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CINQ PROPOSITIONS POUR UNE ONU PLUS EFFICACE ET PLUS DEMOCRATIQUE

Publié le par Mahi Ahmed

La chronique de Recherches internationales

Cinq propositions pour une ONU

plus efficace et plus démocratique

Chloé Maurel

Historienne, spécialiste des Nations unies

L'ONU est l'institution internationale la plus légitime, car la plus démocratique. En effet c'est une organisation universelle, car elle rassemble 193 Etats soit pratiquement tous les pays du monde, sur une base égalitaire, puisqu'à son Assemblée générale, chaque Etat, qu'il soit riche ou pauvre, est doté d'une voix lors des votes. L'ONU est donc bien plus démocratique que les institutions financières internationales comme le FMI, où plus un Etat est riche, plus il dispose de voix, et que les «clubs» comme l'OCDE ou les G7, G8, G20 qui ne rassemblent que les Etats les plus développés et puissants du monde.

Cependant, il reste encore des choses à faire pour rendre l'ONU plus efficace et plus démocratique. Voici 5 propositions urgentes:

1) Supprimer le statut de membre permanent du Conseil de sécurité et le droit de veto

Le statut de membre permanent du Conseil de sécurité, avec droit de veto, dont disposent cinq pays (France, Etats-Unis, Royaume-Uni, Chine, Russie) apparaît comme un privilège, c'est une entorse au caractère démocratique de l'ONU. La raison de ce privilège – le fait que ces pays étaient les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale – n'apparaît plus justifiée aujourd'hui, et cet état de choses est critiqué par de nombreux pays. De plus, le veto a été, tout au long des 70 ans d'existence de l'ONU, un élément de blocage de l'action onusienne : le veto, ou la simple menace du veto, ont empêché en bien des cas l'ONU d'agir sur des sujets importants, comme dans les années 1950-60 la guerre d'Algérie ou la guerre du Vietnam.

Les projets de réforme qui ont été suggérés ces dernières années, et qui proposent d'étendre ce privilège à d'autres pays (l'Allemagne, l'Afrique du Sud, le Brésil...), n'apparaissent pas convaincants, car si l'on étend le droit de veto à d'autres pays, cela paralyserait encore plus l'ONU. Et la situation demeurerait toujours injuste, car il y aurait toujours des pays qui s'estimeraient lésés de ne pas avoir eux aussi ce privilège.

La solution est de supprimer purement et simplement le statut de membre permanent du Conseil de sécurité et le droit de veto, pour rendre l'ONU plus efficace et véritablement démocratique dans son fonctionnement.

Loin d'affaiblir la France, cette réforme serait tout à son honneur, et de plus, cela ouvrirait la voie à la possible élection d'un Secrétaire général français. En effet, une convention tacite, depuis la création de l'ONU, veut que les pays dotés du droit de veto ne puissent jamais avoir un de leurs ressortissants qui devienne Secrétaire général. Avec la suppression du droit de veto, cela rendrait possible l'élection, pour la première fois, d'un Secrétaire général français.

2) Faire de la nomination du Secrétaire général une véritable élection démocratique

Jusqu'à présent, le Secrétaire général de l'ONU a toujours été nommé, et non pas élu, par l'Assemblée générale sur proposition du Conseil de sécurité, qui traditionnellement ne propose qu'un seul nom, choisi lors d'une réunion privée, lors de laquelle le veto peut être employé. C'est dire que ce processus est tout sauf démocratique! Ce qui a fait dire à l'ambassadeur suisse à l'ONU, Paul Seger, que cette pseudo-élection est encore moins transparente que celle du pape, ce qui est tout dire!

Il faudrait donc faire de ce processus une véritable élection, par l'Assemblée générale. Cela aurait comme avantage de permettre le déroulement d'une véritable campagne électorale, relayée par les médias du monde entier, ce qui rendrait la population mondiale plus concernée, plus intéressée, par cette élection et par l'ONU.

Un premier pas dans cette voie a été fait cette année, puisque pour la première fois, les huit candidats officiels à la succession de Ban Ki-moon ont pu se présenter chacun devant l'Assemblée générale et exposer leurs idées et leur projet pour diriger l'ONU. Mais pour l'instant, rien n'a été changé au processus de nomination, ce qui fait qu'en pratique ce sont toujours les cinq membres permanents du Conseil de sécurité qui ont la haute main sur la nomination du Secrétaire général.

3) Encourager l'ONU à lancer un vaste plan d'assistance aux réfugiés

La «crise» des réfugiés que nous vivons actuellement, avec plus de 60 millions de personnes déplacées dans le monde, est sans précédent. A ce vaste enjeu, qui est à l'échelle mondiale, il faut une réponse mondiale, et l'ONU est bien placée pour s'en charger. En effet, l'ONU peut tirer parti de son expérience en la matière : au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors qu'il y avait également des millions de personnes déplacées en Europe, l'ONU avait créé une agence ad hoc, l'Organisation internationale des réfugiés (OIR), qui avait fonctionné de 1946 à 1952, et qui, dotée d'un personnel nombreux, s'était activement occupée de réinstaller 10 millions de personnes dans des pays d'accueil et de les aider à se réinsérer. En 1951 a été adoptée la convention relative au statut des réfugiés, et en 1952 a été créé le Haut Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR). Mais sur la question des migrations, l'agence qui a été créée, en 1951, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), a été placée en dehors du système des Nations unies, suivant la volonté des Etats-Unis qui ne voulaient pas que ce soit l'ONU qui s'occupe de cette question.

Il faudrait permettre à l'ONU de se ressaisir pleinement de la question des migrants et réfugiés, soit en créant une nouvelle OIR, soit en étendant et en humanisant l'action du HCR (qui bien souvent est trop restrictif dans l'attribution du statut de réfugié). L'ONU pourrait montrer la voie aux Etats en adoptant une conception humaniste du migrant, du réfugié, au lieu de les criminaliser comme le font beaucoup de pays. Faire respecter les droits fondamentaux des migrants, rendre impossible leur détention inhumaine dans des camps, cela doit être l'action de l'ONU.

L'ONU a d'ailleurs adopté des textes progressistes en la matière, comme la «convention pour la protection des droits de tous les travailleurs migrants et de leurs familles» de 1990, ou les deux conventions (1954 et 1961) sur les apatrides, textes que malheureusement la France n'a pas ratifiés. Faire connaître et faire ratifier ces textes progressistes doit être un objectif fédérateur.

4) Préconiser une action de l'ONU pour interdire les paradis fiscaux, contrôler les grandes multinationales, faire un contre-TAFTA et créer une taxe internationale sur les transactions financières

A l'origine, les questions économiques et commerciales devaient relever intégralement de l'ONU. Une charte progressiste, la Charte de la Havane, avait été négociée au sortir de la Seconde Guerre mondiale et signée en 1948. Elle prévoyait la création d'une Organisation internationale du commerce (OIC) totalement intégrée à l'ONU, et fondée sur des idées de justice sociale. Mais elle n'a pas été ratifiée par le Sénat américain et finalement c'est en dehors de l'ONU qu'a été entreprise la régulation des échanges internationaux, sous l'égide du GATT, devenu en 1995 l'OMC. Or, l'OMC est fondée sur des conceptions libérales, à l'opposé des conceptions humanistes et progressistes de la charte de l'ONU.

Il faut donc faire en sorte que l'ONU se ressaisisse de ces attributions économiques et commerciales, afin de lutter efficacement contre l'évasion fiscale. Le problème des paradis fiscaux étant un problème transnational, seule une organisation mondiale peut le résoudre, cela ne peut pas venir d'un seul pays ni même d'un groupe de pays.

Face au projet de TAFTA, au problème de la gestion des dettes souveraines des Etats, des initiatives progressistes sont lancées en ce moment même au sein de l'ONU, notamment par des pays du Sud. La France doit les soutenir et les encourager.

Enfin, une taxe internationale sur les transactions financières permettrait de résoudre une grande partie des problèmes économiques et sociaux des pays. L'ONU, dont les attributions officielles s'étendent à ces sujets, est l'institution adéquate pour établir un tel dispositif.

Rappelons que la Banque mondiale et le FMI font théoriquement partie de l'ONU, mais s'en sont rapidement autonomisées après la Seconde Guerre mondiale, c'est-à-dire que ces structures se sont affranchies du fonctionnement démocratique onusien (1 Etat = 1 voix). Il faudrait remettre ces institutions financières internationales sous le contrôle de l'Assemblée générale de l'ONU.

5) Doter l'ONU de plus de budget et de plus de pouvoir

L'ONU est l'organisation internationale la plus légitime, or elle a de facto moins de pouvoir que d'autres institutions comme l'OMC qui, elle, a le pouvoir d'imposer des sanctions économiques à des Etats, au moyen de son organe de règlement des différends (ORD). Il faut doter l'ONU d'un pouvoir de sanction tout aussi fort, dans les cas où des Etats, des personnes ou des entreprises ne respectent pas ses résolutions ou ses conventions. En effet, le plus souvent, lorsque les résolutions ou conventions de l'ONU ne sont pas respectées, rien ne se passe, ces textes restent lettre morte, ce sont de belles résolutions mais qui ne sont pas appliquées. Il est essentiel de donner plus de pouvoir à l'ONU pour faire appliquer ses textes.

Pour rendre l'ONU plus efficace, il faut aussi qu'elle dispose d'un budget plus important. Actuellement, son budget est très faible. Par exemple, le budget de l'UNESCO est inférieur à celui de la ville de Paris, alors que cette institution culturelle doit agir dans le monde entier! Quant à l'AIEA (agence internationale de l'énergie atomique), son budget est égal à 0,06% du budget de la défense des Etats-Unis, ce qui est dérisoire.

Doter l'ONU de plus de pouvoir, d'un budget plus important, et la rendre plus démocratique dans son fonctionnement, est fondamental pour lui permettre d'exercer efficacement sa mission de paix et de progrès social auprès des citoyens du monde entier! La France, pays des droits de l'homme, se doit d'oeuvrer dans cette voie, main dans la main avec les pays du Sud, qui poussent en ce sens. Son image auprès de ces pays et sur la scène internationale en serait rehaussée.

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

6, av. Mathurin Moreau; 75167 Paris Cedex 19

Site : http://www.recherches-internationales.fr/ Mail : recherinter@paul-langevin.fr

Abonnements 4 numéros par an : 55 Euros, Étranger 75 Euros

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Manœuvres au Sinaï

Publié le par Mahi Ahmed

Manœuvres au Sinaï

Par Ammar Belhimer

Quand l’Etat islamique s’agite, Israël n’est pas bien loin.

Le périodique américain de politique étrangère, Foreign Affairs, revient sur la présence du groupe terroriste Etat islamique (Daesh) en Egypte en s’interrogeant : «Daesh cible Égypte, pourquoi le groupe s’intéresse au Sinaï ?»(*)

Une véritable insurrection semble se dérouler dans le Sinaï depuis le début du mois en cours. L’opération est appuyée par une campagne médiatique tendant à accréditer la mainmise du groupe sur cet espace, dans le prolongement des territoires déjà conquis en Irak, en Libye et en Syrie.

L’article du magazine américain évoque des vidéos de l’Etat islamique condamnant «des gouvernements arabes et occidentaux apostats», glorifiant des attaques réussies et formulant des louanges pour ses martyrs. Il relève l’insistance de ces vidéos sur le Sinaï, «qui a précédemment joué un rôle relativement mineur dans la propagande de Daesh».

Le fait n’est pas anodin. Il pourrait «marquer un tournant dans la stratégie de Daesh. Le groupe a perdu des territoires en Irak et en Syrie, et les vidéos pourraient augurer une réorientation vers l'Afrique du Nord.»

«En janvier, le groupe a diffusé une vidéo qui pestait contre les dirigeants «occidentalisés» d'Algérie, de Libye, du Maroc et de Tunisie. Selon des responsables américains, la présence du groupe en Libye est «métastasée», et constitue la plus grande menace pour la sécurité régionale. Le Département d’Etat a même suggéré que la coalition américaine dirigée contre Daesh en Syrie et en Irak, soit recentrée sur la Libye comme base de repli. La Tunisie, pour sa part, reste la principale source de recrutement de combattants étrangers pour Daesh, tout en constituant une cible de choix pour les attaques dévastatrices du groupe.»

En juillet 2015, une vidéo de l’Organisation de l’Etat islamique diffusée sur internet menaçait notre pays : «Entre vous et nous, il y aura une guerre longue. Musulmans, la démocratie est une religion impie, mécréante. Il y a encore des partis (islamistes) qui veulent réitérer l’expérience démocratique malgré ce qui s’est passé dans les années 1990. L’unique voie est le djihad et seulement le djihad.»

Pour l’instant, l’axe d’effort principal du terrorisme salafiste demeure au Sinaï.

L’intérêt porté par l’Etat islamique à cette portion du territoire égyptien est jugé «sans précédent». Il prolonge une critique récurrente de la monarchie wahhabite, qui – si elle ne relève pas de la mise en scène – interroge la porosité entre l'idéologie wahhabite et Daesh et leur «terreau salafiste commun».

Les vidéos étendent aussi leurs critiques au Frère musulman Mohamed Morsi, ancien président en détention, pour ses alliances avec des gouvernements jugés laïques, comme la Turquie. Elles mettent enfin en garde les égyptiens contre l'adoption de la «nouvelle religion» de la démocratie, les exhortent à «se réveiller» et dénoncent le Président égyptien Abdel Fattah el-Sisi, perçu comme «un nouveau pharaon (…) qui protège les Juifs».

Les vidéos montrent les dirigeants et les officiels militaires égyptiens réunis avec leurs homologues israéliens.

Que Daesh cible l’opinion égyptienne paraît «logique» pour le magazine américain : l’échec de la politique économique et la répression des dissidents auraient «érodé la popularité de Sissi», élargissant par la même occasion la base des «Egyptiens mûrs pour le recrutement».

Le vide dans lequel s’engouffre ainsi Daesh est donc amplifié par l’éviction des Frères musulmans après une année à la tête de l’Etat et le repli du régime sur la seule alternative répressive.

Au final, la promotion de la province du Sinaï revient de façon récurrente dans l’étude qui y voit le signe d’une «mise en scène pour une attaque à grande échelle» : «Le lendemain de la diffusion de ces vidéos, Daesh a revendiqué la responsabilité d'une attaque armée à la périphérie du Caire.» L'assaut – le plus meurtrier dans la capitale depuis 2013 – a fait huit victimes parmi les policiers en civil.

On perçoit mieux l’insistance du magazine sur l’importance de la présence terroriste au Sinaï, lorsqu’il envisage «une attaque spectaculaire contre Israël» qui légitime déjà les préparatifs avancés de Tsahal pour une intervention lourde dans la région.

A. B.

(*) Oren Kessler and Max Peck, ISIS Targets Egypt. Why the Group Set its Sights on the Sinai, 17 mai 2016, www.foreignaffairs.com

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/05/24/article.php?sid=196760&cid=8

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Le pétroyuan est le grand pari de la Russie et de la Chine

Publié le par Mahi Ahmed

Le pétroyuan est le grand pari de la Russie et de la Chine

par Ariel Noyola Rodríguez

Après les sanctions économiques que les États-Unis et l’Union européenne ont imposées à la Russie, Moscou et Pékin ont tissé de puissants liens dans le domaine de l’énergie, qui ont radicalement transformé le marché mondial du pétrole. En plus d’accroître leur commerce dans les hydrocarbures de façon exponentielle, les deux puissances de l’Est ont décidé de mettre fin à la domination du dollar dans la fixation du prix de l’or noir. Le petroyuan est l’instrument de paiement stratégique qui promet de faciliter la transition vers un système monétaire multipolaire, un système qui prend en compte de multiples devises et reflète la corrélation des forces dans l’ordre mondial actuel.

Au lieu d’humilier la Russie, la guerre économique que Washington et Bruxelles ont provoquée s’est avérée contre-productive, parce qu’elle a seulement contribué à renforcer l’attelage énergétique de Moscou et Pékin. Rappelons qu’en mai 2014, la société russe Gazprom a promis de garantir la fourniture de gaz à la Chine, jusqu’à 38 000 millions de mètres cubes au cours des trois prochaines décennies (à partir de 2018) en signant un contrat pour 400 milliards de dollars avec la China national Petroleum Corporation (CNPC) [1].

Actuellement, les deux puissances coordonnent la mise en œuvre d’un plan stratégique ambitieux, qui inclut la construction de pipelines et l’exploitation en commun de raffineries et de grands complexes pétrochimiques. Involontairement, le rapprochement de Moscou avec Pékin a produit des changements profonds dans le marché mondial du pétrole en faveur de l’Est, ce qui nuit considérablement à l’influence des compagnies pétrolières occidentales.

Même l’Arabie saoudite, qui récemment était encore le principal fournisseur de pétrole du géant asiatique, a été assommée par la diplomatie du Kremlin. Alors que, depuis 2011, les exportations de pétrole saoudien vers la Chine se faisaient au rythme de 120 000 barils par jour, celles de la Russie atteindront à terme 550 000 barils par jour, soit près de cinq fois plus. En fait, déjà en 2015, les entreprises russes ont dépassé, en quatre occasions, les ventes de pétrole de leurs concurrents saoudiens à la Chine : Riyad a dû se contenter d’être le deuxième plus grand fournisseur de brut à Pékin en mai, septembre, novembre et décembre [2].

Il convient de noter que les pays du noyau européen ont également vu diminuer leur part de marché par rapport à la région asiatique : l’Allemagne, par exemple, a été supplantée par la Chine à la fin de 2015, comme plus gros acheteur de pétrole russe [3]. Ainsi, les grands investisseurs opérant sur le marché mondial du pétrole ont du mal à voir à quel point, en quelques mois, le consommateur mondial le plus important – la Chine — est devenu le client favori du troisième plus grand producteur mondial – la Russie. Selon le vice-président de Transneft — la société russe en charge de la mise en œuvre des pipelines nationaux – Sergey Andronov, la Chine est disposée à importer un volume total de 27 millions de tonnes de pétrole de la Russie en 2016 [4].

L’alliance énergétique russo-chinoise se propose d’aller plus loin. Moscou et Pékin ont fait de leurs échanges de pétrole le vecteur de transition vers un système monétaire multipolaire, qui ne se fonde pas uniquement sur le dollar, mais prend en compte de multiples devises et avant tout reflète les rapports de force économiques dans l’ordre mondial actuel. Le fait est, que les sanctions économiques imposées par Washington et Bruxelles ont encouragé les Russes à éliminer les transactions commerciales et financières en dollars et en euros, pour ne pas se trouver trop exposés à souffrir des risques de sabotage, au moment de conclure des transactions avec leurs principaux partenaires.

Pour cette raison, depuis mi-2015, la Chine paie le pétrole russe en yuans, et non en dollars ; l’information a été confirmée par les dirigeants de Gazprom Neft, le bras pétrolier de Gazprom [5]. Cela encourage l’utilisation de la « monnaie du peuple » – le renminbi (RMB) – dans le marché mondial du pétrole, tout en permettant à la Russie de neutraliser l’offensive économique lancée par les États-Unis et l’Union européenne. Les fondations d’un nouvel ordre financier, pris en charge par le petroyuan, émergent : la monnaie chinoise est en passe de devenir la plaque tournante du commerce en Asie-Pacifique avec les grandes puissances pétrolières.

Aujourd’hui, la Russie fait son commerce de pétrole avec la Chine en yuan, dans le futur ce sera aussi le cas pour l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) lorsque la Chine l’exigera. Le culte de l’Arabie Saoudite pour le dollar peut-il lui faire perdre l’un de ses principaux clients ? [6] D’autres puissances géo-économiques ont déjà suivi les traces de la Russie et la Chine, car elles ont compris que pour construire un système monétaire plus équilibré, la dé-dollarisation de l’économie mondiale est une priorité.

Il n’est pas moins important qu’après l’effondrement des prix du pétrole de plus de 60% — depuis mi-2014 — les banques chinoises sont devenues un soutien essentiel du financement de l’infrastructure énergétique commune. Par exemple, pour lancer le plus tôt possible le gazoduc russo-chinois « Force de la Sibérie », Gazprom a demandé à la Bank of China un prêt sur cinq ans, pour un montant équivalent à 2 milliards d’euros en mars dernier [7]. Il s’agit du plus grand crédit bilatéral que Gazprom a signé avec une institution financière à ce jour. Un autre exemple est le prêt que la Chine a accordé il y a quelques semaines à la Russie, d’un total de 12 milliards de dollars pour le projet Yamal LNG (gaz naturel liquéfié) dans la région arctique [8]. De toute évidence, la politique étrangère de la Russie dans le secteur de l’énergie ne souffre pas de l’isolement, au contraire, elle connaît un de ses meilleurs moments grâce à la Chine.

En conclusion, l’hostilité des dirigeants des États-Unis et de l’Union européenne contre le gouvernement de Vladimir Poutine, a précipité le renforcement de l’attelage énergétique russo-chinois qui, à son tour, ne fait qu’accroître la prépondérance de l’Est dans le marché mondial du pétrole.

Ariel Noyola Rodríguez

Traduction

JJ

site : Le Saker Francophone

Source

Russia Today (Russie)

[1] « Rusia y China firman el histórico contrato multimillonario de suministro de gas », Russia Today, 21 de mayo de 2014.

[2] « Россия в декабре стала крупнейшим экспортером нефти в Китай », TASS, 26 января 2016 года.

[3] « China Overtakes Germany as Top Russian Oil Consumer », Sputnik, March 11, 2016.

[4] « China Confirms Readiness to Import 27Mln Tonnes of Russian Oil in 2016 », Sputnik, March 31, 2016.

[5] « Gazprom Neft sells oil to China in renminbi rather than dollars », Jack Farchy, Financial Times, June 1, 2015.

[6] « Saudi Arabia having ’a very difficult time selling oil’ as Russia and Iraq compete for trade », The Independent, March 29, 2016.

[7] « Gazprom secures €2bn loan from Bank of China », Jack Farchy, Financial Times, March 3, 2016.

[8] « Russia’s Yamal LNG gets round sanctions with $12 bln Chinese loan deal », Reuters, April 29, 2016.

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« Menaces contre la paix et la sécurité internationales »

Publié le par Mahi Ahmed

« Menaces contre la paix et la sécurité internationales »

RÉSEAU VOLTAIRE | NEW YORK (ÉTATS-UNIS) | 11 MAI 2016

Le Conseil de sécurité ayant examiné à sa 7690e séance, le 11 mai 2016, la question intitulée « Menaces contre la paix et la sécurité internationales », son Président a fait en son nom la déclaration suivante :

« Le Conseil de sécurité rappelle qu’en vertu de la Charte des Nations Unies il a la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales.

Le Conseil réaffirme que le terrorisme, sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, constitue une des menaces les plus graves contre la paix et la sécurité internationales et que tous les actes de terrorisme sont criminels et injustifiables, quels qu’en soient les motivations et les auteurs et indépendamment de l’endroit et du moment où ils sont perpétrés.

Le Conseil réaffirme également son respect pour la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance politique de tous les États, conformément à la Charte.

Le Conseil souligne que le terrorisme ne peut et ne saurait être associé à une religion, une nationalité ou une civilisation, quelle qu’elle soit, et, ce faisant, insiste sur l’importance de promouvoir la tolérance et le dialogue interconfessionnel.

Le Conseil déclare avec insistance que le terrorisme ne peut être vaincu qu’à la faveur d’une démarche suivie et globale, faisant appel à la participation et à la collaboration actives de tous les États, des organisations internationales et régionales et de la société civile, selon qu’il convient, pour contrer, affaiblir, isoler et neutraliser la menace terroriste, conformément à la Stratégie antiterroriste mondiale des Nations Unies.

Le Conseil réaffirme que les États Membres doivent s’assurer que toutes les mesures qu’ils prennent pour combattre le terrorisme sont conformes à la Charte et à l’ensemble des obligations que leur impose le droit international, en particulier le droit international des droits de l’homme, le droit international des réfugiés et le droit international humanitaire.

Le Conseil réaffirme l’obligation faite aux États Membres de s’abstenir d’apporter toute forme d’appui, actif ou passif, à des entités ou personnes participant ou associées à des actes de terrorisme, notamment en réprimant le recrutement de membres de groupes terroristes, conformément au droit international, et en mettant fin à l’approvisionnement en armes des terroristes.

Le Conseil souligne qu’il importe de donner rapidement effet à ses résolutions concernant la lutte contre le terrorisme, et rappelle notamment à ce propos ses résolutions 1373 (2001), 1624 (2005) et 2178 (2014).

Conformément à la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales qui lui incombe en vertu de la Charte, le Conseil rappelle que la lutte contre l’extrémisme violent, lequel peut conduire au terrorisme, qui consiste notamment à prévenir la radicalisation et la mobilisation de personnes et leur recrutement dans des groupes terroristes et à empêcher ces personnes de devenir des combattants terroristes étrangers, est essentielle pour contrer la menace pour la paix et la sécurité internationales que représentent les combattants terroristes étrangers, comme il l’a souligné dans sa résolution 2178 (2014), et, dans ce contexte, prend note du Plan d’action du Secrétaire général pour la prévention de l’extrémisme violent et note également que l’Assemblée générale s’est félicitée de l’initiative prise par le Secrétaire général et a pris acte dudit plan d’action, qui sera étudié plus avant durant l’examen de la Stratégie antiterroriste mondiale des Nations Unies en juin 2016, ainsi que dans le cadre d’autres instances pertinentes.

Le Conseil note avec inquiétude que l’État islamique d’Iraq et du Levant (EIIL, également appelé Daech), Al-Qaida et les personnes, groupes, entreprises ou entités qui leur sont associés, construisent un discours fallacieux fondé sur une interprétation erronée et une présentation déformée de la religion pour justifier la violence, qu’ils utilisent pour recruter des partisans et des combattants terroristes étrangers, mobiliser des ressources et obtenir l’appui de sympathisants, en particulier en exploitant les technologies de l’information et des communications, notamment Internet et les réseaux sociaux.

Le Conseil considère que les victimes du terrorisme en particulier, entre autres porte-parole légitimes, peuvent contribuer à la lutte contre la radicalisation conduisant à la violence et à la mise au point de puissantes campagnes sur les réseaux sociaux et activités de contre-propagande visant à faire obstacle au discours terroriste et aux tentatives de recrutement en ligne.

Le Conseil note à ce sujet qu’il est urgent de lutter à l’échelle mondiale contre les activités que l’EIIL (Daech), Al-Qaida et les personnes, groupes, entreprises ou entités qui leur sont associés mènent pour inciter à commettre des actes de terrorisme et pour recruter à cette fin, et estime que la communauté internationale devrait s’appliquer à : comprendre exactement comment ces groupes parviennent à pousser d’autres personnes à commettre des actes de terrorisme ou à les recruter à cette fin ; mettre au point les moyens les plus efficaces possibles de combattre la propagande terroriste, l’incitation au terrorisme et le recrutement à ces fins, notamment en utilisant Internet, dans le respect du droit international, y compris le droit international des droits de l’homme ; bâtir une campagne de contre-propagande visant à susciter et à amplifier la dénonciation active de l’EIIL (Daech), d’Al-Qaida et des personnes, groupes, entreprises ou entités qui leur sont associés, afin de souligner le caractère fallacieux et incohérent de la propagande terroriste, chaque fois qu’il y a lieu, tout en tenant compte de la nécessité que ladite campagne soit adaptée aux contextes nationaux ; sensibiliser le public, y compris par des activités éducatives portant sur le discours antiterroriste ; mettre au point des moyens plus efficaces de coopération entre les pouvoirs publics et les acteurs concernés de la société civile, les populations locales et les partenaires du secteur privé, selon qu’il convient, pour contrer les efforts de radicalisation et de recrutement de l’EIIL (Daech), d’Al-Qaida et des personnes, groupes, entreprises ou entités qui leur sont associés ; renforcer les mécanismes de coopération internationale ; déterminer ce dont les États Membres auraient encore besoin en matière d’infrastructures et de capacités ; mobiliser les ressources nécessaires là où il existe des besoins.

Compte tenu de ce qui précède, le Conseil prie le Comité contre le terrorisme de lui présenter le 30 avril 2017 au plus tard, après consultations étroites avec la Direction exécutive du Comité contre le terrorisme et les autres organismes des Nations Unies compétents ainsi que les organisations internationales et régionales, en particulier le Bureau de l’Équipe spéciale de lutte contre le terrorisme, et les États Membres intéressés, une proposition de ‘cadre international global’, assortie de recommandations sur les principes directeurs et les bonnes pratiques à suivre pour lutter efficacement, dans le respect du droit international, contre la façon dont l’EIIL (Daech), Al-Qaida et les personnes, groupes, entreprises ou entités qui leur sont associés utilisent leur discours pour encourager et pousser d’autres personnes à commettre des actes de terrorisme ou pour les recruter à cette fin, y compris au moyen d’une campagne de contre-propagande, dans l’esprit des campagnes analogues qui pourraient être conduites par l’ONU, ainsi que des options concernant les modalités de coordination de la mise en oeuvre de ce cadre et de mobilisation des ressources nécessaires, soulignant à cet égard le rôle primordial que les États Membres doivent jouer dans la définition des activités et modalités d’exécution relatives à ce cadre et saluant l’action qu’ils continuent de mener pour renforcer la coopération et la coordination interinstitutions et créer des partenariats utiles avec le secteur privé, la société civile, les institutions religieuses et culturelles et les établissements d’enseignement en vue de contrer le discours des groupes terroristes et l’incitation à commettre des actes de terrorisme. »

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Samir Taïeb (secrétaire général du parti Al Massar) : Rached Ghannouchi vise la présidence de la République

Publié le par Mahi Ahmed

Samir Taïeb (secrétaire général du parti Al Massar) : Rached Ghannouchi vise la présidence de la République

publié le 23/05/2016 18:11

SUR LE MÊME SUJET

Rached Ghannouchi réélu à la tête d'Ennahdha avec 75,6%

Réagissant aux résultats du dernier congrès d’Ennahdha, le secrétaire général du parti Al Massar, Samir Taïeb, a indiqué, dans une déclaration accordée, aujourd’hui, lundi 23 mai 2016, à la Radio nationale, que Rached Ghannouchi ambitionne à devenir, un jour, le président de la République.

« Avant les élections de 2014, le parti Ennahdha a toujours favorisé un régime parlementaire. Maintenant, et avec le système politique actuel, le mouvement voudrait avoir son propre candidat à la présidence. Un candidat qui ne peut-être personne d’autre que Ghannouchi », a-t-il affirmé en substance, soulignant qu’Ennahdha n’aura plus, ainsi, à chercher un candidat chez les autres partis comme c’était le cas avec Marzouki.

Et à M. Taïeb de conclure : « Je considère qu’il s’agit d’un réel changement de vision chez Ennahdha par rapport aux institutions ».

S.H

URL : https://www.facebook.com/radionationaleTunisienneofficiel/videos/1120763107965076/

Publié dans Tunisie actuelle

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Quoi qu’ils fassent, les islamistes d’Ennahdha n’inspirent pas confiance

Publié le par Mahi Ahmed

Quoi qu’ils fassent, les islamistes d’Ennahdha n’inspirent pas confiance

Par Nizar Bahloul, publié le 23/05/2016

URL : http://www.businessnews.com.tn/Quoi-qu’ils-fassent,-les-islamistes-d’Ennahdha-n’inspirent-pas-confiance,523,64703,3

Le congrès d’Ennahdha s’est achevé avec un résultat qui ne surprend personne, Rached Ghannouchi a été réélu pour cinq ans à la tête du parti islamiste.

Pour la forme, et en apparence, le congrès s’est très bien déroulé. Tout observateur non avisé, notamment parmi les étrangers, dira que la démocratie au sein de ce parti est respectée et que le vote, par tablettes, n’a rien de suspect. Rares sont les partis où l’on peut se targuer d’une telle performance. Quand on pense aux conflits post-dépouillements dans les élections internes françaises entre Martine Aubry et Ségolène Royal (Congrès de Reims du PS, novembre 2008) ou entre Jean-François Copé et François Fillon (Congrès de l’UMP, novembre 2012), on se dit qu’Ennahdha devient un modèle démocratique même pour les démocraties dites avancées.

Ce discours sur la forme et l’apparence est parfait pour que les Nahdhaouis le servent à leurs amis et aux médias internationaux. De même, les Nahdhaouis peuvent dire et convaincre leurs amis étrangers et les médias internationaux qu’ils ont séparé l'activité prosélyte du travail politique.

A Tunis, cependant, on regarde les choses autrement. Le parti islamiste est observé avec beaucoup de méfiance et suspicion. « On ne nous la fait pas, nous ne sommes pas des pigeons », entend-on un peu partout à propos d’Ennahdha, de son congrès et de ses motions. En clair, quoiqu’ils fassent, quoiqu’ils disent, les islamistes d’Ennahdha n’arrivent pas à inspirer confiance auprès d’une population hostile à l’islamisation du pays et à leur mode de vie.

Dans son discours à l’ouverture du congrès, vendredi dernier, le président de la République Béji Caïd Essebsi figure parmi les premiers suspicieux. Si son message global est accueillant et positif, il n’en demeure pas moins que ses messages entre les lignes reflètent que la confiance ne règne toujours pas. « J’espère vraiment que vous réussissez, dans vos travaux, à insister à dire qu’Ennahdha est devenu un parti civil tunisien, en fond et en forme, loyal à la seule Tunisie et que l’islam n’est pas incompatible avec la démocratie, a déclaré le chef de l’Etat aux congressistes. (…) On espère que vous prouverez tout cela à travers les motions et j’espère que vos travaux insistent sur le fait qu’Ennahdha tire ses spécificités du modèle sociétal tunisien et prenne en considération uniquement ce modèle socio-politique tunisien, sans aucun autre, lorsqu’elle décide de ses politiques ».

Béji Caïd Essebsi se présente avec des a priori positifs, mais il espère quand même des faits concrets et attend des preuves. Son scepticisme n’est pas né de rien et il n’est pas le seul à se méfier et à prendre cette distance de prudence.

Intervenant au lendemain du démarrage du congrès, la journaliste et militante de gauche Naziha Rjiba (alias Om Zied) tire une sorte de sonnette d’alarme : « le discours de Ghannouchi est un véritable hold-up de nos idées et de nos revendications pour lesquelles nous avons été combattus et traités de mécréants quand on les lui a opposés à l’époque de la troïka à un moment où il était grisé par le pouvoir. En novembre 1987, Ben Ali a usé du même stratagème. Pour remplir son discours mensonger, il a volé toutes les idées et tous les projets de l’élite nationale, qu’il combattait. La faute n’incombe ni à Ghannouchi, ni à Ben Ali, mais à cette élite qui s’arrête sur les slogans sans avoir les moyens de mettre en pratique ses idées et sans pouvoir les protéger du vol et de la manipulation ».

Même suspicion chez l’universitaire Neïla Sellini qui attire l’attention sur le jeu de mots d’Ennahdha : « la crédulité des gens me fait peur. Quand Ghannouchi dit séparer le religieux du politique, il n’a pas dit abandonner le religieux, il a dit séparer. C'est-à-dire qu’Ennahdha a aujourd’hui deux ailes, l’une pour s’occuper du politique et l’autre du religieux » L’universitaire compare les deux ailes d’Ennahdha aux deux tranches d’un sandwich entre lesquelles on place des ingrédients. Et de conclure en toute ironie : « Dormez tranquillement ! »

En réponse à toutes ces critiques et suspicions, les différents leaders d’Ennahdha crient en chœur : « C’est un procès d’intentions et vous devriez prendre acte de toute cette bonne volonté pour vous convaincre que nous avons changé ! Vous n’avez pas le droit de continuer à nous considérer comme des pestiférés, nous sommes des Tunisiens autant que vous !».

Si l’on ne peut pas exclure qu’il y a une dose de mauvaise foi chez les suspicieux, il est bon aussi de rappeler que cette suspicion n’est pas née du néant. Si certains évoquent le passé plus ou moins lointain pour la justifier (Om Zied), d’autres évoquent le passé récent (comme le militant Karim Baklouti Barketallah dans sa tribune hier sur Business News) et le présent.

« Le congrès est grandiose, tellement grandiose qu’on peut le considérer comme stalinien », commente l’analyste Sofiene Ben Hamida.

Au vu des résultats quasi-soviétiques des votes, on ne saurait en effet penser le contraire. Rached Ghannouchi est élu avec 75,6% des voix et les motions sont adoptées avec des pourcentages oscillant entre 71,9% et 91%. « Avec ces chiffres à la Bourguiba et Ben Ali, on peut dire qu’Ennahdha s’est bien tunisifiée », ont ironisé plusieurs d’ailleurs.

On parle de votes transparents avec tablettes et une véritable démocratie et ceci est vrai. Mais cette démocratie nous rappelle la démocratie iranienne où l’on sélectionne drastiquement, et à l’avance, les électeurs et les candidats.

Rached Ghannouchi a beau parler de la séparation entre le religieux et le politique, plusieurs membres du majlis choura et parmi ses députés continuent encore à assurer ce mélange. Pour eux, le religieux continue (et continuera) à primer sur le civil. La preuve, le refus catégorique des députés islamistes du projet de loi relatif à l’égalité de l’héritage qui se voulait, pourtant, conforme à la Constitution et respectueux de la civilité de l’Etat.

Même les « intellectuels » et les « penseurs » proches ou membres d’Ennahdha demeurent fidèles à leur conservatisme religieux et oublient carrément leur civisme quand on les met face à leurs propres contradictions. Exemple type, Radwan Masmoudi qui se présente comme défenseur des libertés et chantre de la cohabitation entre islam et démocratie, mais n’hésite pas pour autant à insulter et dénigrer ceux qui défendent un mode de vie différent de sa vision. Ses positions homophobes, sa misogynie et ses attaques contre les médias anti-islamistes n’ont jamais baissé de fréquence.

Si l’on se tenait à la théorie et aux belles paroles d’Ennahdha, le plus extrémiste des laïcs voterait pour le parti islamiste. Mais quand on voit les pratiques au quotidien, l’hostilité camouflée dans les manifestations publiques et dégagée dans leurs sphères privées (pas si privée avec leurs pages Facebook infiltrées) et un masque qui tombe à chaque grande occasion, on a du mal à croire en la transformation réelle des islamistes d’Ennahdha.

En dépit de tous ces procès d’intention et de toutes ces suspicions, il est un fait indéniable que les autres partis doivent prendre en considération en priorité : Ennahdha est aujourd’hui le parti le plus structuré, le plus organisé et, surtout, le plus discipliné. Que les islamistes soient sincères ou hypocrites, ils sont incontestablement les plus forts sur la scène.

Face à une opposition crédule, divisée et affaiblie, ils risquent demain de prendre le pouvoir et feront, dès lors, tout pour ne plus jamais le quitter en appliquant ce qu’ils veulent appliquer, que ce soit le Coran ou la Constitution. Ils seront les seuls maîtres à bord.

Ce jour-là, les suspicieux d’aujourd’hui pourront crier « Nous vous avons prévenus, on les connait ! », mais il sera déjà trop tard.

Alors, plutôt que de s’occuper d’Ennahdha, de sa sincérité prétendue et de son hypocrisie supposée, les autres partis ont intérêt à se mettre à son niveau pour pouvoir l’affronter au moment des élections.

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Les femmes d’Alger, selon Picasso

Publié le par Mahi Ahmed

Les femmes d’Alger, selon Picasso

mardi 24 mai 2016 | Par Rachid Boudjedra

André Malraux disait de Picasso « qu’il était le plus extraordinaire destructeur et créateur de formes de notre temps, pour ne pas dire de tous les temps. » En effet après quasiment un siècle de production, de création et d’inventivité, Pablo Picasso a tout construit et tout déconstruit. Il a tout créé et tout détruit. Il s’est constamment remis en cause et remis en cause les autres peintres, tous les peintres de l’histoire de l’art.

Cet aspect critique de l’art de Picasso ne se manifeste pas uniquement dans sa période de la pleine maturité, mais il a toujours existé. dès l’âge de 12 ans ! De tout temps il a fonctionné dans les modulations étonnantes et les variations prodigieuses sur les thèmes empruntés, entre autres, à El Greco, Cézanne, Ingres, Gauguin, Le Nain et …Eugène Delacroix.

En même temps qu’il « déconstruisait » ces grands peintres, il s’en inspirait sans aucune gêne : « Quand j’admire un peintre et qu’il y a quelque chose à voler dans sa peinture, je le vole ! », écrivait-il à Matisse.

Sensible, très tôt, à cette technique, de l’emprunt et du dépassement, il donne l’impression qu’il voulait refaire, corriger et remodeler toute la peinture qui s’est faite avant lui.

En effet, dès son adolescence, s’est développée dans l’originalité de son génie créateur, une attitude critique en face de la vie et de sa propre vision du monde. À vingt-huit ans , il adhère au Parti communiste français et ne le quittera jamais, jusqu’à sa mort survenue à l’âge de 92 ans ; à la différence de beaucoup d’artistes de son époque, versatiles, instables et narcissiques. Il en fut de même pour son adhésion à sa propre œuvre, à laquelle il a été d’une fidélité exemplaire.

Dans sa rage de refaire le monde (sur le plan politique) et de refaire la peinture des autres (sur le plan esthétique), Pablo Picasso a fait un travail sublimatoire sur les œuvres des autres, pour en fin de compte les « re-creér ». C’est ainsi qu’il refit le tableau d’Eugène Delacroix » Les femmes d’Alger dans leurs appartements », peint en 1834.

Picasso se mit à « corriger » (dans tous les sens du terme) Eugène Delacroix, entre le 13 décembre 1954 et le 14 février 1955. C’est-à-dire au moment exact du déclenchement de la guerre de libération nationale, dans notre pays. Il avait déjà peint « Guernica », petit village basque détruit par l’aviation franquiste, en 1943 et « Les massacres de Corée » en 1952, lors de la guerre menée par les USA contre ce pays.

En refaisant « Les femmes d’Alger dans leurs appartements », il voulait exprimer sa solidarité avec le peuple algérien en lutte contre le colonialisme français, corriger l’Histoire qui le révoltait, et rendre hommage aux femmes algériennes dont Djamila Boupacha à qui il consacrera un portrait, un peu plus tard.

Certes le tableau de Delacroix était un chef-d’œuvre, mais Picasso le trouvait exotique, lascif et « colonialiste! » » Delacroix a fait des femmes d’Alger, des prostituées, j’en ai fait des guerrières, c’est tout », dira Picasso quand il acheva de peindre les quinze variations (il les appellera les paraphrases) des « Femmes d’Alger dans leurs appartements ».

Jamais un hommage à l’Algérie en guerre ne fut autant politique et esthétique.

Transcendant !

URL : http://www.tsa-algerie.com/20160524/femmes-dalger-selon-picasso/

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Sur la crise de la pensée stratégique.

Publié le par Mahi Ahmed

Sur la crise de la pensée stratégique.

Jacques Fath

Une période de l’histoire s’est terminée avec la chute du mur de Berlin et l’écroulement du système socialiste en Europe de l’Est. Elle s’est terminée avec l’accélération et l’aggravation de la crise du capitalisme mondialisé… et avec, enfin, le développement d’une révolution informationnelle issues des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Ce basculement, à la fois géopolitique, économique, social, technologique… est un fait majeur qui oblige, qui nous oblige à repenser les analyses et les politiques, à repenser les relations internationales et le monde.

Nous vivons un monde global. Il faut en prendre la mesure.

Cette globalité bouscule les repères politiques. Elle transforme la vision qu’on peut se faire de l’avenir. Le monde d’aujourd’hui n’est plus seulement un « international », un « entre-états »… même si les États restent des acteurs essentiels (souverains en théorie), voire pour quelques uns dominants. Mais tous les Etats n’ont pas la même possibilité de faire valoir leur souveraineté. Bon nombre d’entre-eux, au Sud notamment et même en Europe (Grèce), sont à des degrés divers dans une configuration de dépendance, voire de sujétion ou sous contraintes… Le monde actuel n’est donc plus une réalité « extérieure » ou « étrangère ». Le monde est devenu une globalité : c‘est un monde fini et interdépendant.

C’est un monde fini au sens où le capitalisme détruit une part importante de ce qui lui permet d’exister (1). Il détruit le travail. Il détruit l’environnement. Il provoque des destructions qui peuvent être irréversibles sur le plan écologique. Il provoque des conflits et des guerres de domination, d’accaparement des richesses. Ce système est dominant mais il est aussi, aujourd’hui, en effondrement. Ses règles, ses modes de gestion fondent des politiques dont on mesure les limites et qui conduisent à des impasses. C’est un fait majeur de la nouvelle période.

C’est un monde interdépendant au sens ou non seulement l’autarcie n’est plus une option possible (si jamais elle l’a été) mais le niveau de l’interpénétration des économies, le niveau des échanges, la concentration et la hiérarchisation des stratégies, des décisions et des finances, le développement des NTIC, l’extension de certains modèles culturels (en particulier occidentaux)… tout cela crée un monde d’interdépendance systémique et permanente. Cette finitude et cette interdépendance nous obligent à changer d’approche politique.

Premièrement, cela doit conduire à ne plus traiter les enjeux du monde et les relations internationales à la marge. Il faut montrer que ce monde là… est au centre de toutes les préoccupations. C’est notre affaire. Comme c’est l’affaire de tous les peuples. Il y a, en ce sens, un effort politique mais aussi intellectuel et culturel à entreprendre. Le nouveau contexte impose donc la recherche d’une nouvelle dialectique du national et de l’international beaucoup plus forte et subtile, en tous les cas d’une approche originale qui montre une volonté d’intégrer pleinement, au quotidien et sur le fond, les réalités du monde actuel comme une des données primordiales du champ politique. La crédibilité est à ce prix.

Deuxièmement, cette interdépendance pousse nécessairement à renforcer l’exigence des solidarités et des convergences politiques internationales (l’internationalisme) afin de créer des dynamiques communes. Même si tout ne va pas aux mêmes rythmes, dans les mêmes conditions, avec les mêmes résultats. Ce n’est pas si simple. Dans le contexte actuel de crise générale, en effet, les différenciations et les contradictions sont énormes… C’est pour cela que l’idée traditionnelle du « changement dans un seul pays », n’est plus d’actualité. Il ne peut y avoir de processus de changement progressiste en France sans de semblables processus dans d’autres pays ou régions, en particulier en Europe. Il faut nécessairement des luttes parallèles, des combats communs pour pouvoir avancer ensemble et créer des rapports de force favorables… y compris pour pouvoir briser les contraintes internationales ou européennes illégitimes ou anti-démocratiques susceptibles de bloquer les changements structurels nécessaires. C’est un des aspects actuels de ce monde fini. Dans l’autoritarisme de crise et dans les limites qui le caractérisent, il n’y a quasiment plus de marges pour des changements utiles ou des corrections tangibles. C’est le cas en Europe. L’urgence est ainsi aux ruptures, aux transformations structurelles et aux convergences internationales pour les imposer.

Troisièmement, cette interdépendance commande naturellement au renforcement de tous les combats contre les courants réactionnaires, les souverainismes, les nationalismes de repli, les racismes qui se nourrissent de la crise et de la désespérance sociale et qui alimentent les potentialités de violences politiques et sociales.

L’unicité de ce monde fini et interdépendant est évidemment très relative comme le montrent la permanence des luttes de classes, l’exacerbation des crises et des conflits, la hiérarchisation et les rivalités de puissances… Certains nourrissent pourtant encore l’illusion que les NTIC et cette interdépendance offriraient en elles-mêmes les éléments d’une issue à la crise par le miracle des technologies et d’une mondialisation potentiellement heureuse. Comme si le processus de mondialisation actuel n’était pas intimement et structurellement lié au système capitaliste en crise… parce qu’il en est le produit. Un autre point de vue consiste à prétendre qu’il y aurait deux réalités – une négative et une positive – dans la mondialisation. Celle-ci, pourtant, n’a pas deux faces opposées mais une seule complexité qui forme le contexte d’ensemble profondément contradictoire des antagonismes sociaux et internationaux de ce monde global.

Une entreprise de refondation stratégique de la domination. Le monde actuel est un monde d’inégalités, d’exploitations, de dominations. C’est un immense champ de résistances et de luttes, de confrontations internationales de classes, de rivalités de grandes puissances et de puissances régionales. L’impérialisme et le néocolonialisme y prennent des formes nouvelles mais les stratégies mises en œuvre montent leurs limites. On le voit avec les guerres des puissances occidentales, celles des pays de l’OTAN en Irak, en Afghanistan, en Libye qui ont conduit à des déstabilisations élargies, des chaos sécuritaires et politiques, des impasses dramatiques et dangereuses. En Syrie la crise débouche sur un désastre de grande ampleur, inédit dans l’histoire des guerres du Proche-Orient.

Certains experts vont maintenant jusqu’à prétendre – avec un certain sens de la polémique – qu’il n’y aurait d’impérialisme que russe et iranien (2) en considération d’un effacement stratégique des États-Unis. Certes, la Russie se comporte comme une grande puissance. Ses interventions témoignent aujourd’hui d’une volonté de réafirmation stratégique face aux avancées occidentales dans ses ex-zones d’influence, depuis la fin de la Guerre froide. Sa politique n’est pas plus négative ou plus positive que celle de Washington. Elle change objectivement la donne et les rapports de forces. Elle pèse dans les relations internationales comme jamais elle ne pu le faire depuis la chute du mur. C’est un fait. Quant aux États-Unis, on constate, en effet, un changement de stratégie. Mais quel en est le sens ? Barak Obama a tiré quelques enseignements des échecs stratégiques du néo-impérialisme global de Bush, et des coûts stratégiques, politiques et financiers de ces échecs. La stratégie américaine reste cependant dominatrice et globale. Elle cherche à concentrer et basculer son attention et ses moyens sur l’Asie et sur la Chine, ce grand rival, dans une certaine hostilité stratégique. Mais la Chine est aussi, pour les États-Unis, un partenaire économique obligé. La stratégie des États-Unis s’adapte aux défis du nouveau contexte, des rapports de forces, des puissances émergentes… Elle est qualifiée souvent d’indécise parce qu’elle définit des objectifs et des moyens plus politiques et plus habiles que ceux qui caractérisaient l’unilatéralisme de Georges W. Bush. Elle s’inscrit dans la définition d’une autre forme d’hégémonie. Cela change les données politiques, en particulier dans les conflits. L’administration américaine a dû retirer l’essentiel de ses forces combattantes d’Afghanistan et d’Irak (3), et elle a refusé de s’engager en première ligne en Libye. Elle a bloqué l’empressement français à vouloir bombarder en Syrie en concluant un accord avec la Russie pour l’élimination des armes chimiques du régime de Damas. Elle a négocié un accord (dit des 5+1) (4) avec l’Iran sur le nucléaire militaire. Enfin, elle normalise ses relations avec Cuba… On sait cependant que Barak Obama ne va pas à La Havane pour faire de Cuba un allié stratégique.

On en est plus aux opérations militaires extérieures massives… L’administration actuelle, on le sait, intervient différemment avec des moyens dits « d’empreinte légère » : drônes et forces spéciales en particulier. L’aggravation brutale de la crise syrienne a cependant poussé à renforcer significativement ces moyens, notamment en Syrie. On en est plus à l’affrontement direct avec les pays de ce que Bush appelait hier « l’axe du mal ». On en est plus, enfin, à l’établissement par la force et par la guerre d’un « Grand Moyen-Orient » (5) à vocation soit disant démocratique. Cette prétention à un « remodelage stratégique » a conduit à des échecs majeurs. Elle n’est plus d’actualité. Le nouveau contexte permet en tous les cas quelques ouvertures, des processus de négociations et des accords qui montrent l’échec des politiques de force, notamment celles mises en œuvre au Proche-Orient et celle du blocus et de la déstabilisation permanente de Cuba. Nous sommes bien dans une adaptation, une refondation stragique de la domination.

Tous les conflits ne montrent pas de semblables évolutions. Dans la crise ukrainienne, Washington et ses alliés de l’OTAN ont cherché à contrer la Russie sans craindre d’alimenter un risque d’escalade politique et militaire. Les puissances occidentales et l’OTAN se sont servi – et continuent de se servir – de cette crise pour pousser à un réarmement en Europe, ce que le dernier sommet de l’OTAN a effectivement décidé (6). Cette crise ukrainienne n’est pas indépendante des antagonismes Est/Ouest du 20ème siècle. Elle a son origine dans le basculement stratégique et le changement de période de la chute du mur et des années 90. Elle se prolonge aujourd’hui dans une rivalité de puissances de grande dimension, avec une confrontation pour des zones d’influence et pour des intérêts économiques et énergétiques. Moscou, comme Washington y défend ses propres intérêts et ceux de ses alliés. Mais nous ne sommes pas revenus à la guerre froide, même si l’esprit agressif et les actes, y compris militaires, nous rappellent cette configuration géopolitique particulière de l’histoire. Gardons-nous de décrypter les enjeux d’aujourd’hui à l’aide des concepts d’hier, ce qui reste une tentation et une facilité préjudiciable à la qualité des analyses.

Enfin, la crise syrienne montre la complexité des conflits actuels, des stratégies à l’ oeuvre et des rapports de force. On a remarqué la réticence américaine à intervenir militairement massivement, la volonté de trouver des compromis et des solutions politiques, par exemple en négociant avec la Russie ce processus d’élimination des armes chimiques du régime de Damas. On a remarqué aussi que l’intervention russe a provoqué un basculement des rapports de force, un affaiblissement de l’opposition armée (7) et de la mouvance djihadiste, et, en même temps, la possibilité d’un processus de règlement politique. Il semble que les Russes et les Américains recherchent un tel règlement. Ce qui reste vérifier et à concrétiser dans une situation où les acteurs sur le terrain ont des intérêts si opposés.

Tout cela montre les dangers réels des conflits en cours, tant au Proche-Orient qu’en Ukraine, avec les risques d’engrenage et d’escalade… Ces crises restent jusqu’ici sous une maîtrise relative des grandes puissances – on sait jusqu’où il ne faut pas aller – alors que les tensions et les affrontements sur le terrain, paraissent souvent hors de contrôle avec des conséquences dramatiques. C’est le cas en Syrie où la moitié au moins de la population a dû fuir :12 millions d’habitants sont réfugiés à l’extérieur ou déplacés à l’intérieur. Cela dans une guerre interne qui a fait – dit-on – quelque 300 000 victimes. Il s’agit manifestement du premier grand conflit du 21ème siècle. Notons que l’incapacité des pays européens à faire face positivement à l’afflux massif de réfugiés – qui ne sont pas tous originaires de Syrie – traduit la dimension et le tragique de ce conflit, mais aussi la crise des politiques de force et de guerre, et les impasses auxquelles ces politiques conduisent.

Il faut accorder une attention particulière à la politique française dans ces conflits, et plus généralement dans les enjeux internationaux. On observe une volonté française systématique d’intervention militaire, y compris, donc, en Syrie. Les autorités françaises se permettent, à mots à peine couverts, de critiquer l’approche américaine, quand elles ne taclent pas la politique allemande. L’orientation française se rapproche très clairement du néo-conservatisme militarisé de Bush… évidemment, sans les moyens qui vont avec. Donner des leçons ne suffit pas pour exister comme acteur qui veut compter. Mais il y a, là aussi, une complexité de positionnement et d’action. En Afrique, la France intervient dans une sorte de partage des tâches avec les États-Unis. Elle y défend – ou essaie d’y défendre, car elle y est très concurrencée… – ses propres intérêts économiques de puissance néo-coloniale. Elle cherche des positions politiques communes avec les Européens plutôt réticents à s’engager ainsi militairement.

Il est important de rappeler à ce propos que la responsabilité des pays de l’UE est aussi engagée du fait de l’échec des ambitions annoncées et des engagements pris avec les accords UE/ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique), conclus en 1975, et en 1995 pour le « partenariat » euro-méditerranéen. Cet échec est une des causes multiples des contextes de crise et des conflits. Les responsables européens ne peuvent pas dire qu’ils n’ont pas de responsabilité directe et récente (donc au delà de l’histoire du colonialisme) dans les crises au Sud et à l’Est de la Méditerranée.

En même temps, la réinsertion de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN, ses contributions aux guerres américaines au Proche-Orient, sa volonté de prendre l’initiative d’une intervention en Libye… tout ceci montre que les choix de François Hollande, dans le prolongement direct de ceux de Nicolas Sarkozy, ont pour objectif de conserver une France affaiblie par la crise dans le cercle des principales puissances. On pourrait dire, en quelque sorte, que la France s’accroche au train des plus puissants – avec des budgets défense de plus en plus lourds – pour ne pas décrocher davantage, et pour tenter de garder son rang et son statut sans changer de politique. Ce faisant, les autorités françaises accroissent la dépendance et l’alignement du pays sur Washington. Ce n’est évidemment pas ainsi que l’on peut permettre à notre pays d’assumer un grand rôle international et un statut de puissance utile et positive dans le monde.

Enfin, les guerres d’aujourd’hui sont aussi des guerres idéologiques dans un contexte d’affirmation des thèses et des conceptions les plus réactionnaires. On observe une montée préoccupante des forces « populistes » et d’extrême droite, notamment en Europe (en particulier à l’Est) au point où beaucoup se demendent si le modèle occidental et européen de démocratie représentative, le consensus formel sur les libertés et l’État de droit, n’est pas lui-même menacé. Il l’est en tous les cas en Hongrie, en Pologne, en Autriche, mais aussi en Turquie… Il est en question notamment en France (8). On le voit très nettement avec les consternants débats et projets de l’exécutif sur les institutions, sur le droit, sur le sécuritaire, avec des reculs sur l’ensemble et sur la cohérence du modèle français. On constate une sorte d’inclination au vichysme et à ses valeurs d’extrême droite. Elisabeth Roudinesco l’explique bien avec sa pertinence d’historienne et de psychanaliste (9).

Nicolas Sarkozy avait choisi d’adopter de façon très volontariste – « non complexée » comme on dit à droite – le modèle néo-conservateur américain avec ses valeurs réactionnaires (la force, la sécurité, l’autorité…). Il a décidé l’intégration complète de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN. François Hollande a entériné et renforcé ce choix en s’appuyant sur le climat de peur suscité par les attaques terroristes de janvier et novembre 2015. On constate ainsi comment le contexte international et le contexte national s’interpénètrent pour servir de cadre à une politique de transformation et de démantèlement du modèle français… Et pas seulement du modèle républicain : il s’agit de l’ensemble du système politique, institutionnel, social, juridique et culturel français. Le pouvoir français met en cause l’indépendance, les formes démocratiques et les relations du travail comme éléments constitutifs de ce modèle français. Ce n’est pas une dérive. C’est un cumul volontariste de réformes ultra-libérales.

Ce même pouvoir nous dit par ailleurs, qu’il n’y a pas d’explication à donner à la montée du djihadisme armé, au terrorisme. Il y aurait seulement un ennemi à qui il faut faire la guerre. Ainsi, le discours guerrier et identitaire des uns (celui des djihadistes) nourrit celui des autres (celui des autorités françaises jusqu’au plus haut niveau). C’est ainsi qu’on alimente ce qu’on appelle « le choc des civilisations »… Et que l’on contribue au recul des valeurs de solidarité. Pourtant, à l’évidence, le terrorisme a bien des causes. Disons plus précisément qu’il tend à se développer dans des contextes sociaux, politiques et idéologiques qui lui permettent d’exister et de se développer. Cette violence politique, en effet, est issue de la crise profonde du mode de développement capitaliste, des guerres, de l’ordre mondial – ou du désordre mondial – qui en résulte. La crise sociale, le sous-développement, les humiliations, la violence hégémonique des puissances dominantes alimentent des désirs de revanche, des colères collectives jusqu’au terrorisme. L’écrivain suisse Jean Ziegler a raison de parler d’une « haine de l’Occident ». C’est le fruit des mémoires longues, du colonialisme, des politiques de domination actuelle et des guerres. L’Organisation de l’État Islamique (ou Daech) est d’ailleurs une sorte de produit dérivé direct de la guerre américaine en Irak. Les violences politiques et sociales, le terrorisme sont bien le fruit de l’histoire réelle et des contradictions du système capitaliste. Alors, quels sont les enjeux politiques auxquels nous sommes confrontés ?

L’enjeu du développement humain durable. Le pouvoir, les médias et bien des experts nous disent qu’un ennemi nous a déclaré la guerre. Jean-Yves Le Drian, Ministre de la Défense, présente la chose à sa façon. « La France, aujourd’hui, est un pays en guerre, écrit-il (10). Cette douloureuse réalité, que nous n’avions plus connue sur notre sol depuis plus de soixante-dix ans, s’est tragiquement rappelée à nous en janvier puis en novembre derniers, avec l’irruption d’un terrorisme militarisé – c’est là le fait nouveau – d’inspiration jihadiste. Et elle pourrait à nouveau se manifester demain. La question de l’ennemi s’impose donc à nous, à la fois par l’évidence d’une réponse et, dans le même temps, par le vertige que cette réponse appelle ».

Cet ennemi qui « s’impose à nous » est pourtant souvent mal défini. Est-ce le terrorisme ? Est-ce l’islamisme politique ? Est-ce le djihadisme ? « Quelle est la cible ? », écrit encore le Ministre dans un style quelque peu martial. Pour certain c’est jusqu’aux musulmans qu’il faut mettre en cause dans une dérive xénophobe et islamophobe. La thèse réactionnaire selon laquelle il n’y aurait pas de questions à se poser sur les causes de la violence politique et sociale mais seulement une guerre et un ennemi auxquels il faut faire face… vise en réalité à masquer le fond du problème. L’austérité néo-libérale dans les pays capitalistes dits développés, et l’ajustement structurel au Sud provoquent des processus d’inégalité, d’appauvrissement, des freins à la croissance, à la rentabilité … et une potentialité de révoltes sociales, de mouvements populaires très importants. C’est une véritable impasse économique et sociale. On atteint aussi des limites écologiques avec des risques de déstabilisations majeurs et de réfugiés climatiques en nombre massif. Les limites sont aussi politiques et institutionnelles. Les politiques hégémoniques, le diktat des institutions financières sont de plus en plus contestés dans une configuration internationale marquée par l’émergence de nouvelles puissances et par l’incapacité des puissances dominantes (les États-Unis au premier chef) à maîtriser les relations internationales à leur guise.

Les dirigeants capitalistes doivent ainsi chercher à canaliser la critique, la contestation et l’expression de résistances sur d’autres sujets que la crise systémique en cours… donc trouver un ennemi extérieur quand il n’est pas en même temps un ennemi « intérieur ».

L’enjeu premier est donc l’exigence du débat de fond sur un nouveau mode de développement économique, social, écologique, institutionnel, pour un développement humain durable. La dimension de cet enjeu est énorme mais on ne peut faire l’économie d’une bataille politique permanente sur cette question primordiale, sans sous-estimer sa complexité idéologique puisqu’à la question du développement humain on nous oppose une démarche ultra-sécuritaire, et la sécurité comme soi-disant « première des libertés ». Alors que le sécuritaire tue les libertés… Ceci ne signifie certainement pas que les politiques et les moyens de la sécurité seraient une question subalterne. Instrumentaliser l’impératif de la sécurité sert à imposer une hiérarchie « non contestable » des valeurs et des priorités, au nom de la raison d’État, et à faire reculer d’autorité les exigences sociales et démocratiques. C’est un mode de gouvernement. Nous savons cependant que le développement dans toutes ses dimensions est la meilleure garantie pour construire de la sécurité parce qu’elle en offre, dans la durée, les conditions matérielles, sociales, politiques, idéologiques indispensables à une existence sociale, à une vie qui doit être acceptable pour tous. On en est loin.

L’enjeu de la sécurité et de la paix, et la crise de la pensée stratégique. Si l’on considère cette immense « zones des tempêtes » qui, très globalement, va du Nord de l’Afrique (zone sahélo-saharienne) au Moyen-Orient (jusqu’à l’Afghanistan), et qui inclut l’ensemble du Sud et de l’Est de la Méditerranée, on constate que les crises et les conflits naissent dans une imbrication des problématiques intérieures et des interventions militaires extérieures. Dans le monde arabe, l’islamisme politique dans toutes ses variantes politiques jusqu’au djihadisme est donc le fruit de crises profondes : pauvretés, inégalités, corruption, dictatures, sentiments d’humiliation et de relégation… Mais l’exacerbation de la violence politique et des conflits résulte aussi des guerres et des interventions néo-impériales. Abou Bakr Al Baghdadi, le « Calife » auto-proclamé de « l’État islamique » est politiquement « né » – si l’on peut dire – de l’intervention américaine en Irak et de son incarcération par les militaires américains en 2014.

Mais d’où vient cette montée du djihadisme ? Pour certains, un « hiver islamiste » aurait suivi le Printemps arabe, et cet hiver serait une conséquence du Printemps. Comme si ce grand mouvement politique et social positif et substantiellement démocratique était lui même la cause de ce processus conservateur et même réactionnaire et violent. En réalité (il y a, là aussi, un enjeu d’analyse), il s’agit d’un même processus. Celui-ci révèle à la fois des aspirations sociales et démocratiques profondes et des situations politiques, des rapports de forces dans lesquels les courants de l’islamisme politique, y compris les plus radicaux, l’ont emporté dans des contextes où les forces progressistes et de gauche ont été marginalisées (11). Les courants de l’islamisme politique ont profité de ce recul et de l’aspiration à la démocratie, à l’indépendance, à la souveraineté, au rejet des guerres de Bush et de la prétention d’une domination néo-impérialiste globale des États-Unis et de leurs allés occidentaux.

Les crises internes et les conflits ont ainsi contribué à une escalade, à la violence et au terrorisme, à un processus de militarisation des relations internationales dans des configurations de terrain complexes et difficilement contrôlables. La déstabilisation a atteint tout le Proche-Orient, l’ensemble du monde arabe et l’Afrique sahélo-saharienne. Chaque conflit local ou régional est « surdéterminé » par des logiques de puissance (y compris la crise Ukrainienne). Ces logiques alimentent des engrenages dangereux, jusqu’à cet afflux massif de réfugiés. Un afflux que les dirigeants des pays de l’UE sont incapables de maîtriser sinon en cherchant – en vain et au mépris des valeurs universelles auxquelles ils se réfèrent pourtant – les moyens de fermer les frontières en suscitant des évolutions politiques favorables aux forces d’extrême droite. C’est un facteur révélateur de l’épuisement du mode de construction européenne. C’est un désastre significatif de la crise globale affectant les politiques de domination occidentales, et leur conception négative du développement humain.

Il faut donc changer résolument de conception. La question peut se poser ainsi : comment construit-on de la sécurité internationale et des processus favorables à la paix ? Avec l’absolue nécessité d’un développement humain durable et de la réponse aux attentes sociales, deux autres conditions s’imposent : premièrement, agir prioritairement pour la résolution politique des conflits. Deuxièmement, agir pour le désarmement concernant tous les types d’armes, y compris le nucléaire. Il est indispensable d’enrayer la nouvelle course aux armements qui pousse au développement de nouvelles armes les plus sophistiquées, et qui vise à renforcer et moderniser les arsenaux, y compris les arsenaux nucléaires. L’élimination des armes nucléaires dans un processus de désarmement multilatéral contrôlé doit s’inscrire dans la vision d’un ordre mondial démilitarisé. La sécurité collective est le concept majeur de cette vision.

De façon plus globale, il faut mettre en cause les politiques fondées sur l’exercice de la force, sur la priorité au militaire et sur l’obsession de la puissance. Ces politiques forment de cœur de la pensée stratégique dominante. Celle-ci induit la permanence – on pourrait dire « l’immanence » – de la guerre et de l’ennemi, et des discours qui vont avec. Ce n’est pas une dérive. C’est une conception théorisée notamment par des stratèges militaires, et considérée comme un fondement des relations internationales.

On vit encore aujourd’hui dans un monde politique et intellectuel au sein duquel beaucoup considèrent la guerre comme un invariant de la nature humaine, une sorte de fatalité de l’histoire des communautés humaines. Nul ne peut contester que la guerre et les violences politiques ont marqué chaque période de l’histoire. Mais les réalités de la guerre et de la conflictualité politique et sociale se sont transformées en fonction des périodes historiques, de l’évolution des modes de production, des transformations du travail et des rapports de classes.

La guerre et les formes historiques de la conflictualité ne sont donc pas des invariants de la nature humaine mais des faits sociaux et politiques. Et comme tous les faits de cette nature ils peuvent être interprêtés, discutés, mis en cause, combattus… Nul ne peut venir nous asséner, malgré les troubles du temps présent, que la guerre serait une constante de l’espèce humaine, et que la figure de l’ennemi serait la seule et indiscutable vérité.

C’est donc une logique d’ensemble qui pose problème. Certes, la pensée stratégique qui constitue cette logique, semble principalement d’essence militaire. Mais on aurait tort de n’y voir que « l’art de la guerre » ou celui de gagner des batailles… Les innombrables textes de réflexions, et ouvrages sur la stratégie montrent à la fois la grande complexité des problématiques soulevées et le rapport au politique : c’est l’exercice de la force à des fins politiques ; c’est la recherche des moyens de la puissance ; c’est le mode de gestion des relations inter-étatiques et des rapports de domination… C’est de tout cela qu’il s’agit. Dans les logiques de puissance le militaire et le politique sont intimement liés. C’est certainement pour cette raison que la pensée stratégique dominante est un fait politique rémanant et structurant des relations internationales… alors qu’elle est en crise. Elle a contribué à l’ensemble des désastres sécuritaires et des impasses politiques de ce début du 21ème siècle. Elle n’a fait que nourrir une crise générale des politiques conduites depuis des dizaines d’années. Elle a servi à délégitimer les approches théoriques et politiques alternatives non fondées sur l’obsession de la force et du militaire. Cette pensée stratégique s’est construite avec les évolutions de l’ordre mondial westphalien, et dans un 20ème siècle surplombé par les impérialismes et par le jeu des grandes puissances. Elle montre aujourd’hui son inadéquation totale aux défis du monde global, son épuisement face aux enjeux de la sécurité, du multilatéralisme et du développement humain durable. Elle doit faire l’objet d’une approche politique critique sur le fond. C’est jusqu’à la notion même de puissance, inhérente au capitalisme, qui doit être mise en question.

L’enjeu du multilatéralisme. Contre les politiques de puissance, précisément, contre les stratégies néo-impérialistes, l’exigence est à la responsabilité collective, c’est à dire à la nécessité de traiter collectivement les problèmes communs qu’il s’agisse du développement humain, de la crise climatique, de la solution aux conflits…Il peut s’agir aussi des règles concernant l’exploitation des océans ou de l’espace… C’est la réponse nécessaire à la réalité d’un monde global et interdépendant.

Cette notion de responsabilité collective est très importante. Elle implique ce qu’on appelle le multilatéralisme c’est à dire non seulement le règlement collectif, concerté, négocié des problèmes mais aussi leur règlement sur la base d’une légitimité et d’une légalité reconnues et partagées, embryon, si l’on veut, d’une Communauté internationale qui n’existe pas sinon dans l’idée qui a donné naissance à l’Organisation des Nations-Unies après la 2ème guerre mondiale.

Ce cadre, et en particulier la Charte qui définit les buts et principes de l’ONU, reste le seul cadre universel légitime de la responsablité collective. Rare sont ceux qui le mettent explicitement en cause en dehors des Républicains les plus réactionnaires aux États-Unis, et les dirigeants israéliens qui – dans l’impunité la plus totale – refusent de reconnaître l’illégalité et l’illégitimité de leur politique de colonisation et d’occupation du territoire palestinien. Mais l’instrumentalisation de l’ONU et de ses résolutions est cependant une pratique courante et problématique qui est un danger pour sa crédibilité et pour son existence même. L’ONU doit être réformée, renforcée, démocratisée… et d’abord sauvegardée.

En conclusion. Nombreux sont ceux qui décrivent un monde d’aujourd’hui instable, incertain et même chaotique et dangereux. Ce qui correspond à la réalité tout en suscitant beaucoup de légitimes inquiétudes. Pour certains, cette situation devrait pousser encore à un renforcement de la militarisation des réponses politiques : augmentation du budget de la Défense, renforcement du contrôle sécuritaire, multiplication des interventions militaires à l’extérieur. Certains vont très loin dans cette voie comme le Général Vincent Desportes (aujourd’hui professeur à Science-po.) qui propose, au nom de la sécurité, de donner toute la priorité aux 4 budgets dits « régaliens » : Défense, Diplomatie, Sécurité et Justice, au détriment des autres budgets… On imagine les régressions sociales et les conséquences économiques d’un tel choix d’austérité aussi… radicalisée. Avec cette proposition consternante, on atteint un seuil de militarisation de la pensée inédit.

En fait, jamais, ou si rarement, les questions fondamentales de la société, du monde, du développement humain ne sont posées réellement dans le débat politique. Le 16 mars dernier, le gouvernement a présenté un rapport au Parlement intitulé : « Conditions d’emploi des armées lorsqu’elles interviennent sur le territoire national pour protéger la population ». Ce rapport confirme la volonté d’ignorer l’existence de toute cause issue du contexte, du mode de développement, de la nature des relations internationales. Il ne contient pas la moinde allusion à ce qu’est le monde actuel… alors que tant de gens compétents soulignent par ailleurs son caractère dangereux… Toute la thèse du rapport est structurée sur une « menace extérieure » décrite ainsi : « La mouvance terroriste d’inspiration djihadiste dont l’action est autant physique et matérielle qu’idéologique, tente de discréditer nos valeurs et notre modèle de société, en niant sciemment toutes les distinctions fondatrices du système international actuel, à commencer par les frontières, la séparation entre temps de paix et temps de guerre, mais aussi entre ordre interne et ordre externe ». Cette formulation désigne un vrai défi sécuritaire mais elle ne part pas, et ne parle pas du monde réel. Elle a cependant un mérite : celui de souligner (encore) la globalité du problème. Le problème, en effet, dépasse les frontières, supprime la distinction entre l’extérieur et l’intérieur, et concerne l’ensemble du système international. Telle est bien, effectivement, la dimension de la crise du capitalisme aujourd’hui, de la crise des politiques de force et de guerre, et de cette crise de la pensée stratégique dominante. Crise et logiques de puissances… On est bien là sur le fond du problème. JF – 30 avril 2016

1) Sur ce point, voir « Le temps du monde fini. Vers l’après capitalisme », Geneviève Azam, éditions Les Liens qui Libèrent, 2010.

2) L’Iran n’est évidemment pas la seule puissance régionale à jouer un rôle au Moyen-Orient.

3) Washington a réintroduit des forces spéciales en Syrie, notamment.

4) C’est à dire les 5 pays membres permanents du Conseil de Sécurité et l’Allemagne.

5)Cette formule a été utilisée la première fois par George W. Bush en 2003 avec la guerre d’Irak. Elle conserve une forte connotation néoconservatrice.

6) Pour un développement de cette question, voir « Penser l’après… », Jacques Fath, Les éditions Arcane 17, 2015, pages 147 et suivantes.

7) L’opposition dite modérée avait déjà été affaiblie face aux groupes djihadistes dans le processus de militarisation de la crise recherché dès le départ par le régime de Bachar El Assad.

8) Voir sur ce blog « Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? », 3ème et 4ème parties.

9) « Il y a un désir de fascisme dans ce pays », L’Obs, No2686, 28 04 2016.

10) « Qui est l’ennemi ? », Jean-Yves Le Drian, Commentaire, No 153-Printemps 2016, page 29.

11) Cette question mériterait elle-aussi une analyse approfondie.

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La séparation entre la politique et la prédication ou la vraie fausse mutation d’Ennahdha

Publié le par Mahi Ahmed

CHRONIQUES

La séparation entre la politique et la prédication ou la vraie fausse mutation d’Ennahdha

Par Sofiene Ben Hamida, publié le 15/05/2016 16:14

Le dixième congrès du parti Ennahdha se tiendra à la fin de la semaine prochaine ce qui constitue un événement politique important compte tenu de l’importance, du poids et du rôle du mouvement islamiste sur la scène politique nationale. Ce poids est la conséquence d’un effort constant d’organisation entrepris par le mouvement islamiste depuis des années et qui n’a jamais fléchi. Il est surtout la conséquence de l’éparpillement des autres composantes modernistes de la société et de l’implosion de certaines autres, ce qui a laissé le champ libre à Ennahdha pour occuper de larges pans de l’espace public.

D’ores et déjà, on connait certaines décisions majeures qui résulteront de ce congrès, notamment la décision de séparer l’action politique de l’action de prédication. Certains diront que c’est là une décision historique qui aura un impact sur l’évolution future du mouvement islamiste et du pays en général. Assurément. Le mouvement islamiste tunisien a toujours maintenu ce système de vases communicants entre la politique et la prédication, le discours politique et le discours religieux, le temporel et l’intemporel. Durant des décennies, il a investi les milliers de lieux de cultes pour disséminer son discours et maintenir ses liens et les raffermir avec ses adeptes et ses militants. Accepter cette séparation entre le politique et la prédication aujourd’hui signifie en principe que les islamistes acceptent enfin d’être uniquement un parti politique et non un parti politique détenteur de l’identité islamiste du pays. Cela signifie que le parti Ennahdha va enfin respecter le principe de la neutralité des lieux de culte.

Deux questions se posent toutefois. La première concerne la capacité réelle du président d’Ennahdha, à contenir les oppositions à une telle mutation. Quand on entend certains dirigeants de premier plan dans le mouvement islamiste, à l’instar du vice-président Abdelfettah Mourou, on est prêt à parier que la partie ne sera pas facile pour Rached Ghannouchi. Mais même si cette résolution de séparation entre la politique et la prédication est adoptée par le prochain congrès, cela fera t-il d’Ennahdha, définitivement et d’une manière irrévocable, un parti civil, moderne et républicain ?

Rien n’est moins sûr malheureusement. Cette annonce politique pourrait en effet masquer une stratégie d’islamisation de la société qui a, peut-être, changé d’outils sans jamais changer d’objectif. En nous penchant de prés sur la motion économique et sociale qui sera présentée au congrès, on s’aperçoit de la réintroduction de deux nouveaux concepts religieux, censés selon Ennahdha, améliorer la situation économique et sociale du pays et des citoyens. Il s’agit en premier lieu du waqf, ce legs intemporel qui n’a historiquement eu aucun impact économique positif et qui a été à la source d’un problème foncier insurmontable parfois jusqu’aujourd’hui. L’Etat tunisien moderne n’a pu, à l’aube de l’indépendance, réorganiser l’économie du pays qu’après abrogation du système du waqf, archaïque et improductif. Réintroduire ce concept comme outil de renouveau économique et social est démagogique et erroné. Il montre surtout qu’Ennahdha est toujours arrimée idéologiquement dans la mouvance de l’islam politique qui a pour seul objectif l’islamisation de la société et l’instauration d’un système politique, économique et social islamisé.

Le second concept religieux réintroduit par Ennahdha dans sa motion économique est sociale est celui du fonds du zakat. Jusque là, les croyants payaient le zakat d’une manière individuelle et anonyme. Créer ce fonds pourrait conduire à contrôler les croyants, leur mettre la pression et encourager une piété forcée notamment dans les rangs des agriculteurs, des commerçants et des petits industriels.

Déjà, Ennahdha et ses alliés d’hier et d’aujourd’hui ont réussi à introduire dans notre système financier le concept des finances islamiques qui, quoi qu’on dise, est un produit financer qui revient plus cher pour les usagers que les autres produits « mécréants ». Mais le plus important dans cette question n’est pas tant l’efficacité et l’efficience économique d’un tel ou autre concept, que la référence idéologique qui l’accompagne.

URL :http://www.businessnews.com.tn/La-séparation-entre-la-politique-et-la-prédication-ou-la-vraie-fausse-mutation-d’Ennahdha,523,64529,3

Habib Kazdaghli : Ennahdha gardera un ADN religieux et la symbolique que revêt son gourou

publié le 21/05/2016 21:18

Adoption du rapport moral d’Ennahdha

Ouverture du 10e congrès d’Ennahdha : La démonstration de force !

10e Congrès d’Ennahdha : Le revirement tactique du mouvement islamiste

Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des Lettres de la Manouba, s’est exprimé, vendredi 20 mai 2016, sur la Radio française France Culture. Il est revenu sur le démarrage du 10ème congrès d’Ennahdha, indiquant que la mue annoncée du parti provoque des réactions mitigées et que la séparation entre le politique et le religieux au sein du parti est une évolution naturelle fruit de la résistance qu’il a pu rencontrer de la part des Tunisiens.

Habib Kazdaghli a néanmoins exprimé des doutes concernant la réelle portée de cette transformation dans le sens où le parti gardera tout de même un ADN religieux et toute la symbolique que revêt son « gourou » Rached Ghanouchi.

« La Tunisie est désormais régie par une constitution qui défend tous les individus et toutes les religions, Ennahdha ne peut plus se placer désormais en tant que seul parti défenseur de l’Islam, nous attendons de voir, à l’issue de ce congrès, dans quelle mesure le parti, comme tous les autres d’ailleurs, respectera cette constitution», a affirmé le doyen.

« Rached Ghanouchi essaye de montrer qu’il s’est installé dans le paysage tunisien et non plus dans le paysage musulman. Maintenant, ce qu’il dit, est-il partagé par les autres dirigeants du parti ? Il a été le seul à exprimer cette volonté de sortir de l’islam politique jusqu’ici et nous voudrions bien que les autres adoptent cette nouvelle orientation. Cela dit ce congrès marque sûrement une nouvelle phase dans l’évolution du mouvement » a-t-il conclu.

M.B.Z

Publié dans Tunisie actuelle

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L’état des structures culturelles en Algérie : des musées vides, des bibliothèques en ruine

Publié le par Mahi Ahmed

L’état des structures culturelles en Algérie : des musées vides, des bibliothèques en ruine

dimanche 22 mai 2016 | Par Rachid Boudjedra

Il faut reconnaître objectivement que l’État algérien a construit des centaines de structures culturelles à travers le pays et Khalida Toumi en tant que ministre de la Culture pendant une dizaine d’années n’a pas cessé de jalonner le pays de maisons de la culture, de bibliothèques, de salles de cinéma restaurées et de musées.

En ce qui concerne les musées, particulièrement elle a réussi cette performance de transformer une galerie commerciale en magnifique musée, celui du Mama situé en plein cœur de la ville d’Alger (Rue Ben M’hidi) et qui est devenu un chef d’œuvre d’architecture et un exemple de ce qu’est la restauration du patrimoine national. C’est Khalida Toumi aussi qui a été à l’origine du nouveau Musée d’Art moderne de Constantine, lui aussi situé en plein centre-ville et lui aussi, né d’une restauration magnifique.

À l’époque de l’inauguration du Mama, j’avais écrit une chronique dans le journal « El Watan » où je disais ma satisfaction et aussi mon appréhension que ce magnifique espace reste « une coquille vide ».

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Hélas, ce fut le cas et c’est le cas, encore aujourd’hui ! Ce musée est constamment vide ! Celui de Constantine, aussi. Sans parler de ce magnifique musée des beaux-arts du Hamma, l’un des plus importants du monde, qui reste , lui aussi, terriblement, tristement vide.

À l’opposé de ces grands musées que je viens de citer, j’ai vu récemment la petite bibliothèque d’Om El Bouaghi qui tombe en ruines, alors qu’elle est toute récente. J’ai visité l’an dernier « l’immense » musée de Chlef qui perd ses tuiles et lézarde ses murs et où il n’y a qu’une (en tout et pour tout !) statue d’origine incertaine (Romaine ? byzantine ? On ne sait pas !).

Pourquoi alors une telle détresse là où l’État a investi beaucoup d’argent ? Parce que l’on n’a pas donné une culture artistique à nos enfants ni à nos adultes. C’est la seule réponse. Et unique !

Et cette situation affligeante me rappelle ce proverbe algérien : » On a acheté le tapis avant de construire la mosquée ! »

Publié dans Choix d'articles

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