. Pendant ce temps, le blocage de la coopération économique coûte à la Tunisie des milliards de dollars en investissements gelés, et les visas restent un problème. Comme le montre la maigre participation des EAU à Tunisia 2020, il n’y a pas de signes d’amélioration. Pourtant la Tunisie espère se dégager de sa dépendance unique envers le Qatar, et elle courtise les EAU pour rééquilibrer cette relation.

 

Consciente de l’incertitude du soutien américain et européen, la Tunisie cherche à fortifier ses liens dans le Golfe, espérant qu’en réduisant le niveau de ses liens avec le Qatar, elle calmera aussi ses tensions politiques internes. Le gouvernement calcule peut-être qu’un soutien émirati plus important aux principaux partis politiques séculiers contrebalancerait le soutien qatari à Ennahda.

 

UNE NOUVELLE DONNE AVEC L’ARABIE SAOUDITE ?

 

Jusqu’ici les Émiratis ont choisi un jeu à somme nulle : ou le gouvernement tunisien accepte leurs conditions — laisser les islamistes en dehors du gouvernement et nouer des relations plus fortes avec le gouvernement pro-Haftar à l’est de la Libye — ou il ne reçoit rien. Mais l’Arabie saoudite, le principal allié des EAU pourrait peser sur la politique tunisienne des Émirats. Riyad a déjà promis 850 millions de dollars pendant Tunisia 2020, après des années de froid entre les deux pays. Toutefois la tension est en train de monter entre l’Arabie saoudite et les EAU, à cause d’un ensemble de facteurs : le réchauffement entre Riyad, le Qatar et la Turquie ; le fossé qui s’élargit avec l’Égypte, régime client des EAU ; et d’autres désaccords en politique étrangère sur la Libye, la Syrie et le Yémen. Mais si les Saoudiens ont perdu de leur influence sur les EAU, ils pourraient tout de même se recentrer sur leur rôle de partenaire commercial majeur de la Tunisie, du moins tant que les problèmes financiers de l’Arabie lui permettront d’investir des montants significatifs à l’étranger.

 

YOUSSEF CHÉRIF

1Kristina Kauch, ‟Foreign Funding” in Post-Revolution Tunisia, AFA/Fride/Hivos, 2013.

2Youssef Chérif, « Tunisia’s Elections Amid a Middle East Cold War », Atlantico, 22 octobre 2014.

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12 avril 2017 : le monde bascule à nouveau dans la guerre

Publié le par Mahi Ahmed

12 avril 2017 : le monde bascule à nouveau dans la guerre

par Thierry Meyssan

La Maison-Blanche s’est finalement alignée sur la Coalition constituée par les néo-conservateurs autour du Royaume-Uni et de diverses sociétés multinationales. Les États-Unis reprennent la politique impérialiste qu’ils ont décidée en 1991 et réactivent l’Otan. La rupture avec la Russie et la Chine a été consommée le 12 avril 2017. Le monde est à nouveau au bord de la guerre nucléaire.

RÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 13 AVRIL 2017

 

 

Au cours de deux semaines d’intense bataille au sein de l’administration Trump, les États-Unis ont illégalement attaqué la base aérienne de Chayrat (Syrie), puis multiplié les signes contradictoires, avant d’abattre leurs cartes : en définitive, ils relancent leur politique impérialiste.

En moins de deux semaines, l’administration Trump a défendu 7 positions différentes concernant la République arabe syrienne [1].

Le 12 avril 2017, les États-Unis ont opéré leur grand revirement.

Au même moment, le secrétaire d’État Rex Tillerson se rendait à Moscou pour tenter une dernière approche pacifique ; le conseil de Sécurité de l’Onu se réunissait et actait le clash ; le président Trump relançait l’Otan contre la Russie.

Le conseiller spécial du président Trump, Steve Bannon, et son adjoint, Sebastian Gorka, se préparaient à rejoindre le général Michael Flynn, tandis que la presse jadis pro-Trump dressait le bilan de leur activité. La rumeur assure que le gendre du président, Jared Kushner, dispose désormais seul de l’oreille du président, sans que cette information soit vérifiable.

Il semble que la Maison-Blanche ait basculé sous l’impulsion de Britanniques qui cherchaient à préserver par tous les moyens le système jihadiste qu’ils ont créé [2]. Le ministre des Affaires étrangères Boris Johnson s’est appuyé sur les dirigeants européens qui s’étaient déjà laissés convaincre par les néo-conservateurs lors de la Conférence sur la sécurité, à Munich, le 19 février [3].

Pour justifier l’agression d’un État souverain membre des Nations unies, Rex Tillerson ne pouvait que se référer à une synthèse des services de « Renseignement » US sur l’incident de Khan Shaykhun ; synthèse qui ne présente aucun indice permettant de suspecter la Syrie, mais renvoie à des informations classifiées, pour se conclure par un appel à renverser le « régime » [4].

Le caractère irréversible de ce revirement se mesure à la lecture de la proposition de résolution déposée par l’Otan au Conseil de sécurité à laquelle la Russie a opposé son veto [5]. Présentée en Occident comme une simple demande d’enquête neutre sur l’incident chimique de Khan Shaykhun, il s’agissait en réalité du placement de l’armée de l’Air syrienne sous le contrôle du numéro 2 de l’Onu, Jeffrey Feltman. Cet ancien adjoint d’Hillary Clinton, est l’auteur d’un plan de capitulation totale et inconditionnelle de la Syrie [6].

Le texte de cette résolution reprend celui du brouillon déposé le 6 avril, mais que les États-Unis n’avaient pas soumis au vote, tant ils étaient alors peu sûrs d’eux-mêmes. Il ne tient pas compte de la tentative de médiation des membres élus du Conseil de sécurité, qui ont essayé de revenir à une demande normale d’enquête onusienne [7].

Le principe du placement de l’armée de l’Air syrienne sous le contrôle de l’Onu reprend la tactique qui avait été mise en œuvre, il y a 19 ans, en 1998, contre la Serbie jusqu’à l’intervention militaire illégale de l’Otan.

Le président Donald Trump a achevé son retournement en recevant à la Maison-Blanche le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg. Lors d’une conférence de presse commune, il a indiqué ne plus tenir l’Alliance pour obsolète, la remercier pour son soutien contre la Syrie, et s’apprêter à travailler étroitement avec ses alliés [8].

En réponse, la Russie a annoncé avoir mis à jour 60 % de sa force nucléaire et se tenir prête à la guerre [9].

Nous nous retrouvons donc six mois en arrière, lorsque les États-Unis de Barack Obama refusaient de travailler avec la Chine, la Russie et leurs alliés (Organisation de coopération de Shanghai et Organisation du traité de sécurité collective). Ils se proposaient alors de couper le monde en deux parties distinctes, ne communiquant plus du tout l’une avec l’autre [10].

Thierry Meyssan

 

 

[1] « Les 6 positions de l’administration Trump sur la Syrie », Réseau Voltaire, 11 avril 2017.

[2] Sous nos Yeux. Du 11-Septembre à Donald Trump, Thierry Meyssan, éditions Demi-Lune, 2017. Voir la seconde partie de l’ouvrage.

[3] « Le détournement de la Conférence sur la Sécurité de Munich », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 21 février 2017.

[4] “The Assad regime’s used of chemical weapons, on April 4, 2017”, White House.

[5] “US, UK & France Resolution on Syria (Russian vetoed)”, Voltaire Network, April 12, 2017.

[6] Sous nos Yeux. Du 11-Septembre à Donald Trump, Thierry Meyssan, éditions Demi-Lune, 2017. Pages 238-244 et 249-251.

[7] “Security Council Elected Members’ Initiative : Compromise Draft Resolution on Chemical Attack in Idlib, Syria (withdrawn)”, Voltaire Network, 6 April 2017.

[8] « Donald Trump relance l’Otan », Réseau Voltaire, 13 avril 2017.

[9] « La Russie se tient prête à une guerre nucléaire », Réseau Voltaire, 13 avril 2017.

[10] « Journal du changement d’ordre mondial #13 : Deux mondes distincts », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 8 novembre 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 

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MACRON, LE SPASME DU SYSTEME,

Publié le par Mahi Ahmed

MACRON, LE SPASME DU SYSTEME,

 

par Frédéric Lordon

 

"Macron est le spasme d’un système qui repousse son trépas, sa dernière solution, l’unique moyen de déguiser une continuité devenue intolérable au reste de la société(...). Car la classe en a soupé des habillages et veut tout de suite son candidat : un banquier d’affaire, rapidement passé par la case « ministre », à propulser président dans la foulée, et qu’on n’en parle plus....) La facticité de la candidature Macron, imposture démocratique comme on n’en aura rarement vue, est donc le procédé extrême requis par une situation extrême, plus exactement requis par tous ceux dont les intérêts matériels n’ont plus que cette unique solution présentable — bien sûr, s’il le faut, on se contentera de Fillon, mais celui-là annonce trop brutalement la couleur et le populo est déjà un peu à cran".

 

par Frédéric Lordon, 12 avril 2017

 

« Je vais être très clair »… Probablement ignorant des logiques élémentaires du symptôme, Emmanuel Macron semble ne pas voir combien cette manière répétitive de commencer chacune de ses réponses trahit le désir profond de recouvrement qui anime toute sa campagne. « Entre le flou et le rien, continuez de baigner », voilà ce qu’il faut entendre en fait à chacune de ses promesses de clarté.

 

À sa décharge, on admettra que déférer à l’obligation de parler quand on a surtout l’intention de ne rien dire est l’un de ces fléaux de la « démocratie » contre lequel on n’a pas encore trouvé d’antidote satisfaisant. On objectera que la plupart des candidats finissent par s’accommoder de ce long et mauvais moment à passer, et que le mensonge de campagne est un genre bien établi qui ne devrait plus rien avoir pour surprendre quiconque. Le problème pour Emmanuel Macron prend cependant des proportions inédites car il ne s’agit plus simplement de faire passer en douce une ou deux énormités, fussent-elles du calibre de « la finance, mon ennemie » : c’est sa campagne dans son intégralité, et jusqu’à sa personne même comme candidat, qui constituent une entreprise essentiellement frauduleuse.

 

Fin de période

 

Sans doute est-ce toute l’époque qui parle par le candidat qui ne veut pas parler — et, pour cette raison même, n’en finit pas de se sentir obligé de prévenir qu’il va « être clair ». Car c’est très généralement le propre des événements saillants, comme une élection présidentielle, que d’exprimer leur conjoncture. Or, à l’évidence, la conjoncture est « spéciale » : elle sent la fin. On reconnaît qu’une époque entre en phase terminale à l’effondrement de toutes les régulations qui lui assuraient un minimum de viabilité : d’une part, comme exaspérées, ses tares les plus scandaleuses se laissent libre cours, définitivement affranchies de toute décence ; d’autre part ses lignes de fracture ne parviennent plus à être accommodées par les institutions en place et, toutes les failles tectoniques réactivées, les plaques se remettent en mouvement.

 

Soit : d’un côté Fillon qui ne voit rien pour l’empêcher de faire son coming out de sociopathe et, franchissant dans un parfait quant-à-soi toutes les bornes de l’obscénité des possédants, n’est plus qu’une insulte vivante à la société ; de l’autre la dislocation du PS au moment où il n’est plus possible de masquer combien cette formation nominalement de gauche s’est enfoncée loin à droite — à l’image de Manuel Valls dont on apprend maintenant qu’il considère sans le moindre embarras de conscience « des compromis avec la droite parlementaire » d’un éventuel président Fillon (1), ou de Pierre Bergé, actionnaire de la « presse de gauche », qui, comme jadis le Tea Party avec Obama, voit avec certitude que Benoît Hamon est un « communiste » (2).

 

C’est pourtant en Emmanuel Macron que s’expriment le mieux les affres d’une époque mourante mais qui ne veut pas mourir. Il était certain en effet qu’un monde pourtant condamné mais encore bien décidé à ne rien abandonner finirait par se trouver le porte-voix idoine, l’individu capable de toutes les ambivalences requises par la situation spéciale : parler et ne rien dire, ne rien dire mais sans cesser d’« y » penser, être à la fois parfaitement vide et dangereusement plein.

 

Le vide ou le plein ?

 

Il est vrai qu’on est d’abord frappé par ce sentiment vertigineux de vide intérieur, que le candidat devrait d’ailleurs renoncer à pathétiquement combler, soit en s’affublant de postures christiques gênantes — jouer les habités quand on est déserté, ou bien les inspirés quand on sort de l’ENA, compte parmi ces spectacles terriblement embarrassants —, soit dans un registre davantage profane en récitant (de travers) du IAM pour faire jeune, en invoquant les Tontons flingueurs pour faire proche, ou en se faisant passer pour philosophe pour faire intellectuel. Mais quelle idée de se donner autant de mal et de s’imposer autant de ridicules quand sa vacuité souriante demeure, à tout prendre, la surface idéale de projection pour tous les fantasmes de ses suiveurs, start-upers en attente d’un manager pour la start-up France, avant de devenir à leur tour les Mark Zuckerberg de demain.

 

Macron est le spasme d’un système qui repousse son trépas, sa dernière solution, l’unique moyen de déguiser une continuité devenue intolérable au reste de la société

 

Chez Macron, cependant, le vide n’est pas contradictoire avec un plein dont, pour le coup, on comprend que, s’il faut montrer quelque chose au dehors, le vide lui soit hautement préférable. Car c’est le plein de l’oligarchie, le plein du projet de persévérance d’une classe, au moment précis où tout la condamne, comme en témoigne une époque qu’on sent rendue en son point de bascule. Dans ces conditions, pour que le plein oligarchique se maintienne envers et contre tout, il fallait en effet impérativement un candidat du vide, un candidat qui ne dise rien car ce qu’il y a aurait à dire vraiment serait d’une obscénité imprésentable : les riches veulent rester riches et les puissants puissants. C’est le seul projet de cette classe, et c’est la seule raison d’être de son Macron. En ce sens, il est le spasme d’un système qui repousse son trépas, sa dernière solution, l’unique moyen de déguiser une continuité devenue intolérable au reste de la société sous les apparences de la discontinuité la plus factice, enrobée de modernité compétitive à l’usage des éditorialistes demeurés.

 

« En marche » ou « En tas » ?

 

De là ce paradoxe, qui n’en est un que pour cette dernière catégorie : Macron, auto-proclamé « anti-système » est le point de ralliement où se précipitent, indifférenciés, tous les rebuts du système, tous les disqualifiés qui se voyaient sur le point d’être lessivés et n’en reviennent pas d’une telle faveur de la providence : la possibilité d’un tour supplémentaire de manège. Macron est, par agrégation du pire, la personnification même du système, livrant par-là d’ailleurs sa vérité ultime : l’ensemble des différences coutumières dont les fausses alternances tiraient leur dernier argument et les éditorialistes leur fourrage — « gauche » et « droite », « PS » et « LR », « Hollande » et « Sarkozy » —, n’était qu’une comédie. Preuve en est la rapidité déconcertante avec laquelle le bloc réel en consent l’aveu au moment où, menacé pour de bon, l’urgence vitale lui commande de se fondre d’un seul tenant — et l’on se demande si le rassemblement, plutôt qu’« En marche », ne devrait pas s’appeler « En tas ». Formidable déchirement du voile en tout cas, dont on fait les boulevards du Front national : « toutes nos oppositions surjouées, nos séparations artificielles, nos éclats à grand spectacle, tout ça c’était du flan. Pauvres naïfs qui croyiez “alterner”, on ne vous a jamais fait enfiler que la même guenille réversible ».

 

Quoiqu’on en ait maintenant pris l’habitude, la liste invraisemblable des soutiens d’Emmanuel Macron qui va des communistes passés à droite aux ultra-libéraux restés à droite en passant par la moitié des gouvernements Chirac en exil et toute la (vaste) fraction du PS vendue au capital, ne laisse toujours pas d’impressionner. Mais plus impressionnant encore le fait que cet aberrant rassemblement dont le pouvoir de révélation devrait être dévastateur, semble ne rien révéler du tout, en tout cas tant qu’il est abandonné au commentaire médiatique, spécialement celui de la presse de gauche de droite, dont certes la vocation a été dès l’origine de masquer combien cette gauche était devenue de droite, mais à qui même une partouze de la gauche et de la droite — en réalité on n’en est pas loin — ne ferait toujours pas venir la moindre lueur. Il est vrai qu’elle aussi est « en marche », sans d’ailleurs que les actionnaires aient à lever le petit doigt, la lieutenance éditoriale se chargeant d’elle-même de faire prendre la bonne direction aux opérations. Entre Challenges qui crie son bonheur et L’Obs qui a poussé la rationalisation au point qu’une maquette unique de « une » lui permet de passer sur toute la campagne, on sait à peu près à quoi s’en tenir, même si le zèle humide des dévots réserve toujours des occasions d’étonnement qu’on n’aurait pas envisagées.

« “L’Obs” observe Emmanuel Macron... jusqu’à L’Obsession ? » Julien Salingue, Acrimed, 13 Janvier 2017

« “L’Obs” observe Emmanuel Macron... jusqu’à L’Obsession ? » Julien Salingue, Acrimed, 13 Janvier 2017

La garantie des archives offrant seule la promesse d’être cru d’un lecteur du futur, on peut bien maintenant citer cet éditorial de Serge Raffy dont la lecture demande quand même d’être sanglé pour ne pas tomber à la renverse : « Le candidat “fraîcheur de vivre” a fait sa mue. Désormais il cogne et prend tous les risques. Et ça plaît… (3) ». Voilà ce qu’on lisait dans la presse libre en 2017.

Purification de la situation

La facticité de la candidature Macron, imposture démocratique comme on n’en aura rarement vue, est donc le procédé extrême requis par une situation extrême, plus exactement requis par tous ceux dont les intérêts matériels n’ont plus que cette unique solution présentable — bien sûr, s’il le faut, on se contentera de Fillon, mais celui-là annonce trop brutalement la couleur et le populo est déjà un peu à cran.

En tout cas, et l’on y verra un autre symptôme de crise, la situation n’en finit plus de se simplifier, on devrait même dire de se purifier, jusqu’à rejoindre son essence. Fut un temps où il fallait déployer tout un arsenal théorique sophistiqué pour reconstituer, au travers de complexes médiations-écrans, la domination du capital à l’œuvre au sein des institutions, politiques ou médiatiques. Tout s’est désormais tellement accusé que même un marxisme campagnard passe à l’aise sur les événements en cours et décroche sans effort la timbale de la meilleure explication : des milliardaires possèdent la presse et entreprennent de porter un banquier d’affaire à la présidence de la République. Voilà.

 

La situation est donc devenue si grossière que même des instruments de pensée rudimentaires suffisent à en rendre compte haut la main : d’un côté la classe mobilisée des oligarques, de l’autre le gros de la société. Entre les deux, c’est vrai, la tranche du fantasme, c’est-à-dire le groupe de ceux qui, en songe et à des degrés variés d’irréalisme, se racontent qu’ils ont une chance sinon de rejoindre le premier bloc du moins de s’y affilier de suffisamment près, fut-ce en simple imagination, pour avoir l’impression d’en être. Tranche décisive en réalité, qui permet d’estomper la violence de l’antagonisme de base et de donner à la domination réelle de l’oligarchie d’indispensables oripeaux de légitimité démocratique. Par conséquent tranche vers laquelle sont dirigés tous les efforts du candidat du vide, tous ses évacuations du plein, toute l’écœurante comédie de la « rupture », de l’« anti-système » et de la « fraîcheur de vivre » nécessaire à recouvrir la ligne réelle, dont le slogan véritable devrait être « Davantage du même » — il est vrai qu’on ne peut pas accuser « En marche » d’être par soi mensonger puisqu’il omet prudemment de dire vers quoi…

 

« Réalisme » et réalité

 

Il faudra bien en effet toute cette entreprise de falsification à grande échelle sous stéroïdes médiatiques pour recouvrir comme il faut l’énormité de ce qu’il y a à faire passer en douce : politiquement le pur service de la classe, « techniquement » l’intensification de tout ce qui a échoué depuis trois décennies. Ironie caractéristique de l’hégémonie au sens de Gramsci, le parti de ceux qui se gargarisent du « réalisme » se reconnaît précisément à ceci que son rapport avec la réalité s’est presque totalement rompu, alors même qu’il parvient encore invoquer la « réalité » comme son meilleur argument.

 

À l’époque du néolibéralisme, « réalisme » nomme la transfiguration continuée de l’échec patent en succès toujours incessamment à venir. Ce que la réalité condamne sans appel depuis belle lurette, le « réalisme » commande non seulement de le poursuivre mais de l’approfondir, donnant pour explication de ses déconvenues qu’elles ne sont que « transitoires », qu’on « n’est pas allé assez loin », qu’on s’est contenté de « demi-mesures » et que la « vraie rupture » est toujours encore à faire – et ça fait trente ans que ça dure. La parfaite identité argumentative dans ce registre entre Fillon et Macron devrait suffire à indiquer où le second se situe réellement et, de son « de droite / de gauche », quel est le terme surnuméraire.

 

Des milliardaires possèdent la presse et entreprennent de porter un banquier d’affaire à la présidence de la République. Voilà.

Le pouvoir médiatique en France 1er décembre 2016

Le pouvoir médiatique en France 1er décembre 2016

Pour l’un et l’autre candidats de droite donc, comme pour tous ceux qui psalmodient avec eux, la « réforme », interminable par essence, c’est le voyage au bout de la nuit. Ou alors moins littérairement le stalinisme du marché : comme l’échec du socialisme — « réel » lui aussi — était imputable aux éléments saboteurs dont l’éradication n’en finissait jamais, celui du néolibéralisme doit tout aux rigidités résiduelles, aux dernières rentes incrustées — celles des taxis ou des cheminots bien sûr, pas celles du capital financier —, aux impôts qui ne cesseront d’être confiscatoires que lorsque leur taux sera ramené strictement à zéro.

 

Sinon un signifiant flottant, « réforme » est le nom d’un processus indéfini qui n’exprime plus que le projet d’un minuscule groupe de pousser toujours plus loin son avantage sur le reste de la société. Et comme le chemin est long — en réalité il n’en finira jamais, d’autant plus que tout progrès étant également un progrès de l’échec, il « justifie » par-là la nécessité d’un progrès supplémentaire —, comme, donc, ce chemin est long, il est bien temps en effet de se mettre « en marche ». C’est que l’échec est différencié et qu’au milieu de la catastrophe générale, les intérêts particuliers dont Macron est le commandité ne se sont jamais si bien portés — autre caractère de l’hégémonie que de donner la poursuite de ces intérêts minoritaires pour celle de l’intérêt général quand bien même leur contradiction radicale est de plus en plus violemment attestée.

 

Libre-échange, Europe, finance : « notre modèle de solidarité forte »

 

Ainsi les traités de libre-échange, européens et internationaux, s’ils détruisent la base industrielle et disloquent des régions entières, ont-ils surtout l’insurpassable avantage de tenir le salariat en respect par la pression concurrentielle et la menace permanente de la délocalisation. L’eurozone fait montre des mêmes excellentes propriétés disciplinaires quoique par des voies différentes, il importe donc de n’y surtout pas toucher : la fermeture organisée de tous les degrés de liberté des politiques économiques ne laisse plus que l’instrument de « la dévaluation interne », c’est-à-dire de l’ajustement salarial par le sous-emploi, pour tenter de survivre dans le jeu idiot de la compétitivité (et en fait d’y périr presque tous) — mais c’est cela même qui la rend désirable. Le « réalisme » étant affranchi depuis longtemps de toute réalité, il tient pour rien le désastre social qui s’en suit, mais n’omet pas au passage d’encaisser, sur les gravats, les bénéfices réellement poursuivis — que de variations possibles autour du « réel »… —, à savoir la mise au pas des salariés.

 

La facticité générale commande cependant de feindre le mouvement. On ira donc donner un entretien à Libération pour expliquer qu’en Europe la meilleure stratégie du changement, c’est de ne rien changer : « la France ne peut entraîner l’Allemagne que si elle a une crédibilité sur le plan économique et financier (4) ». Comprenons : pour obtenir de l’Allemagne l’autorisation de faire autre chose, il faut d’abord lui montrer que nous sommes décidés à ne rien modifier. Laurent Joffrin, entièrement séduit par « l’originalité » de la méthode Macron qui consiste à perfectionner deux décennies à se rouler par terre en s’aplatissant davantage encore, commente : « Commençons par donner des gages de bonne gestion et de sages réformes, alors nous pourrons demander des concessions (5) ». Oui, commençons par ramper, c’est ainsi que nous apprendrons la liberté — bonheur parfait de la rencontre d’une complexion et d’une idéologie.

 

Mais c’est sans doute avec ses projets de sortir les actions de la base taxable de l’ISF que le rideau se soulève pour faire apercevoir toute une vision du monde bien installée dans les coulisses

 

Comme ça n’est pas le tout d’agencer le travail des forces extérieures, il faut également penser à la dérégulation intérieure, seule à même de maximiser au-dedans les effets du dehors. Accordons qu’au moment où Emmanuel Macron annonce ses intentions de transformer le code du travail par ordonnances, renvoyant incidemment Valls et son 49-3 à des pudeurs de rosière, c’est bien le plein qui fait inopinément résurgence au milieu du vide. La croix du candidat du vide, c’est que le devoir de reparler quand le reproche de vacuité se fait trop pressant ne lui laisse pas d’autre choix que de dire ce qui devrait être tu. Il est vrai qu’entre le mot de « pénibilité » qu’il « n’aime pas » (6), son désir de « ne plus entendre qu’il est plus intéressant de faire autre chose que travailler » (7), et son mouvement d’empathie comparée pour l’éleveur attristé de ses animaux malades et l’employeur obligé de licencier (8), le candidat, croyant pourtant rester dans le registre du vide, en avait déjà beaucoup dit.

 

Et puis il y a la finance — mais là c’est le doudou du candidat. Si Emmanuel Macron trouve maille à partir avec l’Europe, c’est à propos de la réglementation bancaire, dont il voudrait retirer le contrôle aux autorités prudentielles, pour le rendre à des gouvernements plus compréhensifs — l’innocuité de la réglementation financière européenne, c’est donc encore trop.

 

Lire aussi Michel Husson, « Les mille et une justifications du profit », dans le Manuel d’économie critique, 2016. Mais c’est sans doute avec ses projets de sortir les actions de la base taxable de l’impôt sur la fortune (ISF) que le rideau se soulève pour faire apercevoir toute une vision du monde bien installée dans les coulisses — et rebaptisée non sans humour « modèle de solidarité forte auquel nous tenons (9) ». C’est, répète le candidat adossé à des décennies de matraquage médiatique, qu’il « assume pleinement d’encourager l’investissement productif » (10). Pour son malheur, en l’occurrence celui des économistes qui le ventriloquent, il n’y a que de très lointains rapports entre l’investissement-action et l’investissement productif, l’un ne correspondant à l’autre que lorsqu’il s’agit d’actions souscrites à l’émission. Mais les portefeuilles actions sont composés à une écrasante majorité de titres rachetés sur le marché secondaire, le flux de liquidité de l’acquéreur allant, dans ce cas, non pas à l’entreprise sous-jacente mais à un autre investisseur financier qui lui-même tenait ses titres d’un précédent, etc., cet argent-là ne circulant qu’entre spéculateurs sans que l’entreprise n’en voie plus la couleur depuis belle lurette — depuis l’émission en fait. Même si l’indication n’est qu’approximative, car on ne saurait directement mettre en rapport des flux et des stocks, on envisagera de plus près les proportions du pâté d’alouette quand on saura que pour une capitalisation du seul CAC 40 de 1 430 milliards d’euros, les émissions d’actions, correspondant à des apports de liquidités effectivement perçus par les entreprises, se sont montées grassement à 10 milliards d’euros en 2015 (11). Et l’on entreverra les mérites véritables du « modèle de solidarité forte » quand on se sera aperçu (12) qu’on défiscalise la totalité du capital-action au nom d’une « contribution à l’investissement productif » qui n’en représente… qu’1 % (13). C’est peut-être en ce point mieux que partout ailleurs qu’on comprend par illustration brutale en quoi consiste l’hégémonie comme art de faire passer le service de la classe pour le facteur de la prospérité générale.

 

« Libre et rempart »

 

« Je ne suis l’otage de personne, je ne sers personne » jure pourtant le candidat qui proteste de sa « liberté » (14). Et c’est vrai. Emmanuel Macron n’a pas été séquestré par Xavier Niel, Bernard Arnault ou Patrick Drahi, il n’est pas attaché à un anneau dans une cave avec ordre de rédiger un programme contre pitance. On n’est pas l’esclave de ses amis : on est leur ami. On est des leurs. Et c’est cette communauté d’affection, surmontant la communauté de condition et d’orientation, qui garantit à chacun le sentiment de n’être jamais aussi libre que lorsqu’il fait ce que toutes ses proximités sociales le déterminent à faire.

 

Ces protestations triviales de liberté ôteront donc difficilement l’essentiel, qu’au contraire, même, elles ne font que confirmer. Le naturel avec lequel le candidat Macron exprime dans la généralité cosmétique d’un « programme » les intérêts particuliers de sa classe indique qu’on en est à un point où les hypothèses de l’« inféodation » cachée tombent comme totalement inutiles. C’est peut-être là la nouveauté réelle de cette candidature que désormais la classe parle par sa bouche sans la moindre médiation, sans plus éprouver le moindre besoin d’habillage, de mise à distance, si factice fut-elle. En ce sens on ne saurait se contenter de dire que Macron est le pur et simple prolongement de Hollande, sauf à manquer la différence qualitative qui les sépare.

 

Car la classe en a soupé des habillages (…) et veut tout de suite son candidat : un banquier d’affaire, rapidement passé par la case « ministre », à propulser président dans la foulée, et qu’on n’en parle plus.

 

Hollande pouvait s’envelopper de trente ans de vie politique, de manœuvres d’appareil, de premier secrétariat, de mandats de conseiller régional et de députation pour donner l’illusion de l’autonomie de l’« homme politique », par « évidence » séparé des autres univers sociaux, notamment celui des affaires, et faire ainsi oublier toutes les déterminations sociales, tout le réseau des connexions inconnues du public qui finissaient par faire fonctionner cette « autonomie » apparente comme hétéronomie réelle, c’est-à-dire in fine comme parfait service des intérêts oligarchiques. C’est tout ce travail de la médiation et de la mise en forme, dont l’heureuse propriété était précisément d’obscurcir les causalités véritables, qui est désormais jugé superflu, traduisant par-là le degré où, sans doute sous l’effet d’une situation terminale, la domination de la classe s’est exaspérée. Car celle-ci maintenant en a soupé des habillages, n’a plus le temps du long détour de production nécessaire à fabriquer un « homme politique », et veut tout de suite son candidat : un banquier d’affaire, rapidement passé par la case « ministre », à propulser président dans la foulée, et qu’on n’en parle plus.

 

La crise politique qui point rend cependant aléatoire l’issue de ce « putsch démocratique » de l’oligarchie. C’est qu’un peu partout le « gros animal » se réveille et, de l’Amérique de Trump à la Grande-Bretagne du Brexit, commence à avoir de sérieuses envies de tout envoyer paître. La société française s’est, depuis longtemps déjà, engagée sur cette même trajectoire, et n’est plus qu’en attente de la matérialisation de son propre accident. Seul l’aveuglement de la classe, dont Marx rappelait qu’elle n’a jamais été capable de voir au-delà de « ses intérêts malpropres et bornés (15) », l’empêche de voir combien le candidat qu’elle est obsédée de porter au pouvoir accélère le désastre — il est vrai qu’elle s’entendrait probablement très bien à redéployer ses intérêts au sein du désastre…

 

Saisi par une bouffée christique de plus, voilà en tout cas qu’Emmanuel Macron s’annonce lui-même comme le candidat de la grande résolution, celui dont l’élection fera reculer le FN. Singulière promesse de la part de celui qui, non seulement exprime déjà en sa personne toutes les causes historiques de la montée de l’extrême-droite, mais se propose de les porter à un point de perfection supérieure. D’opportuns sondages de second tour donnent Macron triomphant de Marine Le Pen à 60-40. Il n’y a pas spécialement lieu de s’en gargariser, plutôt de s’en inquiéter même, quand la simple comparaison avec les 80-20 du père Chirac donne une idée de la déperdition en quinze ans. Et permet d’anticiper ce qui ne manquera pas d’arriver le coup d’après, une fois élu le candidat-qui-fait barrage — mais accélère le remplissage du bassin.

 

NOTES

 

(1) « Valls choisit Macron : “J’assume mon désaccord avec Hamon” », L’Obs, 29 mars 2017.

 

(2) « Pierre Bergé : “Le PS est mort, fini” », Le Parisien, 30 janvier 2017.

 

(3) Serge Raffy, « Macron sur France 2 : dans le costume de Sarkozy] », L’Obs, 7 avril 2017.

 

(4) Emmanuel Macron, « On ne peut pas être timidement européen, sinon on a déjà perdu », Libération, 24 mars 2017.

 

(5) Laurent Joffrin, « Gages », Libération, 24 mars 2017.

 

(6) Intervention devant le Medef, 28 mars 2017.

 

(7) Meeting, Lyon, 4 février 2017.

 

(8) Emmanuel Macron, « Moi j’ai jamais connu un éleveur heureux avec des animaux malades (…) C’est comme l’idée que, un employeur, ce serait quelqu’un qui adore licencier les gens », devant la FNSEA, 30 mars 2017.

 

(9) Marc Ferracci, Philippe Martin (économistes, conseillers d’Emmanuel Macron), « En marche : un projet pour le 21e siècle ».

 

(10) Id.

 

(11) Tableau de l’économie française (TEF), édition 2017, INSEE.

 

(12) Sous une hypothèse simple de proportionnalité pour les détenteurs résidents, et parmi eux pour les particuliers concernés par cette mesure d’ISF.

 

(13) En réalité, c’est l’argument même de l’exonération « des contributions au financement des entreprises » qui invite à cette confusion des stocks et des flux.

 

(14) « Je suis aussi libre que vous », Emmanuel Macron, L’Emission Politique, France 2, 6 avril 2017.

 

(15) Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, GF, 2007

 

url : http://blog.mondediplo.net/2017-04-12-Macron-le-spasme-du-systeme

 

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Les crises du monde multipolaire

Publié le par Mahi Ahmed

 

Les crises du monde multipolaire

PAR JACQUES SAPIR · 7 AVRIL 2017

 

Il est aujourd’hui clair que l’érosion de l’hyperpuissance américaine a permis l’émergence d’un monde multipolaire, ce monde multipolaire que le Général de Gaulle appelait de ses vœux. Il est aussi clair que cette émergence n’implique nullement que les Etats-Unis aient perdu toute capacité d’intervention militaire dans le monde. La frappe sur la Syrie qui a eu lieu dans la nuit du 6 au 7 avril le démontre. Elle démontre aussi les impasses de l’unilatéralisme américain.

 

Cette émergence n’est pas le fruit du hasard mais de changements importants qui ont pris place dans l’ordre des nations depuis maintenant une trentaine d’années, de la rencontre de projets politiques convergents, et en particulier ceux de la Russie, de la Chine, de l’Inde, mais aussi de l’Iran et de puissances régionales, tout comme elle résulte d’erreurs qui ont été commises dans la politique américaine, que ce soit lors de la Présidence Clinton ou de celle de George W. Bush. J’avais montré, dans un ouvrage de 2009, la logique de ce processus[1]. Les événements de ces dernières heures nécessitent de revenir sur ces points.

 

 

 

La dégénérescence de l’hyperpuissance américaine

La forme prise par cette émergence du monde multipolaire doit donc aussi beaucoup à l’entêtement des Etats-Unis qui se sont refusés avec constance à ce que cette émergence se fasse de manière consensuelle et coordonnée. C’est l’origine de l’idéologie que l’on nomme le « néo-conservatisme », une idéologie qui trouve son origine dans le ralliement d’une partie de la « gauche » américaine à des positions traditionnelles de la « droite impérialiste », mais qui leur a données une autre présentation[2]. Le « néo-conservatisme » ou « néocon » est en réalité une manière de justifier les pires positions impérialistes au nom des « droits de l’homme ». En fait, toutes les conditions pour l’émergence d’un « siècle américain », sur le modèle de ce que l’on a appelé le « siècle britannique », de la fin des guerres Napoléoniennes au début du XXème siècle semblaient réunies dans la première moitié des années 1990. Les élites européennes en avaient pris acte dans leur grande majorité et se plaçaient délibérément au sein du cadre idéologique développé par l’hyperpuissance, un terme qui avait été créé par Hubert Védrine[3]. La rapide et facile victoire dans la guerre du Golfe de 1991, en réponse à l’invasion du Koweït par l’Irak, avait eu immédiatement des effets sur les représentations américaines. Le président de l’époque, George H. Bush, l’avait bien compris qui aurait déclaré : « Par Jupiter, nous avons balancé le Syndrome du Vietnam cette fois pour toujours[4]. »

 

Pourtant, en quelques années, ce « siècle américain » qui s’annonçait s’est défait. L’une des raisons a été bien entendu les problèmes internes aux Etats-Unis, et les différentes crises économiques que ce pays a connu, de celle des caisses d’épargne américaines (qui coûta sa réélection au père de George Bush) à celles qui ont marqué les deux présidence de son fils (éclatement de la « bulle » internet et crise des « subprimes »). Nous avons désormais sous les yeux une puissance épuisée, une puissance où le problème de la mortalité de la classe moyenne « blanche » de 50 ans se pose tragiquement[5]. Cette puissance a, et on vient de le voir avec la frappe par missiles de croisière en Syrie, toujours des capacités militaires importantes, mais elle a perdu une large part de sa capacité d’influence.

 

L’une des raisons de cette perte d’influence a été l’instrumentalisation de la question des « droits de l’homme », en particulier en Bosnie, une instrumentalisation qui a largement contribué à créer une nouvelle idéologie dite « droit-de-l’hommiste » qui est en réalité l’exact contraire de la notion des « Droits de l’Homme » telle qu’elle avait émergée de la seconde guerre mondiale et du Tribunal de Nuremberg.

 

 

 

La folie de l’action « humanitaire » armée

Si les conditions d’engagement de la force sont souvent douteuses, et l’on se souvient de comment les Etats-Unis se sont ridiculisés aux Nations Unies avec le discours de M. Colin Powell sur les « armes de destruction massive » en Irak, son efficacité à long terme est tout autant douteuse. L’exemple de la Bosnie mais surtout du Kosovo doit ici être mentionné comme l’un des exemples de ce qu’il convient de ne pas faire. Notons aussi qu’en 2013, le centre d’analyse des armes de destruction massive du MIT avait mis en cause, sans être réfuté, le discours officiel qui faisait du pouvoir Syrien le responsable de l’attaque au gaz de combat dans la banlieue de Damas[6].

 

La capacité de la « communauté internationale » à intervenir pour des motifs humanitaires, en particulier dans le cas du Kosovo, et à résorber le politique dans l’humanitaire tourna à cette occasion au désastre[7]. L’objectif affirmé initialement, qui était de prévenir des politiques actives de ségrégation ethnique (ce que l’on appelle le « nettoyage ethnique »), et auquel on ne peut naturellement que souscrire, ne fut pas atteint. En réalité, l’intervention de l’OTAN, loin de mettre un terme au nettoyage ethnique que l’on dénonçait, s’est contentée de remplacer celui que les forces serbes étaient censées mener par celui des milices albanophones. De cette vérité, si impropre à la « propagande » médiatique qu’elle fut en France soigneusement cachée, il existe néanmoins de nombreuses preuves irréfutables.

 

Les massacres intercommunautaires ne se sont pas arrêtés avec le départ des troupes serbes, mais ont continué après le 12 juin 1999, preuve que ces massacres n’étaient pas le seul produit de la présence militaire serbe. En l’espace d’un mois, plus d’un millier de Serbes et de Roms ont ainsi « disparu » dans le territoire pourtant sous contrôle des forces de l’ONU[8], et devant les yeux horrifiés des militaires des pays qui avaient constitué le contingent de l’ONU (la KFOR). Les enlèvements, assassinats et de manière générale les actes de violence en bandes organisées commis par les milices de l’UCK, la principale milice albanophone, se sont étendus à d’autres populations pendant l’été 1999. Ont ainsi été visés les musulmans parlant d’autres langues que l’albanais, les minorités croate et turque présentes au Kosovo. Ces exactions ont conduit plus de 150 000 personnes à fuir soit vers la Serbie soit vers la Macédoine dans les six semaines qui suivirent le déploiement des troupes de la KFOR au Kosovo[9]. Outre ces déplacements, on estime qu’environ 100 000 autres personnes se sont réfugiées dans les enclaves serbes du nord du Kosovo dans la même période. Ainsi, on a assisté à un véritable nettoyage ethnique mené par les milices de l’UCK, alors que la KFOR était supposée contrôler le territoire pour assurer la « paix ethnique ».

 

Ces exactions ne se sont, hélas, pas limitées aux quelques semaines qui ont suivi le départ des troupes serbes et le déploiement de la KFOR internationale. Alors que les combattants de l’UCK entraient massivement dans le Kosovo Protection Corps qui avait été établi sous l’égide de l’ONU, les attaques ethniques ont pris une autre tournure, celle de viols collectifs visant prioritairement les femmes de la communauté rom[10]. L’organisation Human Rights Watch, qui a accumulé de très nombreux témoignages sur ce point, note aussi que ces exactions ont pu prendre pour cible des albanophones dont les positions plus modérées étaient contraires à celles de l’UCK[11].

 

Loin de conduire à une situation de « paix ethnique », qui était l’objectif affiché, l’intervention de l’OTAN n’a donc fait qu’amplifier et déplacer vers d’autres cibles le mouvement d’épuration ethnique et de massacres de populations civiles. Le Kosovo est resté, sous administration de l’ONU, une zone de non-droit. On peut ici, à bien des égards, parler de « contre-modèle » en ce qui concerne l’appui militaire apporté à une cause dite humanitaire. Les conditions de gestion par l’ONU du Kosovo, en particulier sous le mandat exercé par Bernard Kouchner dont la responsabilité est ici directement engagée, se sont révélées problématiques. Si l’on en croit les témoignages et le reportage publié dans un grand quotidien britannique en mars 2000, l’engagement connu de Kouchner en faveur de l’UCK a probablement facilité les dérives, observées et dénoncées par un rapport des Nations unies, du comportement de la force de police, la KPC, établie par le mandat de l’ONU au Kosovo.

 

 

 

Les bases de la position russe

De 1997 au discours tenu par Vladimir Poutine lors de la conférence de Munich sur la sécurité internationale le 10 février 2007[12], discours qui marque de manière claire l’affirmation de ce monde multipolaire c’est à l’échec du monde tel qu’il semblait logiquement devoir sortir de 1991 que l’on a assisté.

 

Il faut rappeler que la politique de Vladimir Poutine par rapport aux États-Unis au début de son premier mandat présidentiel (2000-2004) n’était pas une politique de confrontation[13]. Cette politique a été une prise de risques calculés. Le choix du président russe, alors que la Russie était isolée après son opposition à l’intervention de l’OTAN au Kosovo, n’était pas simple. D’un autre côté, les États-Unis, à partir de 2001, démantelaient unilatéralement un certain nombre d’accords qui avaient garanti la stabilité durant la guerre froide et en particulier le traité ABM, dont l’importance pour la Russie ne doit pas être sous-estimée[14]. Dans le même temps, ils menaient une politique pour le moins complaisante vis-à-vis du régime des Talibans en Afghanistan, en dépit des informations qui permettaient de prouver que ce pays était devenu une des bases arrière du terrorisme islamiste et de la déstabilisation de l’Asie centrale. Cette complaisance était largement dictée par la volonté des États-Unis de pénétrer vers les régions pétrolières d’Asie centrale.

 

Vladimir Poutine avait, pour sa part, immédiatement compris que le choc, symbolique et émotionnel, du 11 septembre 2001 pouvait amener les États-Unis à réviser leur politique. Son soutien immédiat à la réaction américaine visait à les convaincre de s’engager dans une démarche multinationale de lutte contre le terrorisme et ses racines, tout en permettant à la Russie de sortir de son isolement. En favorisant l’implantation de forces militaires américaines en Asie centrale, point sur lequel il s’opposait à ses propres responsables militaires dont les réticences étaient publiques, Vladimir Poutine a cherché à créer les conditions d’une action conjuguée et coordonnée pour stabiliser cette partie du monde, en soulignant la communauté d’intérêts entre les différents acteurs, y compris la Chine et l’Europe, sur ce point. La réponse américaine à cette main tendue a été décevante. Loin de comprendre l’importance d’une action multilatérale coordonnée, insérée dans la légitimité de résolutions à l’ONU, le président américain s’est engagé dans une voie inquiétante du point de vue russe, celle d’un aventurisme militaire. Les actions américaines ouvertement hostiles à la Russie, que ce soit en Ukraine ou dans le Caucase, se sont multipliées. À la main tendue de Vladimir Poutine, les États-Unis ont répondu, à partir de 2003, par des pratiques de guerre froide. Ce faisant, ils ont confirmé les dirigeants russes dans leurs craintes initiales et ils se sont montrés incapables de s’adapter au nouveau monde[15].

 

 

 

Les fondements de l’opposition entre la Russie et les Etats-Unis

L’arrivée de Primakov au pouvoir en 1998 puis celle de Poutine en 2000 avaient relancé aux États-Unis le débat sur la « perte de la Russie[16] ». Le retour à une rhétorique et à des actions dignes de la guerre froide, comme on le voit aujourd’hui avec le projet d’installation de systèmes antimissiles américains dans des pays comme la Pologne et la République tchèque, signe la fin des tentatives d’intégration. La création de l’Organisation de coopération de Shanghai en 2001 et surtout son élargissement avec l’accession au statut d’observateur de la Mongolie en 2004, puis de l’Inde, de l’Iran et du Pakistan en 2005, furent ici des tournants importants[17]. Les manœuvres militaires sino-russes de 2005, qui ont vu des unités de chaque pays opérer depuis le territoire du partenaire pour tester ce que l’on appelle l’interopérabilité, manœuvres marquées par la présence des observateurs indiens et iraniens, ont été une manifestation très significative de la montée en puissance de cette institution. L’OSC s’est affirmée comme la colonne vertébrale des BRICS, et elle a vu son rôle s’élargir à la coopération politique et économique. Elle est aujourd’hui l’expression la plus tangible de l’affirmation d’un monde multipolaire.

 

 

 

Les principes de gestion d’un monde multipolaire

Dès lors, ce monde multipolaire pourrait être géré dans un esprit de coopération entre les diverses puissances, si les Etats-Unis consentaient à abandonner leurs prétentions d’imposer à la place du droit international le droit des Etats Unis. Il convient donc de relire avec attention le discours prononcé en 2007 par Vladimir Poutine. Il constitue une définition précise de la représentation russe des relations internationales. Deux points importants s’en dégagent, la constatation de l’échec d’un monde unipolaire et la condamnation de la tentative de soumettre le droit international au droit anglo-américain : « J’estime que le modèle unipolaire n’est pas seulement inadmissible pour le monde contemporain, mais qu’il est même tout à fait impossible. Non seulement parce que, dans les conditions d’un leader unique, le monde contemporain (je tiens à le souligner : contemporain) manquera de ressources militaro-politiques et économiques. Mais, et c’est encore plus important, ce modèle est inefficace, car il ne peut en aucun cas reposer sur une base morale et éthique de la civilisation contemporaine »[18].

 

Ce passage montre que la position russe articule deux éléments distincts mais liés. Le premier est un doute quant aux capacités d’un pays (ici, les États-Unis sont clairement visés) à rassembler les moyens pour exercer de manière efficace son hégémonie. C’est un argument de réalisme. Même le pays le plus puissant et le plus riche ne peut à lui seul assurer la stabilité du monde. Le projet américain dépasse les forces américaines. C’est un constat sur lequel il y a peu à redire. Mais, il y a un second argument qui n’est pas moins important et qui se situe au niveau des principes du droit.

 

Vladimir Poutine affirme qu’il n’existe pas de normes qui pourraient fonder l’unipolarité. Dans son ouvrage de 2002, Evgueni Primakov ne disait pas, en réalité, autre chose[19]. Le « discours de Munich » de 2007 s’inscrit ainsi dans la continuité de la pensée du monde par les dirigeants russes. Cela ne veut pas dire que les différents pays ne puissent définir des intérêts communs. Cela ne veut même pas dire qu’il n’y ait des valeurs communes. Le discours de Poutine n’est pas « relativiste ». Il constate simplement que ces valeurs (ce qu’il appelle la « base morale et éthique ») ne peuvent fonder l’unipolarité, car l’exercice du pouvoir, politique ou économique, ne peut être défini en valeur mais doit l’être aussi en intérêts. Ceci revient à refuser la thèse d’une dépolitisation des relations internationales, qui devraient se réduire, dans l’esprit de ceux qui soutiennent cette dépolitisation, aux droits de l’homme et aux « lois » de l’économie. Si les relations internationales ne sont pas de la « technique » (la simple mise en œuvre de normes communes) mais de la politique (la gestion d’intérêts différents et potentiellement conflictuels) y compris dans les relations économiques, alors toute aspiration à l’hégémonie devient immorale. Le second point se trouve donc exprimé dans le paragraphe suivant : « Nous sommes témoins d’un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international. Bien plus, certaines normes et, en fait, presque tout le système du droit d’un seul État, avant tout, bien entendu, des États-Unis, a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines, dans l’économie, la politique et dans la sphère humanitaire, et est imposé à d’autres États[20]. »

 

L’argument suit ici celui que l’on a évoqué ci-dessus. Faute d’une base morale et éthique permettant de faire disparaître le politique des relations internationales, ces dernières ne peuvent être gérées que par le principe fondamental du droit international, soit la règle d’unanimité et de respect des souverainetés nationales. Or, constate le président russe, les États-Unis tendent à transformer leur droit interne en droit international alternatif. C’est ce qui rend l’affrontement inévitable.

 

 

 

C’est donc la raison qui explique largement que, pour l’instant, la confrontation l’emporte sur la coopération. Notons que, dans cette confrontation, la Russie peut compter sur l’appui de la Chine, une puissance dont le PIB a dépassé il y a peu celui des Etats-Unis. Dans cet affrontement, le « camp occidental », expression typique de la guerre froide, apparaît à la fois fracturé, mais aussi en perdition face à la montée des nouvelles puissances. Mais, si les Etats-Unis revenait vers une philosophie plus « westphalienne » des relations internationales, alors rien n’empêcherait la coopération de prendre le pas sur la confrontation.

 

 

 

Notes

 

[1] Sapir J., Le Nouveau XXIè Siècle, le Seuil, Paris, 2008.

 

[2] Fukuyama F., After the Neocons. America at the Crossroads, New Haven, Conn., Yale University Press, 2006 ; trad. fr. de Denis-Armand Canal, D’où viennent les néoconservateurs ?, Paris, Grasset, 2006.

 

[3] Voir H. Védrine, Les Cartes de la France à l’heure de la mondialisation, Paris, Fayard, 2000.

 

[4] « By Jove, we’ve kicked the Vietnam syndrome once and for all » : propos rapportés in Michael R. Gordon et Bernard E. Trainor, The General’s War : the Inside Story of the Conflict in the Gulf, Boston, Little, Brown, 1995.

 

[5] Burke A., « Working class white Americans are now dying in middle age at faster rates than minority groups », Brookings Institution, 23 mars 2017 et Case A et Deaton A., Mortality and morbidity in the 21st century , Brookings Papers on economic activity, 23 mars 2017, https://www.brookings.edu/wp-content/uploads/2017/03/6_casedeaton.pdf

 

[6] Lloyd R. et Postol T., Possible Implications of Faulty US Technical Intelligence in the Damascus Nerve Agent Attack of August 21, 2013, MIT, Cambridge (Mass.), Janvier 2014.

 

[7] Pekmez, Juan, The Intervention by the International Community and the Rehabilitation of Kosovo, rapport commandité par le projet « The Rehabilitation of War-Torn Societies », étude coordonnée par le CASIN (Centre for Applied Studies in International Negotiations), Genève, janvier 2001.

 

[8] Human Rights Watch, Under Orders – War Crimes in Kosovo, Genève, 2001, (rapport consultable et téléchargeable sur http://www.hrw.org/reports/2001/Kosovo ) chap. 17. Human Rights Watch note que les pratiques criminelles de l’UCK envers la population civile sont patentes depuis 1998.

 

[9] Human Rights Watch, ibid. Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) considère que 150 000 personnes ont fui ver la Serbie et 30 000 vers la Macédoine après le 12 juin 1999 (UNHCR Refugees Daily, 23 mai 2000).

 

[10] European Roma Rights Center, « Press statement : The current situation of Roma in Kosovo », 9 juillet 1999 ; UNHCR-OSCE Ad Hoc Task Force on Minorities, « Update on the situation of ethnic minorities in Kosovo », Genève, 31 mai 2000.

 

[11] Outre les rapports cités, on renvoie ici le lecteur au roman-témoignage écrit par un officier supérieur de l’armée française à partir de son expérience au Kosovo : Julie Armen, Dernière danse à Pristina, Paris, Ramsay, 2007. Cette officier fut mon étudiante et m’alimenta en sources sur ce qui se passait alors au Kosovo.

 

[12].On trouvera une traduction complète et fidèle de ce discours dans la revue La Lettre Sentinel, n° 43-44, janvier-février 2007, p. 24-29.

 

[13] Sapir J., « L’évolution des relations américano-russes », Les Cahiers du CHEAR, n° 42, printemps 1999, p. 27-44.

 

[14] Leur intention d’installer des systèmes antimissiles en Pologne et en République tchèque, soi-disant pour protéger ces pays contre une menace iranienne – argument dépourvu de fondements –, participe de la même démarche délibérément provocatrice.

 

[15] Primakov E., Le Monde après le 11 septembre et la Guerre en Irak, Paris, Presses de la Renaissance, 2003.

 

[16] En référence à l’important débat des années 1949-1950 sur la Chine (« Who lost China ? »), ce débat a été utilisé par les fractions néoconservatrices pour décrédibiliser la politique de l’administration Clinton et des démocrates.

 

[17] L’OCS comprend la Chine, la Russie, le Kazakhstan, la Kirghizie, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. Elle dispose d’un secrétariat à Pékin et d’une structure antiterroriste régionale située à Tachkent.

 

[18] Voir la revue La Lettre Sentinel, n° 43-44, janvier-février 2007, p. 25.

 

[19] E. Primakov, Mir posle 11 Sentjabrja, op. cit., p. 138-151.

 

[20] La Lettre Sentinel, n° 43-44, janvier-février 2007, p. 25 sq.

 

url : http://russeurope.hypotheses.org/5882

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L’Amérique « périphérique » meurt

Publié le par Mahi Ahmed

L’Amérique « périphérique » meurt
L’Amérique « périphérique » meurt

L’Amérique « périphérique » meurt…

PAR JACQUES SAPIR · 8 AVRIL 2017

 

Deux auteurs, Mme Case et M. Deaton, travaillant pour la Brookings Institution – qui est l’un des centres de recherches les plus connus du Parti Démocrate aux Etats-Unis – viennent de publier une étude qui pourrait permettre de comprendre au moins une partie du mouvement qui a porté Donald Trump à la présidence des Etats-Unis[1]. Cette étude permet de comprendre ce cri de colère venant d’une grande partie de la population du pays, cri de colère que M. Bernie Sanders avait bien entendu mais qui n’avait guère écorché les oreilles de Mme Hillary R. Clinton. Cette étude est, en réalité, une condamnation sans appel des politiques menées depuis ces quinze dernières années, que ce soit par Georges W. Bush ou par Obama. La hausse rapide de la mortalité qui touche certaines catégories, et en particulier ce qui est décrit dans l’étude comme les « blancs, non-hispaniques » dans la tranche d’âge de 45 à 54 ans permet de comprendre l’importance du rejet des élites politiques. Ce phénomène est relativement spécifique aux Etats-Unis. Mais, l’absence de perspective pour de larges parties de la population caractérise aussi ce que l’on appelle, en France, la « France périphérique »[2]. Si, fort heureusement dans notre pays, la situation n’apparaît pas aussi dramatique qu’aux Etats-Unis, des parallèles peuvent cependant être tirés.

 

 

 

La mortalité spécifique d’une partie de la population

Ces auteurs ont donc divisé le pays en plus de 1 000 régions, et ils ont pu constater que ce qu’ils appellent le taux de «décès par désespoir» (soit les décès par drogues, alcool et suicide) en milieu de vie (autour de 50 ans) pour les non-hispaniques blancs aurait augmenté dans pratiquement la totalité des régions des Etats-Unis et cela à tous les niveaux d’urbanisation – depuis les zones rurales profondes aux grandes villes centrales. Ce phénomène frappe les hommes comme les femmes de manière similaire. En 2000, ce qu’ils appellent une « épidémie » était centrée sur le sud-ouest des Etats-Unis. Au milieu des années 2000, ce phénomène s’était propagé dans les Appalaches, en Floride et sur la côte ouest. Aujourd’hui, c’est à l’échelle du pays tout entier que l’on peut constater cette grande progression des « décès par désespoir ».

 

Les «décès du désespoir» en milieu de vie ont donc augmenté de façon spectaculaire pour les blancs non hispaniques, un groupe que les statisticiens ont créé afin de pouvoir mesurer la part des « minorités » dans la population et qui comprend les habitants des Etats-Unis « blancs » ayant un diplôme d’études secondaires ou moins. Ce groupe était largement majoritaire dans les années 1960 et, même s’il reste le plus important, il a vu sa position se dégrader fortement ces vingt dernières années. On voit que la situation ici se dégrade pour ce groupe des « blancs, non hispaniques, à faible niveau d’éducation » de manière spectaculaire à partir de 2012 (tableau 1).

 

Tableau 1

 

 

 

Le comportement de cette population diverge fortement du taux global de «décès du désespoir» à la mi-vie (45-54 ans) dans les autres pays riches. C’est aussi l’un des enseignements que l’on peut tirer de cette étude. Le tableau 2 ci-dessous compare les «décès du désespoir» à la mi-vie pour les non-hispanophones blancs aux États-Unis avec des «décès du désespoir» (toutes les courses combinées) en milieu de vie dans d’autres pays riches au fil du temps. En examinant de plus près l’augmentation au sein des États-Unis, les auteurs constatent que les taux de «décès de désespoir» pour les hommes et les femmes ayant un diplôme d’études secondaires ou moins augmentent parallèlement et beaucoup plus rapidement que les taux pour les hommes et les femmes ayant un collège Degré (4 ans) ou plus.

 

Tableau 2

 

 

 

La comparaison que l’on peut faire avec soit un pays « équivalent » (le Canada) soit les pays européens, est extrêmement instructive. Seul le Royaume-Uni connaît, mais dans une mesure bien moindre, une augmentation comparable à celle des Etats-Unis. En France et en Allemagne, où les taux de mortalité étaient bien plus élevés dans les années 1990, on assiste à une diminution importante et rapide de cette mortalité. Les taux de mortalité en Europe sont en baisse pour ceux qui ont un faible niveau de scolarité et cette baisse a lieu plus rapidement que chez ceux qui ont un niveau de scolarité plus élevé. Il y a donc une forme de spécificité de la situation sociale aux Etats-Unis.

 

 

 

Une interrogation sur les causes

Le phénomène détecté par les chercheurs apparaît donc comme particulièrement important. Lorsqu’il est combiné au ralentissement en cours de la mortalité due aux maladies cardiaques et au cancer – les deux plus grands « tueurs » à l’âge de 45-54 ans – depuis la fin des années 1990, l’augmentation de ces «décès du désespoir» devient même spectaculaire. Elle a entraîné des taux de mortalité pour la tranche d’âge 45-54 ans chez les américains « blancs » de la classe ouvrière dépassant pour la première fois ceux d’autres groupes minoritaires.

 

Non seulement l’impact des différences éducatives dans la mortalité parmi les blancs augmente, mais la mortalité augmente en fait pour ceux qui n’ont qu’un faible ou très faible niveau d’éducation et au contraire diminue pour ceux qui ont un diplôme universitaire. Cela est vrai pour les hommes et les femmes blancs non hispaniques dans tous les groupes d’âge de 25 à 29 à 60 ans. Le taux de mortalité chez les Noirs et les Hispaniques, quant à lui, continue à baisser, ce qui ne fait que souligner l’importance de cette situation pour le groupe dit des « blancs, non-hispaniques ».

 

 

 

Bien des commentateurs et des analystes ont suggéré que les résultats médiocres de la mortalité pourraient être attribués à la croissance lente, à la stagnation et même à la baisse des revenus[3]. C’est certainement un facteur, mais seulement un DES facteurs, comme le montrent les deux auteurs de l’étude de la Brookings. On constate que ce seul facteur ne peut fournir une explication complète au phénomène, en particulier si l’on prend en considération les profils de revenus pour les Noirs et les Hispaniques, revenus ne sont pas meilleurs que ceux pour les blancs. Or, la mortalité pour ces deux groupes est tombée,. Il n’y a pas non plus de preuve sur les données européennes selon lesquelles les tendances de la mortalité correspondent aux tendances du revenu, malgré des profils nettement différents de revenu médian entre les pays après la Grande récession.

 

Les auteurs proposent donc une autre explication plausible dans laquelle ce serait le désavantage cumulatif sur la vie, sur le marché du travail, sur le mariage et les résultats des enfants, et sur la santé, qui provoquerait, soit directement soit indirectement, cette hausse de la mortalité. Ce désavantage cumulatif est déclenché par la dégradation progressive des opportunités du marché du travail au moment de l’entrée pour les Blancs avec un faible niveau d’éducation. Cette explication, qui correspond à une grande partie des données analysées dans l’étude, a une implication profondément négative pour les politiques qui ont été menées ces dernières années. En effet, même celles de ces politiques qui améliorent avec succès les gains et les emplois, ou qui redistribuent les revenus, prendront de nombreuses années pour inverser l’augmentation de la mortalité et de la morbidité des personnes qui sont en milieu de vie maintenant.

 

Cette notion de désavantage cumulatif est importante, car elle remet en cause le raisonnement libéral qui considère que chaque problème est isolé, et peut se résoudre à travers une succession de décisions individuelles. Si tel était le cas, il n’y aurait pas de désavantage cumulatif.

 

 

 

 

 

Ces données nous rappellent que les Etats-Unis sont traversés par une crise sociale considérable, une crise qui affecte non seulement leur système social, mais aussi la stabilité de leur système politique. Aucun pays ne peut raisonnablement espérer que des écarts de cet ordre se développent et, dans le même temps, garantir sa stabilité. Ce que ces données nous disent, c’est que le potentiel d’instabilité tant sociale que politique des Etats-Unis est en train de s’accroître rapidement. C’est, en un sens le bilan des années Obama, et de son échec à traiter les conséquences profondes de la crise de 2007-2010. Nous sommes donc là au cœur de l’explication du succès de Donald Trump, que ce dernier soit ou ne soit pas la solution à ce problème.

 

[1] Case A et Deaton A., Mortality and morbidity in the 21st century , Brookings Papers on economic activity, 23 mars 2017, https://www.brookings.edu/wpcontent/uploads/2017/03/6_casedeaton.pdf

 

[2] Guilluy C., La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014

 

[3] Chetty, Raj, Michael Stepner, Sarah Abraham, Shelby Lin, Benjamin Scuderi, Nicholas Turner, Augustin Bergeron and David Cutler, 2016, “The Association between income and life expectancy in the United States, 2001–2014,” 315(16) 1750–66. Elo, Irma, and Samuel H. Preston, 1996, “Educational differences in mortality: United States, 1979–85,” Social Science and Medicine, 42(1), 47–57.

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Le monde au bord de la conflagration

Publié le par Mahi Ahmed

Le monde au bord de la conflagration

par Kharroubi Habib

 

 

Pour les puissances occidentales et régionales anti-régime syrien, la reprise d'Alep et celle d'autres régions de la Syrie par les forces loyalistes ont sonné le glas du projet les fédérant visant à obtenir la chute de Bachar El Assad qu'elles ont escompté réussir à travers la guerre par procuration qu'elles ont confiée à la rébellion armée bénéficiant de leur aide autant financière que militaire. Les revers militaires infligés à cette dernière par l'armée syrienne et ses alliés l'ont en effet mise dans un état qui ne lui permet plus d'être en capacité de reprendre le dessus sur eux. Il ne reste à ces puissances acharnées à vouloir renverser le président syrien que l'option d'une intervention militaire internationale qu'elles n'ont pu entreprendre tant que les Etats-Unis se refusaient d'en prendre la décision. Elles n'ont pu forcer la main à Barack Obama mais sont en passe d'y parvenir avec son successeur Donald Trump, fragilisé par les oppositions auxquelles il est confronté entretenant contre lui les soupçons d'être par chantage sous la coupe du Kremlin.

 

Au président américain il ne restait que la solution de provoquer un «clash» avec Poutine et la Russie pour espérer se laver de sa prétendue vassalité à leur égard. Le sachant, les puissances voulant l'entraîner sur cette voie ont instrumentalisé avec une extraordinaire expertise l'affaire des attaques chimiques ayant fait entre 80 et 100 victimes à Khan Cheikhoun dans la province d'Idlib qu'elles ont sans preuves imputées à l'aviation du régime en martelant qu'en l'occurrence celui-ci a violé la ligne «rouge» et que la Russie en est complice. Leur pression médiatique relayée par celle des «faucons» américains anti-russes dont Donald Trump recherche la caution exonérante de l'accusation qui le vise le présentant comme trop conciliant à l'égard de la Russie et de son protégé syrien ont eu l'effet escompté sur l'occupant de la Maison Blanche qui a ordonné jeudi soir le bombardement par missiles Tomawak d'une base aérienne militaire syrienne.

 

Ceux qui ont poussé le président américain à ordonner cette évidente agression militaire violant le droit international et la souveraineté de l'Etat syrien ne veulent pas s'en tenir à cette «démonstration» de force unilatéralement américaine mais à faire accepter à Trump l'engagement d'une intervention militaire contre le régime syrien conduite par les Etats-Unis. Les partisans de cette option continuent en effet à battre tambour pour lui faire endosser la décision et pour certains des plus enragés anti-régime syrien comme la France à préparer leurs armées en prévision de cette perspective.

 

Pour des raisons surtout d'ordre intérieur, le président américain semble s'être converti à l'interventionnisme en Syrie et être déterminé à l'éventualité d'une confrontation armée avec la Russie. A moins qu'il se contente de la démonstration de force qu'il a ordonnée jeudi soir, l'on ira fatalement à la confrontation militaire russo-occidentale en Syrie car il est impensable que Poutine puisse faire machine arrière dans la protection militaire que son pays fournit au régime et à son armée.

 

Le monde est, on le voit, au bord d'une déflagration apocalyptique à laquelle poussent des responsables d'Etat dont le jugement et la mesure sont totalement dévoyés par l'obsession qui les hante d'abattre Bachar El Assad et le régime syrien. Paradoxalement, ils ont trouvé en le 46ème président américain élu sur la promesse d'en finir avec l'interventionnisme militaire de son pays à l'étranger l'instrument pour l'assouvissement de leur obsession. Il faut reconnaître qu'ils ont cyniquement manœuvré pour le mettre en situation de renier son engagement. Même si son reniement conduit au pire pour le monde.

 

Source : Le Quotidien d’Oran du 7.4.17

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