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Égypte. Que sont les Frères musulmans devenus ? UNE SCISSION INÉDITE DANS L’HISTOIRE DE L’ORGANISATION

Publié le par Mahi Ahmed

Égypte. Que sont les Frères musulmans devenus ?

UNE SCISSION INÉDITE DANS L’HISTOIRE DE L’ORGANISATION

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > DÉCRYPTAGE > MARIE VANNETZEL > 14 SEPTEMBRE 2017

Soumis à une répression d’une violence inouïe, les Frères musulmans égyptiens sont entrés en crise après le coup d’État militaire du 3 juillet 2013. C’est toute la stratégie et le rôle de l’organisation qui sont en débat, aussi bien la place de la violence que la séparation entre la prédication religieuse et l’action politique. Et ces affrontements internes ont débouché sur une scission inédite dans l’histoire de la confrérie : désormais il n’existe plus une mais deux organisations se revendiquant comme confrérie des Frères musulmans.

 

Mohammed Badie, Guide suprême des Frères musulmans, peu avant son arrestation en août 2013.

DR

Le 21 juin 2013, les partisans du président égyptien Mohamed Morsi, membre de l’organisation des Frères musulmans, installent de grands sit-in sur les places Al-Nahda et Rabaa Al-Adawiyya au Caire. Ils anticipent la vague de rassemblements prévue quelques jours plus tard, et préparée depuis des mois par un ensemble hétéroclite d’acteurs politiques pour réclamer la démission de Morsi, élu un an plus tôt. Le 30 juin, des millions de personnes descendent sur les places des centres-villes à travers le pays. L’armée pose alors un ultimatum à Morsi, exigeant sa démission. Le 3 juillet, les officiers le destituent. Arrêté, il est mis au secret pendant plusieurs semaines. C’est le général Abdel Fattah Al-Sissi, alors ministre de la défense, qui prend de facto la tête du pays.

 

Les partisans de Morsi maintiennent leurs sit-in, jusqu’à ce que, le 14 août, la police et l’armée égyptiennes les dispersent en tirant à balles réelles. En quatre jours, les forces de l’ordre massacrent un millier de personnes. Environ mille autres sont placées en détention, dont des dirigeants de haut rang de la confrérie (Gama’a), l’organisation frériste, notamment son guide suprême Mohamed Badie.

 

Depuis, une intense répression se poursuit, et l’avenir politique des Frères musulmans égyptiens semble oblitéré. Pourtant, ces années sombres pourraient bien engager un processus d’aggiornamento de l’organisation, longtemps appelé de ses vœux par une poignée de Frères musulmans « réformistes » et désormais soutenu par une partie grandissante de militants de la base. Retour sur les rebondissements qui, depuis le « massacre de Rabaa » ont mené la confrérie sur le chemin d’une scission historique1.

 

L’ÉMERGENCE D’UN LEADERSHIP CONTESTATAIRE

 

Après la déposition de Morsi, plusieurs dirigeants de l’appareil organisationnel de la confrérie (tanzim) et de nombreux militants sont arrêtés. Face à cette situation, le « bureau de la guidance » (maktab al-irshad, l’organe décisionnaire de l’organisation, composé de vingt membres) et l’Assemblée consultative (maglis al-choura, qui comprend représentants nationaux et locaux, décident de désigner un « comité de gestion de la crise » pour une durée de six mois. En externe, la confrérie appelle à la fondation d’une « Alliance pour le soutien de la légitimité2 », rejointe par quelques partis islamistes et fera rapidement long feu3. Mais, après la salve d’arrestations liée à la dispersion des sit-in, il ne reste plus à la fin de l’été 2013 que dix membres du bureau de la guidance en liberté.

 

Plusieurs de ces dirigeants de haut rang prennent le chemin de l’exil. C’est le cas en particulier de ceux qui représentent la « vieille garde » de l’organisation, Mahmoud Hussein, secrétaire général de la confrérie et responsable du comité de gestion de la crise, Mahmoud Ghozlan, porte-parole officiel et Abderrahmane Al-Barr, mufti de l’organisation. Quant à Mahmoud Ezzat, adjoint au Guide suprême considéré comme son « représentant actif » tant que ce dernier est emprisonné, il reste en Égypte mais entre en clandestinité. Demeurent alors au contact du « rang » un membre du bureau de la guidance élu depuis 2008 et fidèle à la vieille garde, Mohamed Abderrahmane (responsable de la région est du Delta) et surtout un membre plus récent, Mohamed Kamal, ancien responsable de la région nord de Haute-Égypte, qui s’est illustré lors du sit-in de Rabaa et qui va progressivement s’opposer à la vieille garde.

 

En février 2014, l’Assemblée consultative (ou plutôt ce qu’il en reste) convoque de nouvelles élections. Le mandat du comité de gestion de la crise touche à son terme, et il s’agit de le réélire pour inclure des représentants de toutes les régions. Un renouvellement des cadres se produit à tous les échelons, en raison de l’emprisonnement massif des anciens responsables — mais aussi d’une crise de confiance dans les leaders de la vieille garde. Un leadership contestataire se forme alors autour de Mohamed Kamal qui prend la tête du nouveau comité, appelé « comité de février ». Un autre personnage emblématique de ce nouveau leadership se fait connaître sous le pseudonyme de Mohamed Montasser : très actif sur les réseaux sociaux, il gagne en popularité auprès des militants par ses prises de position critiques vis-à-vis de la vieille garde et est bientôt désigné porte-parole officiel de la confrérie par le comité de février4.

 

Les débats internes ont une dimension publique importante car les conditions répressives restreignent les possibilités de réunions physiques et font de Facebook le support privilégié des discussions et disputes. La presse, égyptienne et régionale, et surtout les chaînes de télévision proches des Frères musulmans — Al-Jazira en tête — s’en font souvent l’écho. Ces débats se structurent autour de deux questions : la réforme organisationnelle et la stratégie à adopter face au régime de Sissi.

 

UNE CRITIQUE QUI VIENT DE LOIN

 

Le chaos provoqué par les arrestations multiples, l’éparpillement des dirigeants entre la Turquie, le Qatar, la Malaisie, le Soudan et l’Europe, la création de comités de gestion ad hoc et la multiplication des fuites médiatiques rendent très difficile l’interprétation de la situation organisationnelle. « Nouvelle » et « vieille » gardes s’opposent sur la question de savoir qui décide et qui est habilité à prendre la parole au nom de l’organisation.

 

Le comité de février dirigé par Mohamed Kamal reconnaît l’autorité du Guide mais se considère comme le nouveau bureau de la guidance, étant donné que ce dernier, élu début 2010, a théoriquement vu son mandat se terminer fin 2013 et que le comité a été régulièrement élu par l’assemblée consultative, faisant de Kamal le « représentant actif » du Guide. Le leadership traditionnel conteste cette vision, soutenant que le comité n’a été désigné que pour gérer certains aspects de la crise et n’a pas qualité d’organe exécutif suprême. Il soutient aussi que le quorum de l’assemblée consultative autorisant l’élection d’un nouveau bureau de la guidance ne peut pas être réuni. Par conséquent c’est l’ancien bureau qui est toujours en place et Ezzat demeure le représentant actif du Guide en tant que vice-Guide.

 

À ces facteurs conjoncturels liés au contexte chaotique post-2013, il faut ajouter des dynamiques de long terme pour comprendre l’ampleur du débat. Ces querelles renvoient en fait à une critique portée depuis longtemps par un très petit, mais symboliquement très significatif, « courant réformiste » au sein de la confrérie. Il est apparu timidement au milieu des années 1990, à travers la tentative de création d’un parti politique sans l’aval de l’appareil organisationnel de la confrérie. Cette initiative était portée par une poignée de cadres politiques, issus de la génération militante dite « intermédiaire », recrutée sur les campus universitaires au moment de la réémergence de la confrérie dans les années 1970, sous les auspices d’Anouar El-Sadate. Cette génération a fourni les personnalités les plus médiatiques du mouvement (Essam Al-Arian, Abdel Moneim Aboul Fotouh, Khairat Al-Chater, Helmi Al-Gazzar, Gamal Hechmat...), qui ont accédé à des positions politiques (dans les syndicats professionnels, au Parlement). Mais elles ont très souvent été tenues à l’écart des positions hiérarchiques — à l’exception très notable de Khairat Al-Chater. Cet homme d’affaires, qui acquiert une aura de martyr auprès des militant du fait de ses nombreux emprisonnements, forme un duo influent avec Mahmoud Ezzat5. Ensemble, ils prennent la tête du courant dit des « organisationnistes » (ou tanzimiyin) qui donne priorité absolue à la préservation de l’appareil organisationnel (tanzim).

 

Dans la seconde moitié des années 2000, alors que les organisationnistes tiennent fermement le tanzim, de nouvelles velléités réformatrices éclatent au grand jour. Elles sont portées par des militants âgés de 20 à 30 ans qui, dans ces années d’effervescence, ont été plongés dans les multiples mobilisations transversales, en particulier sur les campus avec des groupes libéraux ou de gauche et d’extrême gauche. À travers l’usage des blogs puis de Facebook, en pleine ouverture du champ médiatique égyptien, ces militants en dissidence ont cherché à rompre avec la tradition d’opacité de la confrérie et à l’ouvrir aux influences extérieures pour la réformer de l’intérieur. Leurs principales critiques portaient sur la stagnation organisationnelle, politique et intellectuelle de la confrérie. Selon eux, la cause de cette inertie est, d’une part, la logique « administrative », qui donne la priorité à la discipline et entretient la culture du repli, et d’autre part, la non-séparation des activités religieuses et politiques, qui empêche la spécialisation des compétences, l’efficacité de l’action et l’évolution des idées politiques.

 

Ces jeunes dissidents ont entretenu des connexions particulières avec une petite frange de la « génération intermédiaire » — notamment avec Aboul Fotouh et Al-Gazzar — pour former ce « courant des réformistes » (tayyar al-islahiyyin). Avec la Révolution du 25 janvier et les dissensions causées par la création d’un « parti de la confrérie » (le Parti de la liberté et de la justice) plusieurs figures de ce courant ont quitté l’organisation ou en ont été exclues par la vieille garde.

 

De façon tout à fait inattendue, cette critique réformiste a trouvé un nouvel écho auprès des jeunes militants restés dans le rang durant la décennie précédente. La confiance qu’ils avaient placée dans l’appareil s’est évanouie avec la chute de Morsi et leur déception n’en a été que plus brutale. Ils se sont alors retrouvés, au terme d’un tout autre chemin, dans cette dénonciation des dysfonctionnements internes de la confrérie comme cause de sa stagnation politique et de son incapacité à choisir les bonnes options stratégiques. Cest précisément sur cette question du choix stratégique que porte le second grand débat.

 

RÉSISTANCE CIVILE ET VIOLENCE

 

Les deux tendances s’affrontent sur la définition de la stratégie à adopter et sur l’interprétation de la notion de pacifisme silmiyya que le Guide a mise en avant pendant le sit-in de Rabaa, par le célèbre slogan « Notre pacifisme est plus fort que les balles » (Silmiyyetna aqwa min al-rasas). La vieille garde assimile le pacifisme au rejet total de toute forme de violence physique. Or le slogan sonne faux pour de nombreux militants qui ont vécu les massacres. Le leadership contestataire autour de Kamal considère qu’il importe, dans le contexte de l’oppression violente diligentée par le régime, de redéfinir une approche autorisant l’usage de la violence physique contre des installations militaires et policières ou des infrastructures stratégiques (stations électriques, voies de communication…) dans la limite où cela n’entraîne pas la mort d’êtres humains. Les partisans de cette approche distinguent la « voie révolutionnaire » de résistance civile contre un régime dictatorial de la stratégie « terroriste » visant un régime qualifié d’« impie ». Cependant la frontière est parfois floue, notamment du fait de l’usage de la rhétorique religieuse. Certains partisans de la « voie révolutionnaire » considéreraient aussi qu’il serait légitime d’attaquer les officiers de police ou d’armée.

 

L’apparition de groupes multipliant les attaques à armes à feu ou à explosifs contre les forces de l’ordre — en augmentation flagrante en 2015 — donne une portée considérable à ce débat. L’enjeu est celui de la participation de militants Frères à ces groupes et de la responsabilité de la hiérarchie dans leur contrôle. Il y a tout d’abord, en 2014, l’apparition de groupuscules que le ministère de l’intérieur qualifie de « comités spéciaux » des Frères musulmans. Ils proviendraient des comités d’ordre mis en place par l’organisation au moment des sit-in de 201, afin de protéger les manifestants pro-Morsi des attaques de police ou de nervis. Une partie se seraient armés et autonomisés de la hiérarchie pour organiser leurs propres actions, visant la destruction d’infrastructures et l’assassinat d’officiers. Certains analystes considèrent que ces groupuscules sont le fait de jeunes militants déçus de la confrérie et en rupture avec elle6]]. D’autres avancent, en se fondant notamment sur les interrogatoires menés par le Parquet avec des leaders de la vieille garde, que ces comités auraient été soutenus par la « nouvelle garde » favorable à l’utilisation de la violence, voire coordonnés par Kamal7.

 

Mais la nature des liens entre la confrérie et ces comités reste très controversée, tout comme ceux qu’elle entretiendrait avec quatre autres groupes violents plus structurés, qui apparaissent entre 2014 et 2016 : le Mouvement de résistance populaire » (harakat al-moqawama al-sha’biyya) ; Châtiment révolutionnaire (al-aqab al-thawri), Brigade de la Révolution (liwa al-thawra) et Détermination (Hasm)8.

 

L’EXTENSION DE LA CRISE EN EXIL

 

C’est aussi la dispersion des cadres et militants en exil qui renforce l’ampleur de la crise. Au cours des années 2014-2016, deux pôles entrent en concurrence, l’un à Londres, l’autre à Istanbul. La capitale britannique héberge, depuis 2010 au moins, le secrétaire de la Ligue internationale des Frères musulmans (aussi appelé al-tanzim al-dawli), Ibrahim Mounir, proche de la vieille garde. Il gagne en puissance avec l’arrivée de plusieurs de ses pairs sur le sol européen. Toutefois à partir d’avril 2014, il est aussi soumis aux pressions exercées par le gouvernement de David Cameron qui s’inquiète de la présence de Frères musulmans au Royaume-Uni et lance une enquête parlementaire pour déterminer leur « degré d’extrémisme », enquête dans laquelle Mounir comparait directement. La défaite de la ligne « révolutionnaire » de la confrérie est donc, à Londres, un enjeu important afin de donner des gages de la non-violence du mouvement.

 

À Istanbul, un pôle de soutien à Kamal est formé par des cadres politiques : issus de la génération intermédiaire, ils le rejoignent dans la critique du fonctionnement interne. Ils mènent une fronde face à Mahmoud Hussein, présent sur le territoire turc : avec l’appui du comité de février basé au Caire, ils prennent l’initiative de créer en janvier 2015 un Bureau des Frères musulmans à l’étranger. À sa tête, Ahmed Abderrahmane (médecin, ancien parlementaire et ancien secrétaire régional du Parti de la liberté et de la justice dans la région du Fayoum). Avec lui, Gamal Hechmat (ancien parlementaire, ancien leader important du syndicat des médecins), Amr Darrag (ancien ministre de la coopération internationale sous Morsi) et Yehya Hamed (ancien ministre de l’investissement).

 

Dans un premier temps, le bureau inclut quelques membres proches de la vieille garde, dans une tentative de rapprochement des deux mouvances. Or la tentative échoue largement, le conflit s’aggravant en Égypte comme en exil. En mai 2015, Ezzat (qui réapparaît brièvement au Caire) et des membres de l’ancien Bureau de la Guidance ordonnent la dissolution du comité de février et la convocation disciplinaire de Kamal. Le comité, qui refuse sa dissolution, réplique par médias interposés en accusant Mahmoud Hussein de malversations financières dans sa gestion des affaires organisationnelles en Turquie et le démet de ses fonctions, transférées au Bureau des Frères musulmans à l’étranger. Alors que Hussein publie un communiqué niant la décision et réaffirmant l’autorité seule de Ezzat, Mohamed Montasser, le porte-parole officiel de la nouvelle garde, déclare que seuls les membres élus du comité de février sont habilités à parler et soutient que Kamal est le représentant actif du Guide. La lutte se traduit aussi par l’accaparement des outils médiatiques (chaînes de télévision, sites web) : le site internet historique de l’organisation ne publie plus les déclarations du leadership traditionnel. Un deuxième site officiel est alors créé.

 

Dans la foulée, Mahmoud Ghozlan et Abderrahmane Al-Barr, membres clés de la vieille garde, sont arrêtés, affaiblissant sa position mais menant aussi à la recherche d’une seconde tentative de compromis devant l’intensification de la répression. Un peu plus tôt en mai, en effet, la condamnation à mort d’une centaine de leaders (dont Morsi et le Guide suprême) avait été confirmée et le 1er juillet, treize Frères musulmans étaient tués par un raid policier dans un appartement. Un nouveau « haut comité administratif » est alors formé en remplacement du comité de février, réunissant notamment Mohamed Kamal (« voie révolutionnaire ») et Mohamed Abderrahmane (vieille garde). À l’étranger, les deux représentants Ibrahim Mounir à Londres et Ahmed Abderrahmane à Istanbul, sont officiellement reconnus. Mais, de nouveau, le rapprochement fait long feu : Kamal et Abderrahmane se disputent le leadership et chaque tendance réaffirme ses positions.

 

EXCOMMUNICATIONS

 

En décembre 2015, un nouvel épisode public de dispute entre Hussein et Montasser éclate à l’occasion d’une interview du premier sur Al-Jazira durant laquelle il dénie la légitimité du second. Mohamed Abderrahmane annonce que Montasser est officiellement démis de ses fonctions de porte-parole et son appartenance à la confrérie suspendue, tout comme celle de Kamal. Le haut comité éclate entre partisans des deux hommes. La vieille garde déclare la dissolution du bureau des Frères musulmans à l’étranger basé à Istanbul et décrète la seule autorité de Mounir, tandis que le bureau réaffirme son entière responsabilité sur les affaires des exilés, niant l’existence d’un organe à Londres et maintenant ses accusations visant Hussein.

 

En Égypte, les bureaux régionaux se divisent, chacun annonçant sa position sur sa page Facebook : ceux du Caire, Alexandrie, Fayoum, Bani Soueif et Qalyoubiya déclarent rejeter les décisions de la vieille garde. Les divisions touchent les échelons locaux jusqu’au niveau de la section (shuba), prenant donc une réalité très concrète sur le terrain. Les médias fréristes sont définitivement scindés : tandis que la vieille garde parvient à reprendre le site historique, leurs rivaux fondent un nouveau site, qui revendique le statut de site officiel.

 

En mai 2016, la mouvance de Kamal lance une campagne qui propose une feuille de route pour une « troisième refondation » de la confrérie, grâce à la démission de tous les cadres en fonction, la tenue d’élections générales, ainsi que la rédaction d’une nouvelle charte et d’un nouveau règlement intérieur. Le 10 mai 2016, Kamal annonce sa démission et invite ses pairs à en faire de même. En réaction, Mounir déclare l’annulation de cette campagne et annonce l’exclusion de ses promoteurs, dont Ahmed Abderrahmane, Amr Darrag, Yehya Hamed et Gamal Hechmat9. Il est néanmoins manifeste que la campagne est soutenue parune partie importante des militants de la base en Égypte.

 

En octobre 2016, Kamal est tué par la police. Loin d’être stoppée, sa mouvance lance deux mois plus tard une refondation des structures dirigeantes de la confrérie. Sur son site « officiel » (ikhwanonline.info), elle annonce les 19 et 20 décembre la réunion extraordinaire, au Caire, de l’Assemblée consultative — réélue quelques jours plus tôt. L’assemblée décide, à la majorité, de la « séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif » à tous les échelons de l’organisation, afin de permettre le contrôle du second sur le premier. Un nouveau bureau de la guidance temporaire, appelé « bureau général » est élu, dans lequel, aux côtés des nouveaux représentants, seuls les membres emprisonnés (dont le Guide et Khairat Al-Chater) conservent leurs postes. Ce qui signifie de facto l’exclusion de toute la vieille garde encore en liberté — en particulier Mahmoud Ezzat, Mahmoud Hussein et Ibrahim Mounir. Le communiqué déclare vouloir « enraciner les valeurs de l’institutionnalisation, de la transparence et de la responsabilité » au sein de l’organisation.

 

Ainsi, actuellement, il n’existe plus une, mais deux organisations, se revendiquant comme « confrérie des Frères musulmans » (« Gama’et al-ikhwan al-muslimin »). Autrement dit, il existe deux appareils (tanzim) faisant allégeance à deux bureaux de la guidance distincts. Selon les régions, l’un prédomine sur l’autre. Cette rupture, inédite et historique, est une conséquence à la fois de la répression (suppression des cadres traditionnels permettant un renouvellement, intensité de la violence conduisant à réviser les options stratégiques, dispersion du leadership en exil qui permet l’expression des désaccords et accroit la déconnexion avec la base), mais aussi d’une remise en question de long terme sur le fonctionnement, l’identité et les buts poursuivis par le mouvement. C’est pourquoi cet aggiornamento débouche non seulement sur le discours « révolutionnaire », prônant une résistance plus ou moins violente, mais aussi, parfois, sur un discours de dissociation de la prédication religieuse et du travail politique10, en tant que processus de spécialisation des tâches et des compétences. Si, face à la vieille garde, une alliance de circonstance a pu se former entre la tendance « révolutionnaire » et les héritiers du « courant réformiste », il n’en reste pas moins que l’hétérogénéité des positions sur la question de la violence est patente. D’autres scissions menacent donc également la toute nouvelle confrérie.

 

MARIE VANNETZEL

1S’il est difficile d’obtenir des informations fiables sur ce sujet, les spéculations allant bon train dans la presse et les rapports d’experts, et les sources sûres se faisant rares, il est possible de reconstituer les étapes et facteurs de cette fragmentation, en recoupant plusieurs analyses, publiées en anglais et en arabe, ainsi que des déclarations publiées sur les différents sites et comptes Facebook officiels des Frères musulmans. Ce qui suit en constitue une synthèse chronologique, nécessairement simplifiée et hypothétique, étant donné la complexité de la situation et la prolifération de versions. Voir par exemple cet article qui montre bien les multiples lectures possibles du conflit interne : Omar Said, «  After state crackdown and rumors of rifts, Brotherhood faces identity crisis  », Madamasr, 14 août 2015.

2du président élu Morsi

3La plupart des partis qui l’avaient rejoint s’en désolidarisent très vite, rejetant l’appel au retour de Morsi. L’Alliance est officiellement dissoute par décision judiciaire et décret à l’automne 2014.

4Mohamed Hamama «  Comment la pieuvre de la confrérie s’étrangle elle-même  ?  » (c’est nous qui traduisons, Madamasr, 10 février 2017.

5Mohamed Morsi doit son ascension dans l’appareil organisationnel à sa proximité avec ce duo.

6Mohamed Hamama, «  The hidden world of militant ‘special committees’  », Madamasr, 22 décembre 2015.

7Mokhtar Awad, «  The Rise of the Violent Muslim Brotherhood  », Current Trends in Islamist Ideology, Hudson Institute, 27 juillet 2017.

8Voir les rapports du Tahrir Institute for Middle East Policy ainsi que les pages consacrées aux différents groupes cités ici.

9Selon Mohamed Hamama, «  June 30, 3 years on : The Muslim Brotherhood at breaking point  », Madamasr, 28 juin 2016.

10Amr Darrag par exemple propose de dissocier totalement l’action politique et religieuse, cf. «  Révisions politiques… entre l’action prédicative et l’action partisane  » (c’est nous qui traduisons de l’arabe), Arabi 21, 12 mars 2016.

 

url : http://orientxxi.info/magazine/egypte-que-sont-les-freres-musulmans-devenus,1994

 

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Discours sur l’état de l’Union 2017 : Des vents favorables par Jean-Claude Juncker

Publié le par Mahi Ahmed

 

Lien du docment

URL: http://www.voltairenet.org/article197879.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La Russie et la Chine contre l’empire du dollar

Publié le par Mahi Ahmed

La Russie et la Chine contre l’empire du dollar
par Manlio Dinucci
C’est à tort que nous considérons chaque conflit armé dans le monde comme distinct des autres. La presque totalité d’entre eux s’insère dans un rapport plus général entre d’un côté « l’empire américain d’Occident » et, de l’autre, les Brics qui tentent de lui opposer « un ordre international alternatif ». Ce rapport de force se joue aussi bien au plan militaire qu’au plan financier.
| ROME (ITALIE) | 13 SEPTEMBRE 2017


Un vaste arc de tensions et de conflits s’étend de l’Asie orientale à l’Asie centrale, du Moyen-Orient à l’Europe, de l’Afrique à l’Amérique latine. Les « points chauds » le long de cet arc intercontinental —Péninsule coréenne, mer de Chine méridionale, Afghanistan, Syrie, Irak, Iran, Ukraine, Libye, Venezuela et autres— ont des histoires et des caractéristiques géopolitiques différentes, mais en même temps sont reliés à un unique facteur : la stratégie avec laquelle « l’empire américain d’Occident », en déclin, essaie d’empêcher l’émergence de nouveaux sujets étatiques et sociaux. Ce que redoute Washington se comprend par le Sommet des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) qui s’est tenu du 3 au 5 septembre à Xiamen en Chine.
Exprimant « les préoccupations des Brics sur l’injuste architecture économique et financière mondiale, qui ne prend pas en considération le poids croissant des économies émergentes », le président russe Poutine a souligné la nécessité de « dépasser la domination excessive du nombre limité de monnaies de réserve ». Référence claire au dollar US, qui constitue presque les deux tiers des réserves monétaires mondiales et la monnaie par laquelle se détermine le prix du pétrole, de l’or et d’autres matières premières stratégiques. Ce qui permet aux USA de conserver un rôle dominant, en imprimant des dollars dont la valeur se base non pas sur la réelle capacité économique états-unienne mais sur le fait qu’ils sont utilisés comme monnaie mondiale. Le yuan chinois est cependant entré il y a un an dans le panier des monnaies de réserve du Fonds monétaire international (avec le dollar, l’euro, le yen et la livre sterling) et Pékin est sur le point de lancer des contrats d’achat du pétrole en yuan, convertibles en or.
Les Brics demandent en outre la révision des quotas et donc des votes attribués à chaque pays à l’intérieur du Fonds monétaire : les USA, à eux seuls, détiennent plus du double du total des votes de 24 pays de l’Amérique latine (Mexique compris) et le G7 détient le triple des votes du groupe des Brics. Washington observe avec une préoccupation croissante le partenariat russo-chinois : les échanges entre les deux pays, qui en 2017 devraient atteindre les 80 milliards de dollars, sont en forte augmentation ; en même temps augmentent les accords de coopération russo-chinoise dans le domaine énergétique, agricole, aéronautique, spatial et dans celui des infrastructures. L’achat annoncé de 14 % de la compagnie pétrolifère russe Rosneft par une compagnie chinoise et la fourniture de gaz russe à la Chine pour 38 milliards de m3 annuels à travers le nouveau gazoduc Sila Sibiri qui entrera en fonction en 2019, ouvrent à l’export énergétique russe la voie à l’Est tandis que les USA essaient de lui bloquer la voie à l’Ouest vers l’Europe.
Perdant du terrain sur le plan économique, les USA jettent sur le plateau de la balance l’épée de leur force militaire et de leur influence politique. La pression militaire US en mer de Chine méridionale et dans la péninsule coréenne, les guerres des USA et de l’Otan en Afghanistan, les guerres au Moyen-Orient et en Afrique, le coup d’épaule des USA et de l’Otan en Ukraine et la confrontation consécutive avec la Russie, entrent dans la même stratégie de confrontation mondiale contre le partenariat russo-chinois, qui n’est pas seulement économique mais géopolitique. Y entre aussi le plan de miner les Brics de l’intérieur, en ramenant les droites au pouvoir au Brésil et dans toute l’Amérique latine. C’est ce que confirmait le commandant du U.S. Southern Command, Kurt Tidd, qui prépare contre le Venezuela l’« option militaire » brandie par Trump : dans une audition au Sénat, il accusait la Russie et la Chine d’exercer une « influence maligne » en Amérique latine, pour faire avancer là aussi « leur vision d’un ordre international alternatif ».
Manlio Dinucci
Traduction
Marie-Ange Patrizio
Source
Il Manifesto (Italie)

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La Tunisie prisonnière d’une bipolarisation mortifère

Publié le par Mahi Ahmed

La Tunisie prisonnière d’une bipolarisation mortifère

OFFENSIVE CONCERTÉE CONTRE LE PREMIER MINISTRE YOUSSEF CHAHED

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > AZIZ KRICHEN > 11 SEPTEMBRE 2017

Le 13 août 2017, à l’occasion de la Journée de la femme, le président Béji Caïd Essebsi prononçait un discours par lequel il se déclarait en faveur de l’égalité homme-femme en matière d’héritage et demandait la révision de la circulaire du 5 novembre 1973 relative à l’interdiction faite aux musulmanes d’épouser des non-musulmans. Derrière cette annonce spectaculaire, il s’agit en fait pour le chef de l’État de jouer sur les tensions identitaires entre modernistes et traditionalistes, pour rétablir son leadership mis à mal par un adversaire a priori insoupçonnable : le premier ministre Youssef Chahed.

En 2012, lorsqu’il a créé Nidaa Tounès, Béji Caïd Essebssi était très intransigeant en apparence : il prétendait vouloir barrer la route aux islamistes d’Ennahda et débarrasser le pays des menaces que ce parti faisait peser sur lui. Même tonalité dans les déclamations de campagne lors des élections législatives et présidentielle de l’automne 2014 : il s’agissait toujours de chasser Ennahda du pouvoir.

 

En fait, loin de rejeter les islamistes dans l’opposition, il les a intégrés dans sa majorité parlementaire et dans les coalitions gouvernementales qui se sont succédé depuis. Cette duplicité a été vécue comme une trahison par un grand nombre de ses partisans. Ajoutée à sa volonté d’imposer son propre fils à la tête de Nidaa Tounès, elle a beaucoup contribué à nourrir les divisions qui ont déchiré ce parti après les élections et fini par le faire éclater en plusieurs factions rivales1.

 

Malgré pareil précédent, les annonces faites par le chef de l’État dans son discours du 13 août 2017 sur la révision de la circulaire interdisant le mariage des musulmanes avec des non-musulmans et la réforme des lois successorales pour assurer l’égalité homme-femme dans l’héritage ont eu un impact politique considérable. Elles ont contraint l’ensemble des partis et de nombreux milieux intellectuels et sociaux à se repositionner par rapport à elles.

 

Quelles sont les vraies raisons qui ont poussé Béji Caïd Essebssi à soulever ce genre de questions ? Pourquoi maintenant ? Qui cible-t-il réellement dans cette affaire ? Quels bénéfices en escompte-t-il ? Pour répondre à ces interrogations, il faut d’abord situer le cadre à l’intérieur duquel s’organisent les luttes de pouvoir en Tunisie.

 

UN PAYS FRACTURÉ

 

La Tunisie est un pays retardataire et dépendant et c’est un pays fracturé. Son économie est formée par la juxtaposition de deux secteurs très éloignés l’un de l’autre : un secteur minoritaire, modernisé et « structuré », intégré de façon subalterne au marché mondial ; et un secteur majoritaire « informel » ou « parallèle », issu de la décomposition de l’économie rurale traditionnelle et vivant en marge des circuits de production et d’échange légaux.

 

À cette fracture dans l’économie correspond une fracture équivalente dans les structures sociales. Ici aussi, le pays apparaît coupé en deux, la séparation sociologique s’accompagnant d’une ségrégation territoriale prononcée. Les groupes sociaux formés autour de l’économie modernisée (les chefs d’entreprises, les salariés, les fonctionnaires, les professions libérales…) sont concentrés dans les villes de la Tunisie côtière. Les masses déclassées de l’univers informel (les paysans, les micro-entrepreneurs clandestins, les travailleurs du secteur non structuré…) sont cantonnées dans les régions déshéritées de la Tunisie intérieure et, de plus en plus, dans les quartiers périphériques des grands centres urbains.

 

Se confortant réciproquement, les divisions économique et sociologique produisent spontanément, à leur tour, une sorte de polarisation sur le plan des représentations et des conduites culturelles. Une partie du corps social est en quelque sorte aimantée par le système de valeurs des pays occidentaux avec lequel elle est en relation plus ou moins directe : c’est la population moderniste et sécularisée. À l’inverse, une autre partie de la société, extérieure à la mondialisation et refoulée par elle, se réfugie dans une forme de repli sur soi, en survalorisant son attachement à l’islam, fondement de son identité primaire : c’est la population traditionaliste.

 

La fracture idéologique du pays est sans doute le produit de sa fracture économique et sociologique, mais elles ne sont pas exactement superposables. On rencontre nombre de Tunisiens modernistes dans le secteur informel, et de Tunisiens traditionalistes dans le secteur structuré. En matière de représentations et d’attitudes culturelles, la réalité est toujours plus complexe que les plus beaux schémas explicatifs.

 

Seconde nuance importante à apporter : la division identitaire traverse la population tout entière, mais c’est naturellement parmi les élites, au sens large, que le clivage est le plus profond. C’est là qu’il génère les antagonismes les plus exacerbés, qui peuvent aller jusqu’au refus de l’autre et à sa négation.

 

INCAPACITÉ À S’ADRESSER À L’ENSEMBLE DE LA NATION

 

Lorsque l’on fait l’effort d’intégrer les déterminations qu’il met en œuvre, on comprend pourquoi l’espace politique organisé par un tel cadre ne laisse de place qu’à ces deux courants principaux que sont le modernisme et l’islamisme. Ils sont représentés par Nidaa Tounès (dernier avatar du Néo-Destour de Habib Bourguiba et du Rassemblement constitutionnel démocratique – RCD — de Zine El-Abidine Ben Ali) et Ennahda (anciennement Mouvement de la tendance islamique –MTI —, parti islamiste d’obédience Frères musulmans). Parler de courants principaux ne signifie pas l’absence de courants secondaires. Le spectre partisan compte plus de deux cents formations. Cependant tous les autres groupes ou partis évoluent dans leur orbite, à partir de leurs matrices respectives : la matrice moderniste pour les divers partis démocratiques ou de gauche ; la matrice islamiste pour les divers groupes salafistes (piétistes ou djihadistes). D’un côté comme de l’autre, aucun de ces groupes ou partis n’est parvenu à s’émanciper de la bipolarisation et à se doter d’une assise populaire suffisamment consistante pour lui permettre de se poser en alternative.

 

Les deux mouvements ont des référentiels idéologiques non seulement différents, mais opposés, c’est-à-dire irréductibles les uns aux autres. Chacun dispose d’une base sociale relativement consistante, s’identifiant à lui et prête à le suivre. En d’autres termes, les deux peuvent s’appuyer sur une sorte de clientèle captive, dont la fidélité et la loyauté leur sont acquises a priori. Même s’ils peuvent connaître des moments de détente ou de collaboration, les rapports qui les lient sont fondamentalement conflictuels et antagoniques, le but ultime de chacun étant d’annihiler le vis-à-vis. Du fait de leur unilatéralisme idéologique, enfin, l’un et l’autre sont dans l’incapacité de porter un discours susceptible d’être entendu par le peuple tout entier. De manière pour ainsi dire organique, ils ne peuvent envisager l’action politique sous un angle national englobant l’ensemble des composantes du corps social et prenant en compte leurs différentes aspirations. Quand ils s’adressent au pays, ils ne s’adressent en réalité qu’à leur propre camp.

 

Sous Bourguiba puis sous Ben Ali, les islamistes d’Ennahda sont désignés comme l’ennemi numéro 1 du régime, qui fait tout pour les abattre en les soumettant à une répression constante. Après 2011, sous la Troïka, les islamistes sont au pouvoir et les modernistes dans l’opposition. Ennahda met tout en œuvre pour briser Nidaa Tounès, notamment par le biais de la loi dite « d’immunisation de la révolution »2.

 

RÉALIGNEMENT DERRIÈRE LES DEUX PARTIS PRINCIPAUX

 

Chaque mouvement a tout à tour essayé de se débarrasser de son rival, mais les deux ont échoué. Le Parti socialiste destourien (PSD) puis le RCD n’ont pas réussi à venir à bout d’Ennahda, qui n’est ensuite pas parvenu à mettre Nidaa Tounès hors d’état de nuire. Comment expliquer ce double échec ? On peut avancer trois séries de raisons convergentes :

 

- dans la confrontation entre modernistes et islamistes, le mouvement d’opposition que le pouvoir en place désigne comme son ennemi principal bénéficie d’une espèce de prime, de rente de situation. Cette désignation lui confère une forme de légitimité officielle qui en fait la seule alternative plausible dans la perspective d’un changement de régime. Et qui disqualifie toutes les autres forces politiques, en les reléguant à un statut d’acteurs de seconde zone ;

 

- les périodes de tension profitent simultanément aux deux organisations dominantes, chacune disposant d’une base acquise de manière inconditionnelle et formant une sorte de clientèle captive. Dans les moments de crise, lorsque l’hostilité entre les deux partis augmente, les liens qui unissent chaque protagoniste avec le noyau dur de sa clientèle particulière se resserrent et se raffermissent. Par conséquent, les situations de conflit ne les desservent pas, mais les renforcent, en ce sens où elles leur permettent de consolider leur emprise idéologique sur une partie significative du corps social, tout en confirmant leur tête-à-tête exclusif dans la lutte pour le pouvoir. Les moyens répressifs (policiers ou légaux) employés par l’un ou l’autre camp pour rester seul en course ne sont jamais arrivés à briser pareille dialectique ;

 

- les moments de crise font également du clivage identitaire une ligne de démarcation fondamentale qui s’impose à tous et finit par saturer la totalité du débat public national. Il se produit quelque chose comme un réalignement général des acteurs politiques secondaires derrière les deux partis centraux, selon un processus que l’on pourrait qualifier de reddition symétrique. Ces acteurs, qui essayaient jusque-là d’exister en se démarquant un tant soit peu, sont poussés à entrer à leur tour dans la bataille — en faisant souvent de la surenchère — et à rejoindre leur camp idéologique originel, se transformant ainsi en forces d’appoint, voire en supplétifs. C’est la montée aux extrêmes. Le pays entier se trouve alors divisé en deux blocs ennemis, rendant pratiquement inaudible toute expression politique en dehors de la bipolarisation.

 

Longtemps, l’affrontement est demeuré la règle dominante dans les rapports entre les pôles islamiste et moderniste. Le seul moment où le pays a paru s’affranchir de la bipolarisation a été lors du soulèvement populaire qui a renversé la dictature. Ce bref répit — du 17 décembre 2010 au 14 janvier 2011 – n’a été possible que parce que le soulèvement était très largement spontané, sans idéologie motrice ni encadrement partisan. Le peuple s’était directement engagé dans le combat, ignorant superbement la classe politique et ses querelles internes.

 

Mais dès que les partis sont revenus dans le jeu, au lendemain même du 14 janvier, ils ont ramené avec eux leurs sourdes rivalités qui, progressivement, ont fini par reprendre le dessus et par tout recouvrir. Dès lors, les motifs économiques et sociaux pour lesquels la population s’était soulevée et avait chassé Ben Ali de Carthage étaient condamnés à passer à l’arrière-plan, avant d’être entièrement évacués de la confrontation politique.

 

COMPROMIS POUR DES INTÉRÊTS CONVERGENTS

 

Quand Ennahda est parvenu au pouvoir, après les élections du 23 octobre 2011, les tensions sont allées crescendo, installant un véritable mur de haine entre les deux camps. Intervenus dans ce contexte, le meurtre de Mohamed Brahmi, député d’opposition, le 25 juillet 2013, et l’assassinat de huit soldats dans une embuscade djihadiste, deux jours plus tard ont littéralement mis le feu aux poudres. La Tunisie a alors failli plonger dans le tourbillon de violences où avaient été entraînés tous les autres pays du « Printemps arabe ». Mais après plusieurs semaines vécues sur le fil du rasoir, un déclic s’est produit, qui a arrêté comme par miracle la marche collective vers le désastre. Les cercles dirigeants de Nidaa Tounès et d’Ennahda avaient finalement compris qu’ils approchaient d’une zone limite au-delà de laquelle ils ne pouvaient s’aventurer sans risque.

 

Cette prise de conscience obtenue in extremis allait constituer un tournant dans les relations entre les deux partis, puisqu’elle a obligé leurs leaders à rechercher un arrangement pacifique durable, apte à garantir leur survie.

 

Depuis février 2015, Nidaa Tounès et Ennahda sont ensemble au Parlement et au gouvernement. Dans la coalition qu’ils dirigent dorénavant, Nidaa Tounès et Béji Caïd Essebssi jouent un rôle dominant, Ennahda et Rached Ghannouchi un rôle subordonné, non seulement en raison des résultats des élections générales du dernier trimestre 2014, mais aussi d’un environnement arabe et international de plus en plus défavorable aux Frères musulmans. Leur alliance a mis en sourdine la guerre idéologique à laquelle ils se livraient naguère en permanence.

 

Le compromis trouvé entre les deux formations et les deux dirigeants répondait à des objectifs strictement limités. Il s’agissait d’abord de préserver leurs intérêts respectifs (en enterrant les dossiers de corruption où étaient impliqués plusieurs de leurs membres et, pour les islamistes, en bloquant l’instruction sur leur responsabilité dans l’envoi de Tunisiens en Libye, et au Proche-Orient grossir les rangs des combattants djihadistes) ; ensuite, d’empêcher l’émergence d’éventuels concurrents politiques venant perturber leur condominium.

 

UN TABLEAU QUI S’ASSOMBRIT CHAQUE JOUR

 

Depuis qu’ils sont ensemble aux commandes, la situation globale du paysne s’est donc pas améliorée. Dette extérieure déficit commercial, niveau de chômage, taux d’inflation, valeur du dinar, volumes de production ou d’investissement : les principaux indicateurs sont désormais dans le rouge. À quoi il faut ajouter le délabrement ininterrompu des services publics et la prolifération de la contrebande et des activités mafieuses dans les secteurs sensibles : police, justice, douanes, administration, médias… Le tableau s’assombrit chaque jour un peu plus, sans perspective sérieuse de changement.

 

Le passage de la guerre identitaire à la paix identitaire a entraîné Ennahda et Nidaa Tounès dans une authentique crise d’identité. Auparavant, la guerre élargissait leur audience en exaltant leurs identités concurrentes ; désormais, la paix réduit et rapetisse cette audience, en privant les identités ennemies de leur raison d’être. La désaffection qui en découle frappe les deux partis en tant que tels, mais plus particulièrement leurs dirigeants et plus spécialement encore Béji Caïd Essebssi et Rached Ghannouchi, considérés à juste titre comme les principaux responsables du désordre actuel. Depuis bientôt trois ans, les deux hommes sont de moins en moins soutenus et de plus en plus contestés, non seulement à l’intérieur de leurs mouvements, mais aussi par la population dans sa totalité.

 

Paradoxalement, ce recul n’a pas profité aux autres partis, que ce soit ceux participant à la coalition gouvernementale ou ceux de l’opposition. Les sondages d’opinion les donnent tous en retrait par rapport à leurs résultats antérieurs, peu reluisants par ailleurs. Inscrits à l’intérieur de la bipolarisation, incapables d’un positionnement indépendant, sans projet crédible pour le pays, ils paient une facture encore plus lourde que celle des deux formations centrales.

 

La crise d’attractivité et de représentativité concerne ainsi l’ensemble des formations partisanes constituées. Elle indique l’ampleur grandissante du décalage qui sépare la classe politique de la société réelle.

 

Le jeu politique se joue avec deux personnalités principales, Béji Caïd Essebssi et Rached Ghannouchi, deux hommes d’un âge vénérable3, sans compétences réelles pour diriger la Tunisie, mais pleins de ruse et d’expérience, et dont la complicité tardive n’a jamais été aussi visible que ces derniers temps. Comme si les difficultés que chacun rencontre dans son propre parti le poussaient à se rapprocher de l’autre, pour faire face ensemble à l’adversité.

 

UN PREMIER MINISTRE TRÈS GÊNANT

 

Le premier ministre Youssef Chahed, lui, est un homme jeune. Issu de l’entourage du chef de l’État, formé dans le giron des services américains de l’agriculture, il ne semblait pas posséder l’envergure nécessaire pour occuper le poste. Mais on a dû l’estimer malléable, puisqu’il avait aidé le père à introniser son fils à la tête de Nidaa Tounès lors du congrès préfabriqué tenu à Sousse huit mois plus tôt.

 

Comme son prédécesseur Habib Essid, il fait ce qu’il peut, tout en étant complètement dépassé. Lui aussi commence par avaler des couleuvres, puis finit par se rebiffer, parce que les interférences partisanes et claniques l’empêchent de mettre un minimum d’ordre dans les affaires du pays.

 

En coulisse, on lui cherche un successeur quand, au printemps 2017, les événements se précipitent. Youssef Chahed se sait maintenant sur un siège éjectable. À la même période, dans les régions du sud, les choses dégénèrent et deviennent vite incontrôlables. Frontalier de la Libye et de l’Algérie, le gouvernorat de Tataouine est en ébullition. Des manifestants occupent en permanence la station de pompage d’El-Kamour, bloquant les vannes et empêchant l’écoulement de l’essentiel du pétrole tunisien du Sahara.

 

Le premier ministre, dont le sort ne tient plus qu’à un fil, joue alors son va-tout et change totalement la donne. Le 23 mai, dans une déclaration solennelle, il annonce que le gouvernement a décidé d’assurer ses responsabilités jusqu’au bout et d’engager un combat sans merci contre la corruption.

 

Dans la foulée, il fait arrêter un certain nombre d’hommes d’affaires véreux, dont Chafik Jarraya, un personnage interlope, sans doute pas le plus important parmi la nébuleuse mafieuse qui saccage le pays, mais celui qui l’incarne le mieux et est le plus connu en raison de son omniprésence dans les médias et de son arrogance. Il finance en même temps Nidaa Tounès et Ennahda et se prévaut de liens étroits avec les entourages immédiats de Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebssi.

 

Les décisions de Youssef Chahed, que personne n’espérait plus, provoquent d’abord la stupeur, puis rencontrent un profond écho au sein de la population, dans les classes moyennes comme dans les milieux populaires. Les soutiens arrivent de toutes parts : démonstrations devant la Casbah, prises de position d’intellectuels et d’artistes, mobilisation d’organisations influentes de la société civile, groupes d’appui sur les réseaux sociaux… Ils le propulsent en très peu de temps au centre du jeu politique et modifient en sa faveur les rapports de force existants.

 

Cette évolution alarme les deux partis majoritaires, qui savent combien les révélations que fait Chafik Jarraya durant son instruction peuvent leur nuire. Mais elle inquiète plus sérieusement encore leurs deux chefs, qui voient soudainement se dresser un postulant plus jeune, devenu du jour au lendemain plus populaire qu’eux. Il peut manifestement mettre en cause leur leadership, notamment dans l’optique de l’élection présidentielle à venir à laquelle ils ont décidé de se présenter ensemble, estimant qu’en procédant ainsi, ils ne laisseront aucun espace aux autres candidats et qu’ils se qualifieront sans peine pour le second tour. Ce qui leur permettrait ensuite, forts de leur légitimité renouvelée, de reprendre leur cohabitation au pouvoir. Les frais vestimentaires engagés par le président d’Ennahda les derniers mois (complets sombres, taillés sur mesure ; cravates en soie ; etc.) s’inscrivent d’ailleurs dans cette optique et visent à lui donner un « look » de présidentiable.

 

Bref, ils se trouvent dorénavant en présence d’un rival qui peut s’avérer redoutable. Il fallait sans tarder trouver le moyen de le renvoyer au néant d’où ils avaient eu la mauvaise idée de le sortir ! La prudence imposait néanmoins de ne pas se dévoiler tout de suite, sous peine d’apparaître comme voulant protéger les malfrats que Youssef Chahed venait d’envoyer en prison. Pour brouiller les pistes, ils ont d’abord apporté eux aussi leur soutien au premier ministre4, dans l’attente que la dynamique qui le soulevait se tasse d’elle-même et leur offre des circonstances plus propices.

 

RÉVEILLER L’ANTAGONISME IDENTITAIRE

 

Pendant plusieurs semaines, les deux vieux chefs ont eu de nombreuses discussions en tête-à-tête. Début juillet, c’est Rached Ghannouchi qui s’est chargé de planter les premières banderilles. Dans une intervention à Nessma TV, il a exigé de Chahed qu’il fasse une déclaration officielle par laquelle il s’engage à ne pas se présenter à l’élection présidentielle de 2019. Il a justifié la demande en disant que les Tunisiens ont besoin d’être sûrs que le premier ministre se consacre entièrement à son activité gouvernementale et qu’il ne se laisse pas distraire par d’autres préoccupations. Mal préparée, mal conduite, cette première bordée a fait long feu et s’est même retournée contre son auteur, dont l’intérêt personnel en la matière n’est plus un secret depuis qu’il s’est mis une cravate autour du cou.

 

Il convenait par conséquent de frapper plus durement. De ce point de vue, Caïd Essebsi et Ghannouchi n’avaient qu’une seule arme véritable à leur disposition. Une arme dont ils maîtrisent l’emploi, et qui leur a si souvent permis de l’emporter quand ils voulaient se défendre d’un ennemi ou réaffirmer une domination exclusive sur leurs troupes : réveiller l’antagonisme identitaire.

 

En intervenant sur ce terrain, le chef de l’État savait pouvoir arriver à remobiliser le camp moderniste autour de sa personne, rétablissant ainsi sa prééminence, neutralisant Chahed et reprenant à son tour l’initiative dans la lutte pour le pouvoir. En exploitant le même ressort, le président d’Ennahda savait lui aussi pouvoir parvenir à restaurer une autorité malmenée parmi ses propres partisans.

 

Revendication moderniste s’il en est, le discours d’Essebsi du 13 août sur les droits des femmes s’inscrit entièrement dans ce calcul. Exactement comme les annonces de Ghannouchi quelques jours plus tard à la presse, réclamant le rétablissement de l’aumône religieuse obligatoire (zakat) et de l’institution musulmane des biens de mainmorte (habous). Tous les deux, avec des rhétoriques opposées, mais de manière concertée, ont agi en réalité dans un seul et même but : relever un leadership en perte de vitesse, menacé par un outsider qu’ils n’attendaient pas et qui est venu contester leur commune suprématie. Les objectifs étaient évidents :

 

- mettre un terme à la lutte contre la corruption, qui pouvait fortement déstabiliser leurs partis et, s’agissant du chef de l’État, qui risquait de l’éclabousser lui-même à travers son clan familial ;

 

- reprendre l’initiative dans la conduite du jeu politique et rejeter Youssef Chahed vers son statut initial d’acteur de second ordre.

 

Quand on fait l’effort de replacer les événements dans leur environnement politique objectif, on réalise parfaitement que les sorties du chef de l’État et du président d’Ennahdha n’ambitionnaient nullement d’accorder des libertés supplémentaires aux femmes ni de rétablir des institutions archaïques tombées en désuétude en Tunisie depuis soixante ans. Ces sorties tendaient avant tout à redonner vigueur à leur hégémonie exclusive, chacun sur les siens.

 

Depuis trois semaines que les polémiques identitaires sont revenues au cœur du débat, on ne parle plus de lutte contre la corruption et de moins en moins de Youssef Chahed. Que peut-il advenir désormais ? Le premier ministre aura toujours la possibilité de reprendre le dessus en constituant un gouvernement homogène — il doit procéder à un important remaniement très bientôt —, et en poussant encore plus loin le combat contre la corruption. S’il le faisait, il regagnerait le terrain perdu mais mettrait de nouveau les deux « cheikhs » sur la défensive.

 

AZIZ KRICHEN

1Les mêmes causes produisant les mêmes effets, Ennahda a connu une évolution similaire : ses dirigeants disaient pis que pendre de Nidaa Tounès avant les élections et se sont alliés à lui immédiatement après. Mais les divisions sont restées plus feutrées parmi les islamistes, alors qu’elles se sont étalées au grand jour chez leurs vis-à-vis.

2Le projet de loi visait à suspendre de ses droits politiques le personnel dirigeant ayant servi sous Ben Ali, ce qui aurait privé Nidaa Tounès d’une grande partie de ses cadres et de ses réseaux.

3Rached Ghannouchi a 76 ans et Béji Caïd Essebssi 91.

4Le chef de l’État est allé jusqu’à dire que Youssef Chahed agissait selon ses instructions directes. Beaucoup ont avalé la couleuvre, ignorant peut-être qu’il avait envoyé deux jours auparavant au bureau de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) une énième version de son projet de loi sur la réconciliation économique. Un projet aux objectifs diamétralement opposés, puisqu’il tend à arrêter les poursuites judiciaires pour cause de corruption.

Publié dans TUNISIE Spécial

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Slimane BENAÏSSA, Écrivain, dramaturge, comédien : «C’est la culture, et non les lois, qui change les choses»

Publié le par Mahi Ahmed

Slimane BENAÏSSA, Écrivain, dramaturge, comédien :

«C’est la culture, et non les lois, qui change les choses»

 

 

Entretien réalisé par Brahim Taouchichet

Si aujourd’hui en matière d’expression et même de création (dans la musique, l’art, la littérature) le ton est libre, imaginez un contexte où tout est plombé par un parti unique, une pensée unique. C’était dans les années 1980, l’âge d’or de la langue de bois.

Sans se poser en révolutionnaire, Slimane Benaïssa est venu opportunément prêcher une autre parole, celle qui avait pour ambition de nous inviter à regarder notre vécu différemment… Par le théâtre ! Les thèmes développés doublés d’une haute maîtrise de la scène et du jeu des comédiens surprendront les plus sceptiques des critiques. Car on en arrive à rire de nous-mêmes et, fatalement, réfléchir à notre condition d’Algériens ! Si la pièce Babor ghraq refait parler d’elle, 35 ans après qu’elle ait été conçue par l’écrivain, comédien et dramaturge Slimane Benaïssa, c’est qu’elle n’a rien perdu de sa pertinence. D’autres pièces, à l’image de Boualem, zid el goudem, 1974, El Mahgour, 1978, etc., ne sont pas du tout en reste et mériteraient d’être remises au goût du jour pour une nouvelle génération, un public nouveau qui semble séduit par Babor ghraq. Aujourd’hui, nos pensées vont aux anciens partenaires de Benaïssa : Omar Guendouz, Sid-Ahmed Agoumi, Abdelkader Tadjer (très malade) ou Chakib Arslan qui s’est retiré dans sa ville natale de Ziama Mansouriah. Notre invité a quitté l’Algérie pour la France en 1993 où il séjournera près de 20 ans, qui ne seront pas de tout repos, puisque, outre deux romans, on lui doit 17 pièces de théâtre. Slimane Benaïssa sera fait docteur honoris causa par l’université de la

Sorbonne (Paris-2005).

 

Le Soir d’Algérie : Avant tout, voulez-vous nous parler de votre actualité et donc de la tournée nationale que vous projetez, semble-t-il, avec Babor ghraq ?

Slimane Benaïssa : Oui, une tournée nationale que nous entamerons par les villes du Centre, Tizi-Ouzou, Bouira, Sétif, puis une représentation à l’ouest et à l’est du pays. Mais comme c’est un spectacle assez lourd à déplacer, se pose un problème de budget. Malheureusement, le sponsoring baisse. J’en ai sollicité certains mais ça reste difficile. Nous pensons au ministère de la Culture. Je ne désespère pas qu’un effort soit fait pour nous permettre, peut-être, de faire cette tournée. Sinon ce serait dommage de la reprendre pour rester dans la capitale seulement, les autres villes ont, elles aussi, le droit d’avoir des spectacles.

 

Ecrite en 1983, c’est-à-dire il y a 34 ans, comment expliquez-vous son succès auprès d’un public qui n’est pas celui des années 1980, dans un contexte politique et social différent ? Quels sont les ressorts de cet engouement ? Et puis pourquoi avoir choisi de votre répertoire Babor ghraq en particulier ?

Je pense que c’est une pièce qui a fait ses preuves, tant dans l’écriture que dans l’interprétation.

En toute modestie, je dirais que c’est sa qualité littéraire et le niveau de la mise en scène qui font sa valeur artistique, au-delà de ce qu’elle dit qui n’est pas lié à une époque précise. Il y a des conflits dont la profondeur est telle qu’ils transcendent le temps.

Si j’ai choisi de la reprendre, c’est simple… j’ai 50 ans de théâtre et je voulais les fêter en Algérie.

Aït Menguellet a fêté ses 50 ans de carrière en reprenant son répertoire, moi je voulais le faire avec Babor ghraq. C’est légitime.

La nouvelle génération est venue voir la pièce et a été surprise par deux choses. D’abord par le fait qu’il y a 35 ans, on faisait un théâtre comme celui-là.

D’autre part, on a dit des choses à cette époque qui restent d’actualité aujourd’hui encore. Cela interpelle les jeunes pour leur signifier qu’avant, l’Algérie n’était pas rien, il ne faut pas qu’ils soient coupés de ce qu’ont réalisé les générations précédentes. Ils ne doivent pas être coupés de cette mémoire, c’est très important.

D’ailleurs, des gens du théâtre m’ont exprimé leur désir de voir toutes mes pièces reprises, des pièces qui ont eu leur public, qui ont fait leurs preuves et qui ont valeur d’école pour les nouvelles générations.

 

Cela est d’autant plus remarquable que le théâtre aujourd’hui n’est pas à son âge d’or. Il n’attire pas les foules, j’allais dire, tout comme aujourd’hui les salles de cinéma. Est-ce dû au manque de salles ou s’agit-il d’un problème de faible production de textes ou de faiblesse de contenu ? Quelle analyse en faites-vous ?

La mondialisation pose le problème du spectacle en général et du théâtre en particulier, y compris en Europe. Nous travaillons beaucoup plus sur de gros spectacles commerciaux et donc rentables plutôt que sur des projets d’ordre culturel.

Chez nous, en Algérie, nous ne pouvons pas nous payer le luxe de ne pas subventionner la culture qui a un rôle éducatif d’autant que le vécu des gens est pauvre culturellement, ils n’ont de culture que la TV.

Et vu le niveau de celle-ci, on mesure aisément les dégâts.

 

La critique dit de vous que vous êtes un pionnier du théâtre populaire. Que convient-il de faire pour que le théâtre ne soit pas seulement une affaire d’initié vu qu’il n’attire pas le grand public ?

Dans les années 1970-1975, l’Algérie produisait 20 films par an. Il y avait aussi au moins 15 pièces de théâtre par an jouées dans les différentes salles du pays (TNA, TRO, TRA , TRB…). L’Etat assurait les subventions. Prenons l’exemple des films historiques : aujourd’hui ce sont les anciens moudjahidine qui subventionnent les films sur les héros de la Révolution. Il y a des réalisateurs et scénaristes qui se sont spécialisés dans l’écriture de ce genre de films. Même si mettre en film l’histoire est important, le film de fiction est aussi important dans la mesure où il forge l’expression cinématographique algérienne. On réalise pour le mois de Ramadhan deux ou trois feuilletons mais ils ont un contenu beaucoup plus distractif qu’éducatif.

D’ailleurs, quand une sitcom a du succès, on se demande pourquoi ! Quand on ne sait pas à quoi est dû un succès, c’est l’expression d’un désarroi culturel généralisé, c’est-à-dire que nous n’avons plus de référent, ni par rapport à nos échecs ni par rapport à nos succès.

 

L’évolution urbaine a déplacé le cœur battant de la ville, l’éloignant de ce fait du centre de vie de la ville, marginalisant ainsi les salles de théâtre.

Telles que nous en avons hérité, les salles de cinéma ne correspondent plus, par leur emplacement, par la modification de la population qui les entoure, à l’activité cinématographique.

C’est un héritage d’il y a 70 ans. Ce sont des structures adaptées à un type de société et à une autre époque.

 

L’opéra d’Alger est-il une réponse à ces questionnements ?

Je n’ai pas vu son intérieur. J’ai vu les retransmissions de concerts. Cela me paraît être une structure énorme, mais dans un opéra il faut faire de l’opéra, de grands spectacles.

La faiblesse du théâtre chez nous proviendrait d’un problème de texte, de maîtrise de l’écriture théâtrale, d’où votre proposition de mettre sur pied un atelier de formation en collaboration avec les théâtres régionaux.

J’ai rencontré Monsieur Azzedine Mihoubi à ce sujet et je lui ai fait la proposition d’un projet de formation structuré quant à la méthode pédagogique, la durée, les différents niveaux ainsi que les sessions au cours de l’année. Le projet est à l’étude au ministère et je pense qu’il va aboutir. C’est une question de temps. Cette initiative a été favorablement accueillie.

 

Boualem, Zid el goudem, Youm el djemaâ, El Mahgour, Babor ghraq, Rak khouya oua ana chkoune, etc. Outre les thèmes développés, ancrés dans la réalité sociale, le succès de ces pièces tient-il à la langue usitée — el daridja —ou arabe algérien ?

(Rire !) C’est simple, quand tu parles bien une langue, tu sais ce que tu veux dire.

 

Et que dire de la proposition de la ministre de l’Education d’introduire el daridja dans le cursus scolaire, ce qui n’a pas manqué d’ailleurs de soulever un tollé dans les milieux conservateurs ?

El daridja pose un gros problème pour beaucoup d’arabisants parce qu’elle concurrence directement l’arabe classique. A propos de Babor, un arabophone m’a dit un jour : «Tu as élevé la langue dialectale au niveau du classique.»

Tout le problème est que, pour les arabisants et les arabophones, el daridja doit rester à sa place, c’est-à-dire une langue de la rue et de la communication quotidienne. C’est le conflit de toutes les langues depuis toujours. C’est le cas du roman El Ard, La Terre (NDLR : adapté au cinéma par Youcef Chahine, de l’écrivain et dramaturge Abderrahmane El Cherkaoui) dans lequel tous les dialogues sont écrits en arabe dialectal. Les personnages parlaient l’arabe dialectal.

Il y a certaines vérités qui ne sont portées que par cette langue. On ne peut les nier ou les mettre de côté parce que si le paysan parlait l’arabe classique dans sa quotidienneté, on saurait exactement ce qu’il pense.

Mais quand il parle en dialectal, c’est sa juste pensée qui s’exprime.

 

Censure de la langue populaire, censure politique ?

Le danger c’est quand une langue se voit attribué un caractère exclusif. Quand il faut envoyer les enfants à l’école apprendre la langue classique, cela ne veut pas dire interdire les autres langues parlées dans le pays. Là où une langue devient répressive, c’est quand elle interdit toutes les autres. Mais elle a le droit d’exister parmi les autres, et c’est ce que l’on ne comprend pas.

On n’a pas le droit d’empêcher le berbère de s’épanouir, c’est la pire des répressions. Une langue c’est vital pour l’individu, notre mémoire, nos souvenirs, avec laquelle on entend parler nos pères, nos mères et dans laquelle on grandit.

 

Pour certains, la revendiquer s’apparente à de la subversion…

Mon discours n’est pas subversif, il est normal. C’est l’interdiction qui est forte. Ce sont eux les répressifs qui me rendent subversif parce que je parle la langue de ma mère. La subversion naît toujours face à la répression.

 

En parlant de répression, il y a le cas de votre fils Mehdi, incarcéré pendant le mois de Ramadhan 2016. C’est un moment grave et en même temps fort dans votre vie de père et d’homme de culture, à en juger par la lettre que vous avez adressée au président de la République.

Cette lettre je l’ai écrite dans l’avion, d’une traite, presque sans réfléchir.

 

Justement, compte tenu de la charge émotionnelle de cette lettre et de sa qualité littéraire, pensez-vous que ceux qui ont décidé de mettre Mehdi en prison étaient à même d’en saisir la portée ? Il y a là comme une dichotomie ?

Vous savez, je n’aime pas beaucoup m’exprimer publiquement. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas compris ce qui se passait.

Quand un poète se retrouve dans une situation extrême et face à lui-même, il trouve les mots qu’il faut pour dépasser sa douleur et sa réalité.

Je n’ai d’espace face à certaines situations que dans mon écriture. Plus on me crée des difficultés et plus on alimente ma littérature. L’essentiel est d’être un authentique témoin de cette société.

En tout cas, j’ai écrit cette lettre à mon Président qui est le Président de mon pays. J’ai une haute idée de la fonction. Certes, il y a la douleur d’un père devant une situation qui me paraissait floue.

Il fallait que ma lettre apporte un éclairage dans le respect de tout le monde.

Et toujours dans cette lettre, vous avez abordé la question de la nouvelle génération, de ses idées, de ses aspirations à contre-courant de la perception qu’ont d’elle les décideurs...

Deux mots de la lettre se suffisent à eux-mêmes. La jeunesse n’est pas divisée sur le plan idéologique entre droite et gauche. Il n’y a pas les extrémistes de l’islam d’un côté et les démocrates de l’autre. Non, les jeunes ont tous un même objectif : vivre dans un cadre rigoureux dans lequel ils se reconnaissent et où ils peuvent prendre des initiatives.

L’un a choisi un chemin pour dire ça et l’autre un autre chemin pour ça également. Au fond, l’un et l’autre ont le même objectif, mais chacun l’exprime à sa manière.

 

Vous avez des enfants qui sont, comme vous, impliqués dans le champ culturel, soit comme acteur soit à la tête d’un média. A ce propos, j’aimerais reprendre une célèbre phrase de Tahar Djaout, journaliste-écrivain, auteur de la célèbre phrase : «La famille qui avance.» Êtes-vous dans cette dynamique ?

Je les ai éduqués et habitués à être autonomes et libres dans leurs choix et décisions. D’ailleurs, ce qu’a fait Mehdi dans cette affaire c’est de son propre chef, librement. Mais quand on a un fils en prison, on se détermine par rapport à cette situation. Ça s’arrête là, c’est un père qui a défendu son fils.

 

L’écrivain Rachid Boudjedra a été victime d’une soi-disant caméra cachée aux relents d’inquisition de la télévision Ennahar. Êtes-vous pour une loi condamnant le «takfirisme» ?

Il m’arrive de suivre les caméras cachées d’autres télés. Le cas de Boudjedra est révélateur d’une réalité beaucoup plus profonde et dramatique. Les Algériens ne savent pas rire parce que la caméra cachée c’est pour rire ou alors je n’ai rien compris ! Ils ne savent pas rire hors d’une situation violente et, dans la majorité des cas, humiliante. C’est quand on violente quelqu’un et qu’on l’écrase que ça nous fait rire ! Une caméra cachée devrait être de la complicité pour des coups sympas, comme on en fait au Canada ou en Angleterre. Ça, ça me fait rire ! Dans le cas de Boudjedra, c’est plus que de l’inquisition. Aller jusqu’à le violenter puis rire dans l’humiliation pour ensuite lui demander pardon, c’est dramatique et ça en dit long sur notre société. Et là, je reviens au théâtre et à son absence dans la société : le théâtre c’est un dialogue, il apprend aux gens à parler, à gérer les conflits, c’est une esthétique du langage, de l’arabe dialectal de tous les jours. Il apprend aux gens à mieux se parler. Tout cela fait défaut chez nous. On n’a pas une démarche humoristique, intelligente, fondée sur une culture. Malheureusement. Rire d’accord, mais ça dépend de quel rire.

 

Donc pour une loi condamnant le «takfirisme» ?

Nous sommes un pays où ne manquent pas les lois. Ce qui manque, c’est l’application des lois. Dans beaucoup de cas, ce ne sont pas les lois qui changeront les choses, mais la culture, la culture et rien que la culture. La culture wa toumma la culture wa toumma la culture !

 

Pour élargir vos horizons d’homme de lettres, vous vous êtes exilé en France en 1993. Comment s’est fait le passage de l’arabe au français ? Quel en fut l’apport ?

J’ai écrit 17 pièces de théâtre. Quand j’écris en français, je suis pleinement immergé dans la pensée de la langue française et c’est la même chose pour la langue algérienne. Mon bilinguisme n’est pas une addition dans ma tête, ce n’est pas de l’arabe additionné au français. C’est une symbiose qui est en moi, que je ne traduis pas. Quand j’écris en français, je pense en français tout comme quand j’écris en algérien, je pense algérien.

 

Quel bilan faites-vous de votre expérience en France ? Enrichissante ?

Assurément, oui. Un linguiste a dit : «C’est en apprenant une deuxième langue que l’on connaît la sienne.»

Et c’est ton deuxième théâtre qui te fait connaître ton premier. L’expérience acquise avec les autres est d’un apport certain.

 

Concernant le théâtre en langue amazighe, avez-vous des projets dans ce sens, vous qui revendiquez fortement tamazight ?

Actuellement non. Mais bien sûr que j’aimerais. Dans le cadre de la formation par exemple, dans les ateliers à Tizi-Ouzou et à Béjaïa je ne vais pas monter les pièces dans une langue autre que tamazight. A Ghardaïa, je le ferai en mozabite.

 

Babor ghraq en tamazight ?

La pièce est traduite en tamazight par Benmohamed et en mozabite par Mohamed Tirichine. Je compte publier mes pièces avec leurs traductions dans le courant de l’année prochaine.

 

Comment ressentez-vous l’impact sur la salle lorsque vous déclamez votre fameuse tirade à la fin de Babor ghraq ?

J’entends cette écoute de la salle, cette écoute me donne de l’énergie qui me porte. Ils m’écoutent je donne donc le maximum. Je parle, les gens m’écoutent et je vais jusqu’au bout de ma parole pour leur faire plaisir. Ce sont des moments privilégiés, rares dans la communication. Écouter est un plaisir que je ne veux pas leur gâcher comme l’est pour moi le plaisir de les écouter. C’est un privilège que n’ont pas beaucoup. (Gros éclat de rire !)… S’il y a du tumulte, cela me décourage.

 

Qu’en est-il pour vous quant à la situation de l’artiste ? On parle de 4 500 cartes délivrées, la prise en charge sociale, le versement des droits d’auteur par l’ONDA… Y a-t-il une amélioration ?

Je ne comprends pas le taux de réversion fixé par l’ONDA. Ce qui nous revient à nous est dérisoire. Je ne sais pas ce que prennent les chanteurs mais moi, je le dis, je ne prends pas beaucoup. Dans le secteur culture, il y a lieu de tout revoir. L’ONDA est un office qui vit de l’argent des artistes, parfois on l’oublie…

 

El Mouja wallet est toujours en attente d’une autorisation, elle pose

problème ?

Non, c’est tout simplement que l’ancienne ministre Khalida Toumi n’en voulait pas. Il n’y a pas de commission de censure… Mais il y avait de la censure par téléphone…

B. T.

taouchichetbrahim@gmail.com

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/09/09/article.php?sid=1628&cid=50

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Changements politiques. En Algérie, l'impatience et l'esprit de courte vue mènent à l'impasse.

Publié le par Mahi Ahmed

Changements politiques. En Algérie, l'impatience et l'esprit de courte vue mènent à l'impasse.

Une demi-douzaine d'intellectuels réclament des élections présidentielles anticipées mais "sont loin d'y croire" comme solution de l'impasse. Le mensuel de l'armée El Djeich affirme que l'ANP n'a pas à s'en mêler, "point à la ligne". De son côté un ancien ministre chroniqueur évoque "l'usurpation patente de la fonction présidentielle, constituant un coup d'Etat sournois". Par ailleurs, le blogueur note, à côté des coups de dés de courte vue, une sorte d'élévation générale de la hauteur de vue citoyenne qui cherche les moyens de déployer sur une vaste échelle l'action politique unitaire, hors de l'emprise du système et de ses dépendances masquées.  Nous y reviendrons.

 

Ils n'y croient pas trop

 

Conclusion de l'appel d'une demi-douzaines d'universitaires et journalistes pour "l'organisation d'une élection présidentielle anticipée":

 

"Il va sans dire, que les initiateurs de cet Appel sont loin de croire qu’une élection présidentielle anticipée constituera la solution à l’impasse politique dans laquelle se trouve le pays. Il y a urgence de sortir de ce statu quo mortifère. La raison voudrait que le pays aille vers une Constituante, avec une période de transition consensuelle. Sans avoir à évoquer l’article 102, l’organisation d’une élection présidentielle anticipée reste possible si les promesses, maintes fois réitérées par le président Bouteflika en personne – particulièrement le discours de Sétif de mai 2012 –, sont assumées au niveau des cercles de pouvoir à l’égard des jeunes générations et de l’avenir du pays". (El Watan)

 

Point à la ligne, conclut El Djeich

 

"Mais le citoyen algérien n’est pas dupe de leurs gesticulations comme il n’a aucun besoin de tuteurs obnubilés par la course aux postes de responsabilité et qui, lorsqu’ils se voient isolés, vendent leur âme au diable et mettent leur plume au service d’intérêts revanchards. A tous ceux qui, en secret, ouvertement ou implicitement, réclament l’intervention de l’armée nous rappelons les propos du Vice-ministre de la Défense nationale, chef d’état-major de l’ANP, lors de sa dernière visite en 2ème et 5ème régions militaires: «Notre armée demeurera une armée républicaine, engagée à défendre la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale et à préserver l’indépendance du pays. Une armée qui ne se départira pas de ses missions constitutionnelles quelles qu’en soient les conditions et circonstances». Point à la ligne. Source : Editorial d'El Djeich.

 

Une dangereuse crise constitutionnelle titre Mourad Benachenhou.

 

Cette profonde crise constitutionnelle, -qui a la forme d'une usurpation patente de la fonction présidentielle, constituant un coup d'Etat sournois- éclatera, sans aucun doute, au grand jour avec la détérioration continue de la situation économique, sociale, financière et monétaire qu'aucun changement du personnel gouvernemental ne pourra freiner.

 

La volonté affichée de maintenir le statu quo dans les domaines économiques, monétaire et financier, le délestage massif annoncé des biens publics au profit de la nouvelle classe des «prédateurs,» ne changera rien à cette dialectique de l'autodestruction dans laquelle le système politique actuel a ancré l'Algérie, bateau qui continuera à sombrer, sauf sursaut de lucidité dans la cabine de pilotage, quel que soit le capitaine à la barre, sursaut dont on ne voit , hélas! aucun indice ou lueur à l'horizon.

 

Le temps du «faire semblant,» et du «faire croire» est dépassé. Que les vrais maîtres du pays, quels qu'ils soient, cessent de se cacher derrière un faux «légalisme constitutionnel,» alors qu'ils savent fort bien que la Constitution n'est qu'un rideau de papier imprimé, que l'usurpation du pouvoir suprême a rendu encore plus évident!

 

Les mises en scène télévisuelles, les manipulations des agendas politiques, les bruits de chaises, les démentis orchestrés, si véhéments fussent-ils, ne peuvent plus cacher la désespérante réalité de l'escamotage sournois de la Constitution. Certains veulent-ils répéter encore une fois le scénario de Juillet à Décembre 1978, près de quarante années plus tard? Source : Le Quotidien d'Oran

 

POST-SCRIPTUM

 

Vacances en Algérie. Le désenchantement des émigrés, selon Akram Belkaïd

 

"Pour nombre d'Algériens qui ont passé une partie de leurs vacances au pays (...) cette année, il se passe quelque chose d'étrange", écrit ce matin Akram Belkaïd dans sa chronique du Quotidien d'Oran.

 

"De mémoire de zmigri, je n'ai jamais assisté à un tel désenchantement, à une telle fatigue morale. D'habitude, dans le large cercle d'amis et de relations algériens, début septembre est l'occasion de parler du bled, de faire l'inventaire de ce qui va et de ce qui ne va pas, de partager quelques bons et rares produits venus de là-bas.

 

Cette fois-ci, l'accablement est presque général. Certes, quelques-uns s'en sont retournés le cœur gros et la larme facile, abandonnant les leurs, la plage de Tichy ou d'Azzefoune, ou les veillées familiales dans quelques villages surplombant la vallée de la Soummam. Mais à dire vrai, la majorité est revenue morose d'Alger, Oran, Batna ou Annaba, certains jurant que l'année prochaine, ils ne se feront plus avoir, qu'ils iront ailleurs, en Turquie, en Tunisie ou en Croatie, histoire de se détendre vraiment et de ne pas reprendre le chemin du travail avec le cafard.

 

Un ami, ancien camarade de lycée, me parle d'un été comparable à celui de 1988. Deux mois d'ennui, de canicule, de feux de forêt, de rumeurs à propos d'une rentrée sociale et politique de tous les dangers. Un été d'augmentation de prix, de plages bondées et gourbisées. Bref, un été rugueux. Un autre n'a pas aimé les dernières semaines, les moutons partout, dans les rares espaces verts de la capitale, dans les balcons. Une capitale où le manque d'hygiène et de civisme semble être devenu la norme. Et ne parlons pas de ces derniers jours marqués par un abattement général qui ne peut s'expliquer uniquement par l'élimination de l'équipe nationale de football ou par le spleen post-bombance de l'Aïd.

 

Bref, retour avec un «digoûtage» total. Il faut bien sûr se garder de faire la moindre analyse générale mais ce désenchantement, parfois cette colère, est un signal faible à prendre en compte. Il dit, d'une certaine manière, même s'il n'y a rien de nouveau à ce sujet, que la situation au pays n'est pas bonne, qu'elle empire même. Dans les familles, l'argent commence à se faire rare, les jeunes veulent partir, et le sentiment d'impuissance et de gâchis fait partie des récits de vacances. «A partir de janvier, je commence à compter les jours en attendant l'été. Une fois sur place, je compte les jours, effrayée à l'idée que mon vol retour soit annulé ou décalé», me confie avec un brin d'amertume une professeure des écoles, pourtant wanetoutriste jusqu'au bout des ongles (...).

 

Texte intégral : Le Quotidien d'Oran

url : http://www.algerieinfos-saoudi.com/2017/09/changements-politiques.en-algerie-l-impatience-et-l-esprit-de-courte-vue-menent-a-l-impasse.html

 

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Partage de la rente pétrolière et Etat de droit : quels processus ? (pari II)

Publié le par Mahi Ahmed

Dans le fonctionnement d’un état de droit, la mesure de la présidence, devrait respecter certaines procédures et une éthique, c’est-à-dire respecter une culture de la République : une communication objective, clarificatrice, qui assure le consensus républicain, des rapports d’expertise ou des réunions d’évaluation. Les instituions habilitées n’ont pas donné leurs avis et arguments. Le premier ministre Tebboune n’a pas eu ni le temps, ni la possibilité de s’exprimer, pour réunir son gouvernement ou s’expliquer. On est loin d’une communication institutionnelle qui respecte le citoyen. Après le limogeage imprévisible de Tebboune et le retour d'Ouyahia, l’enfant du système, Tebboune a été censuré autant par la télévision officielle que par la controversée télévision Ennahar (de statut privé, mais assurant, de fait, un appui médiatique, au pouvoir ou à certains de ses appareils). Par quels processus institutionnels s’est prise cette importante décision ? Sachant pertinemment que le programme de Tebboune a été adopté par l’Assemblée Populaire Nationale, avant qu’il n’engage sa réalisation. Quand Ouyahya procèdera de la même manière, une simple procédure de forme dirons-nous, le pouvoir nous montrera que ce sont des institutions formelles, avec des prérogatives, une mission, mais sans pouvoir réel de décision. Est-ce qu’on peut tirer la conclusion que le principal centre de décision de l’état n’a pas de vision stratégique et qu’il risque, en l’absence d’un président qui ne possède pas toutes ses fonctionnalités, de perdre la centralité de l’Etat, si ce n’est les luttes stériles de clans, avec toutes leurs conséquences pour la viabilité des projets économiques, et surtout la marginalisation de capitaines d’industrie ou le limogeage de cadres compétents qui ont fait leurs preuves sur le terrain, à l’exemple de l’ex PDG du groupe pharmaceutique Saidal ? 

 

 

 

"Choisir entre le pouvoir ou l’argent" : quelle signification ?

Le mot d’ordre lancé par Tebboune qui affirmait qu’il fallait « Choisir entre le pouvoir ou l’argent » a pris corps dans les espaces médiatiques, la jeunesse, les cadres de l’état etc. Les réseaux sociaux ont cristallisé ce mot d’ordre, juste et patriotique, dans un large mouvement d’opinion, comme un contre-pouvoir.  Par le passé, certains cadres de l’état, des enquêtes de la presse ou conclusions de la cour des comptes et même des ministres ont déjà dénoncé des pratiques contraires aux intérêts de l’économie nationale. On se rappelle des propos de l’ex ministre du commerce, Bakhti Belaib dénonçant les lobbies, dans l’importation des voitures. La mesure de changement brutal de Tebboune est très significative et explique, outre l’instabilité dans les hauts centres décisionnels du pouvoir, la nature du pouvoir, dominée par les couches parasitaires et le poids des importateurs. Malgré le peu de visibilité, la leçon à tirer est qu'il existe aussi d'autres forces et personnalités, qui expriment un potentiel patriotique, toujours prêtes à agir, ou à s’allier, dans des processus de changement, et donc d'autres options sur la solution de la crise politique avec ses différents scénarios.

Tebboune, il faut le souligner, est devenu, au-delà de sa personne, presque populaire et a créé de l'Espoir parce que, tout simplement, il s'est attaqué à ce que Boudiaf appelait la mafia politico-financière. Ce que retient la société, c’est que Tebboune a osé prendre le risque de s’attaquer, frontalement, aux symboles représentatifs du système. Ce sont donc, en dernière analyse, les orientations politiques qui déclarent restaurer la moralité de l’Etat républicain, comme inscrit dans la constitution algérienne, qui ont déclenché ce déclic et adhésion populaire. Il faut, à mon sens, retenir de ce cours passage de Tebboune (moins de 03 mois), comme chef du gouvernement, que dans la société (comme représentation), le principal danger pour l'Etat algérien (et la cause de tous ses malheurs), ce sont les couches parasitaires, les affairistes et ces milliers d'importateurs improductifs, proches des centres des décisions et représentants de l’aile néolibérale. La mesure, donc, de remplacement de Tebboune, ne peut-être perçue, que comme impopulaire, puisqu'elle s'est attaquée à l'Espoir généré par Tebboune. Ces évènements et leur impact dans la société, rappellent, deux faits antérieurs, contradictoires, concernant la dynamique de changement dans la société : la tentative de contre-révolution du FIS, populiste et aventurière (« c’est la seule force, qui a osé s’attaquer au pouvoir », disaient les gens dépourvus de conscience critique) et Boudiaf, le révolutionnaire assassiné, qui a su, en quelques mois, raviver la flamme de l’espoir et crée la mobilisation, dans la société et la jeunesse. Si on aborde la courte expérience de Tebboune, il y a un point commun avec Boudiaf (au-delà de la différence de parcours) et certaines interrogations : est-ce un problème de sous-estimation des forces adverses dans l’état ? Peut-être qu’il n’a pas su utiliser une tactique appropriée ? Ou que ce sont des incohérences dans la « direction politique » de l’état actuel. Puisqu’on peut même émettre l’hypothèse de l’existence d’une équipe informelle, de fait, qui gère l’institution présidentielle, étant donné l’impossibilité d’assumer un suivi permanent de l’importante charge présidentielle par Bouteflika, du fait de son AVC, et qui fonctionne aussi avec des contradictions.

2019 en perspective 

L'axe de toutes ces évolutions et luttes entre les différents centres de décisions, il faut le souligner, s'articule sur une toile de fond, la principale des urgences : les prochaines présidentielles. Entre ceux qui espèrent un changement et des mesures de rupture (même intermédiaires), dans la perspective d'un Etat de droit et les autres forces du front néolibéral qui résistent, préparent des coups, attaquent par étape, préparent l’opinion publique, par médias interposés, à des mesures libérales et anti-sociales, pour préserver leurs intérêts et privilèges (j'allais dire de classe) et positions dans les différentes structures du pouvoir (l'Etat républicain reste à construire) et projettent, même, du fait de la perception du poids (économique et politique) qu’ils représentent, de reconfigurer le système d'état (une nouvelle classe politique et des institutions) par rapport à leurs intérêts. Enfin, si Ouyahya a été placé dans la position de premier ministre, c'est, certainement, pour le mettre au service du prochain mandat stratégique pour le clan présidentiel, pour le "ligoter" aussi et qu'il ne soit pas un éventuel candidat potentiel. Sa désignation s’inscrit donc dans les luttes de clans et compromis pour la préparation des prochaines et stressantes élections présidentielles. Dans le même ordre d’idées, on ne peut omettre de souligner, la liquidation de l’ex ministre des affaires étrangères, Ramtane Lamamra, une grande personnalité patriotique, parce que potentiellement présidentiable. Dans la première partie de ce scénario machiavélique, dans un drôle de remaniement ministériel où le gouvernement, pour la première fois de son histoire, s’est retrouvé avec deux ministères des affaires étrangères, on l’a opposé à un autre patriote, Abdelkader Messahel, l’actuel ministre des affaires étrangères. 

Sans entrer dans le détail des chiffres qui sont vérifiables, on peut considérer que la sociologie de la société algérienne a beaucoup changé, dans une tendance générale, relativement positive, et c’est ce qui explique, à mon avis, cette exigence à une forte démocratisation de la société et à une transformation moderne (dans le sens universel) des principales institutions de l’état. Ainsi, les principaux paramètres de la société ont évolué positivement : avec une population de 41,3 millions d’habitants, l’espérance vie à la naissance est de 77 ans auprès des hommes et de 78 ans pour les femmes, le nombre d’étudiants universitaires dépasse 1,5 million (même si c’est quantitatif), le développement des infrastructures, le recul de l’analphabétisme (qui reste relativement important et tourne autour de 15 %), l’introduction relativement importante des nouvelles technologies etc. Malgré cette évolution relativement, positive, et au-delà des conséquences négatives de la crise économique, le fonctionnement bureaucratique des institutions de l’état (des partis-Etat, FLN-RND), des élections pas crédibles du tout, les espaces démocratiques limités, les milliers d’infrastructures culturelles, construites par l’argent public, faiblement mise à la disposition des citoyens, pour l’animation, la sensibilisation ou la formation, etc., représentent le principal blocage. Toutes les exigences d’une amélioration significative du secteur public industriel ou de service (santé, justice ou éducation), les indicateurs sont là pour le démontrer, restent vaines, malgré certaines mesures ou dispositions (en général, bureaucratiques).

L’affaiblissement de la classe ouvrière a été la conséquence, tout d’abord, des contre-coups, du recul du secteur industriel (de 25% des années 1970 à 6,3% en 2014 (hors hydrocarbures), de la bureaucratisation de l’UGTA, des entreprises sans soutien de l’état ou des programmes de relance non exécutés (SNVI, Sider El Hadjar etc.), des unités sans matières premières etc. En général, ce ne sont pas des contraintes économiques mais les retombées d’une stratégie réfléchie, visant la privatisation du secteur public industriel, dans une perspective, néolibérale. Le débat sur la prise de conscience de la classe ouvrière et de la construction de son parti historique, méritent une réflexion à part. L’expérience du PAGS, son apport reconnu et le rôle joué dans la mobilisation de la société et dans l’édification du pays ainsi que sa démarche d’« unité dans l’action », restent un repère pour tous les patriotes et militants de gauche. Si sa reproduction mécanique, dans le contexte d’aujourd’hui, parait difficile, il reste qu’il y a une place nécessaire, irremplaçable, dans le monde du travail et la société, d’un grand parti des travailleurs qui regrouperait tous les militants et intellectuels de gauche, en définissant une stratégie politique, impliquant les militants et militantes dans les luttes sociales et politiques.

Les « institutions » en place, leur fonctionnement, le style de management et de prise de décision, le rapport avec les compétences et le mode d’évaluation réel instauré, restent dominés par les valeurs de « l’état despotique » qui a atteint toutes ses limites, en fonctionnant, en dehors des règles et valeurs de l’Etat de droit. C’est un fonctionnement despotique, à l’oriental avec, souvent, des valeurs de la féodalité. La preuve, on le constate, chez les cadres, à différents niveaux de l’Etat, du fait qu’ils ne sont ni encouragés ni aidés dans leur activité professionnelle…Il y a plus de 100.000 cadres diplômés au Canada et encore en France, en Europe, aux USA, dans les pays pétroliers arabes etc. C’est précisément, ce « système d’état » qui dévalorise ces cadres, ces managers qui ne permet pas de valoriser tout le travail qui est réalisé par ces milliers de cadres anonymes qui travaillent, quotidiennement, dans l’enseignent, la recherche, les entreprises, les urgences hospitalières, dans le sud du pays, dans l’armée et les services de sécurité etc. Alors que cette armée de cadres et ces réseaux de compétences, constituent le principal atout de l’Algérie. C’est donc tout le problème du facteur politique dans la solution de la crise et la refondation de l’Etat dans un caractère républicain, pas en théorie ou dans les discours, mais en pratique.

Sous l’angle de cette approche, la signification des résultats des dernières élections législatives du 04 mai 2017, est un signal d’alerte : une configuration artificielle et un net rétrécissement de la base sociale du pouvoir, alors que le pays, son économie, en crise, et ses institutions ont besoin d’une grande bouffée d’oxygène de vie démocratique et d’élargissement de la base sociale de l’état ainsi qu’une mobilisation effective de la société, avec ses compétences, ses énergies et tout son potentiel scientifique et citoyen, au profit d’une économie productive et d’une réhabilitation des institutions de l’état.

C’est ce qui explique et justifie que la démocratisation de la société passe, inévitablement, par une reconversion de l’organisation du DRS (dans la cadre d’un Etat civil et de droit), une redéfinition de ses missions et la dissolution de la police politique. Les récents réaménagements opérés, dans un grand retentissement médiatique, n’ont guère servi qu’à mettre le DRS au service du clan présidentiel. Dans la même logique, si l’Algérie veut s’inscrire dans un régime démocratique, elle devrait revoir la loi sur les associations et opter pour le système déclaratif. Ces nouvelles dispositions ne peuvent que redéployer et renforcer la mobilisation de la société, des cadres, de la jeunesse et édifier, démocratiquement, le Front interne, dont on parle tant (si on se réfère aussi à l’appel de l’ANP sur la mise en place d’un front intérieur), qui soutient et renforce la lutte anti-terroriste et contre le crime organisé, et participe, dans l’enthousiasme, à la réalisation des différents chantiers du pays. Dans un récent sondage, assez significatif, réalisé par l’association RAJ (juin 2017), il ressort que « La dépolitisation de la société s’accentue. Les jeunes, plus importante frange de la population, restent en marge de la vie politique du pays ». Et que «Seulement 1% des jeunes disent être adhérents d’un parti politique et 3% affirment avoir participé à une activité d’un parti». 

Dans cette perspective, le statut de la femme mérite une attention particulière, en général, vivant socialement, dans une position inconciliable, entre un statut constitutionnel citoyen (au travail, dans ses relations avec l’administration), et une marginalisation dans l’espace public. Le code de la famille, maintient une conception inégalitaire et des valeurs sociales et idéologiques (reproduites négativement dans la société) qui relèvent de la société féodale. Dans ce cadre, le principe universel de promotion de la femme repose sur la participation citoyenne et une prise de conscience, forgée à l’école (initiation), dans le milieu associatif, la pratique sportive et culturelle et le travail militant. Dans l’Algérie du despotisme, la promotion de la femme, par exemple, dans les assembles élues, se réalise par la voie bureaucratique, à coup de décret !

L’enjeu central : c’est le caractère social, historique et constitutionnel de l’Etat algérien !

Devant les chantiers prioritaires et urgents que la nouvelle équipe gouvernementale devrait affronter, les fausses-vraies rumeurs et les intrigues dans la vie de la présidence et de ses personnages s’effacent rapidement. Le premier chantier, à notre avis, concerne le modèle économique alternatif élaboré par l’économiste Raouf Boucekkine et son équipe, qui soulignait dans une interview d’El Watan au mois de juillet dernier que « l’Algérie ne doit pas rougir d’être un Etat social. Les grandes démocraties scandinaves, la Belgique et la France (le pays avec les transferts sociaux les plus imposants du monde, plus de 30 % du PIB) le sont bien plus que nous ». L’enjeu central, il faut le souligner, c’est le caractère social, historique et constitutionnel de l’Etat algérien ! C’est le fondement du projet moderne de la société algérienne. C’est le type de partage des richesses que produit la société. Que faire des libertés, quand les inégalités et les injustices sont les caractéristiques dominantes d’une société ? C’est le combat commun de tous les peuples, la raison d’être des millions de femmes et d’hommes libres, affranchit, économiquement et idéologiquement, des chaines de l’esclavagisme, quel que soit ses formes et ses masques !  

Le deuxième chantier, toujours prioritaire, est la préparation de la Tripartite (Représentant de l’Etat, organisations patronales et représentant des travailleurs (lire UGTA, l’organisation la moins représentative !). Quelle raison d’être d’une Tripartite et d’un dialogue social, pouvant participer à la cohésion et à la stabilité politique du pays, quand l’essentiel des organisations syndicales, légales et des plus représentatives, est marginalisé, voire interdit de participation ? On peut même considérer, que la classe ouvrière n’est pas du tout représentée dans cette fausse Tripartite où participent les organisations patronales, l’Etat et l’UGTA, agissant comme un appareil bureaucratique, subordonnant les intérêts des travailleurs aux intérêts du système (et de son maintien). A ce titre, il faut préciser, que de nombreux projets dont celui du code du travail et d’autres (énergie, justice etc.) visent, dans une projection étudiée, à reconfigurer l’état national né de la Révolution de Novembre, dans une perspective néolibérale.   

A l’ordre du jour, également, les projets de montage de l’industrie automobile, critiqués par les experts de Tebboune, la situation catastrophique du complexe sidérurgique Sider El Hadjar dont le plan de redressement n’est pas mis en exécution, faute, à notre avis, d’une volonté politique (après avoir libéré l’ex propriétaire ArcelorMittal, à hauteur de 70 %, dans des conditions confuses et sans transparence), le dossier des milliers d’hectares agricoles (ou agro-pastorales) distribués dans des conditions qui restent à clarifier (remis en cause par l’équipe de Tebboune). Que devient l’important avant-projet de loi sanitaire proposé depuis 2003 (voilà bientôt 15 années), mais jamais adopté (encore le poids des importateurs) ? En précisant que tout le secteur de la santé, public et privé, fonctionne sur une loi dépassée, de l’époque du parti unique, celle de février 1985. Le fil directeur de toute cette démarche stratégique, repose sur l’absence de volonté politique de libérer le champ économique (entreprise, marché) des ingérences du pouvoir politique. Il reste à souligner que la décision politique, positive et patriotique, de ne pas accepter l’endettement de l’Algérie, auprès des institutions financières internationales, comme le FMI, n’est pas une simple décision de l’état. Car l’état algérien ne peut maintenir, durablement, ni la part importante des transferts sociaux (plus de 25 % du PIB), aussi utiles qu’ils soient à la population et à la stabilité politique du pays, ni le refus d’un endettement extérieur. Cette décision qui défend la souveraineté de l’Algérie à ses conditions, ses risques et ses défis. Fondamentalement, elle exige un plan stratégique audacieux, de reconversion totale (même si c’est graduel) du secteur économique vers le productif. Dans la réalité, ce sont, en général, des solutions de facilité (prélèvement d’impôts divers auprès de la population, limitation des importations etc.). On a l’impression qu’on est face à une attitude défensive du gouvernement, voire la recherche d’un compromis tactique (et illusoire) entre les deux options (maintien des transferts sociaux et application progressive des mesures libérales), c’est-à-dire, au fond, si on fait une lecture politique, c’est préparer ou imposer, en douceur, la voie libérale, comme une fatalité historique.

Si on approfondi l’analyse des processus de changement en cours, on peut, à la limite, parier que la configuration actuelle des institutions de l’état, en charge du contrôle de la société, imprégnées d’un despotisme moyenâgeux (élections, activité citoyenne et militante), le type de gouvernance pratiquée, le rapport entre l’état et le marché et le peu d’encouragement aux institutions du contrôle légal des finances publiques, ne permettent pas de réussir un tel défi, de relance effective et stratégique, d’une économie productive, et dialectiquement, une participation de l’économie algérienne dans l’économie mondiale (suivant l’expérience réussie de certains pays émergents). Dans la réalité, les différentes alternatives existent potentiellement. Le projet ou l’alternative de soumission aux directives du FMI, existe déjà, disponible, en cas de basculement du rapport des forces, d’échec du plan de relance économique, ou l’aboutissement à de sérieuses contraintes financières. La loi des finances de 2016 a déjà préparé et légalisé la privatisation des entreprises publiques (y compris, Sonatrach, Sonelgaz etc.) par l’ouverture de leur capital social au privé national (Art.62 LDF 2016), dans une première étape. La deuxième étape, dans la logique des choses, consiste à faire appel au capital étranger. Par le passé, différentes tentatives ont été faites pour restructurer certaines entreprises visées par la privatisation (Air Algérie, le CPA etc.) ou en affaiblissant leur management par de fréquents changements des PDG (Ministère des Postes et des Télécommunications). Sur cet enjeu essentiel (la privatisation), il faut rappeler que l’ex Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, avait annoncé qu’« officiellement, il n’a jamais été question et il ne sera jamais question de privatiser le secteur public », lors d’un point de presse animé à l’issue de l’adoption, du plan d'action du gouvernement par l’Assemblée populaire nationale (APN), ajoutant que les groupes publics « resteront et seront renforcés », en dépit de leur « faible » contribution à l'activité économique du pays » (MaghrebEmergent).

Par contre, la première sortie publique du nouveau premier ministre Ouyahya, exprime sa posture autoritaire, à l’issue de la rencontre avec l’UGTA et le patronat. Ouyahya tranche dans le débat en cours : « L’Algérie avait clos depuis 30 ans déjà le débat idéologique, une économie de marche, a dimension sociale ». Il faut vraiment, lire entre les lignes, son discours. C’est-à-dire qu’il n’exige à la société qu’une seule attitude : accepter le néolibéralisme et le système despotique. C’est un pouvoir de fait. Ses premières mesures étaient prévisibles, supprimer les deux décrets qui visaient à restaurer le rôle de l’Etat régulateur. Celui relatif à l’inspection générale au niveau du premier ministère et le deuxième ayant trait aux modalités d’application des régimes de licence d’importation ou d’exportation des produits et marchandises et qui exigeait, pour plus de contrôle, de soumettre la décision finale d’attribution d’une licence d’importation à l’accord du premier ministre. Dans cette perspective, on est loin de l’exigence d’un ministère du plan. Le journal MaghrebEmergent (23.08.2017), s’interroge si « Ahmed Ouyahia qui a affiché son penchant pour la privatisation va-t-il la relancer dans la loi de finances 2018 ? Ou carrément la remettre à sa «place » dans le code des investissements ? En expliquant que « L’ouverture du capital des entreprises publiques est de nouveau à l’ordre du jour. Elle a été relancée par Ahmed Ouyahia, plusieurs semaines avant sa désignation comme Premier Ministre. Ouyahia qui s’exprimait en tant que patron du RND y a appelé sans nuances ». Sur cette question fondamentale qui va configurer l’architecture de la nouvelle économie et du nouvel Etat, Ouyahya s’exprime pour les intérêts de la bourgeoisie bureaucratique, et il y a une cohérence politique dans le clan présidentiel et c’est ce qui les lie aux mêmes alliés internationaux. Les contradictions ne sont pas de fond, elles restent secondaires et entrent en contradiction avec les intérêts nationaux et de l’écrasante majorité de la société. Cette question est aussi un débat de fond et mérite réflexion. 

Pourquoi avons-nous fait une guerre de libération nationale contre le système colonial ? 

Désabusés, les algériens affirment, blessés dans leur dignité, mais regardant l’espoir en face, que : « Nous avons tous les moyens pour être un pays moderne, un grand pays». En avançant l’argument suivant : « Pourquoi avons-nous fait une guerre de libération nationale contre le système colonial ? ». Et, enfin, de s’interroger : « Quelle est la meilleure solution moderniste et républicaine à la sortie de crise ? ». Car dans tout ce cheminement de la crise, il doit bien y avoir une issue. Ce duel continuera tant que la crise qui est à mon avis, dans sa dernière phase, durera. Dans tous les cas de figure, la mobilisation de la société, de ses cadres et de sa jeunesse est une condition sine qua non pour la réussite des mesures visant la relance du secteur productif et la souveraineté nationale ainsi que la participation active, du Front républicain, à préparer son Alternative, avec une plate-forme d’union patriotique et un leader patriote rassembleur, aux prochaines et décisives élections présidentielles. 

Revenons au débat d’actualité, sur la moralisation des institutions de l’état. En matière de protection de la crédibilité des fonctionnaires de l’état des risques éventuels, de corruption et des autres fléaux connexes, des risques qui naissent du fait même de la proximité des hauts fonctionnaires avec les multiples centres de décision, il y a nécessité d’une loi cadre qui règlemente le statut des hauts fonctionnaires de l’état, civils et militaires, travaillant à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. La référence au scandale de l’affaire Khalifa est une parfaite illustration. De nombreuses affaires de ce genre, traitées par la justice, ont montré à l’opinion publique, la fragilité des institutions de la république, l’absence de culture d’état dans les décisions et un gaspillage énorme des finances publiques.

Je pense qu'on devrait suivre, de manière active, ces événements qui vont structurer l'avenir de l'Algérie et l'architecture du futur Etat algérien et agir, sous quelle forme que ce soit et selon nos possibilités, dans la continuité de l'Idéal de Novembre. C’est la seule et unique solution aux espoirs de la société algérienne et la meilleure réponse à ses sacrifices et à son long parcours de résistance. Quand on fait la synthèse de toutes ces évolutions, ces incohérences dans le développement économique et social, le retard pris dans l’édification d’un véritable Etat de droit ainsi que les dangers qui guettent l’Algérie (les permanentes tensions et pressions aux frontières), l’état des forces en présence, on est traversé, presque, instinctivement, par le projet du Rassemblement de toutes les forces patriotiques et modernistes dans un Front qui ne met pas en opposition « Etat » et « Société », mais plutôt intègre tous les patriotes, qu’ils se trouvent dans l’Etat, l’économie ou dans la société. Ce sont, peut-être, les ressorts profonds de l’anthropologie du corps social algérien et de la structure de ses classes sociales. Un rassemblement, comme à l‘époque de la guerre de libération nationale, pour vaincre, dans une seconde étape de développement, le nouveau « colonisateur » qui veut privatiser le résultat de la guerre de libération nationale : le projet, en formation, d’un Etat démocratique et social.

Mustapha GHOBRINI, Universitaire     émail   ghob.mosta@live.fr

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Partage de la rente pétrolière et Etat de droit : quels processus ? (partie I)

Publié le par Mahi Ahmed

          Partage de la rente pétrolière et Etat de droit : quels processus ?

Notre société est marquée, dans son imaginaire, par la grandeur de la guerre de libération nationale (qui a enfanté l’actuel Etat) et vit, à la limite, dans une crise existentielle et une perte de ses points de repère. La société scrute à l’horizon, un probable changement radical, consciente que ce « système », qui porte tous les signes d’un corps véritablement malade, ne peut encore perdurer, arrivé à ses limites. Paradoxe du Rêve d’une société et principe de réalité d’un système despotique. Un blocage qui continue d’alimenter toutes sortes de projections, de spéculations et d’initiatives. L’importante diminution de la rente pétrolière, les problèmes de son partage ainsi que les mesures d’austérité (mal ciblées) vont accélérer les évènements, redéfinir les termes de la paix sociale et peut-être, aboutir, espérons-le, à un nouveau contrat social. Retour sur un évènement, sa signification dans le paysage politique et les leçons à tirer de cette dynamique qui reporte, encore une fois, des mesures de rupture, arrivées à maturité. Cette contribution ne répond pas, de manière académique, à cette interrogation centrale, soulevée dans le titre, mais propose des matériaux, une réflexion politique, des pistes de solutions, aptes à nous amener, en définissant les étapes intermédiaires, vers la démarche collective de réalisation du projet historique, inscrit dans les gènes de la révolution de Novembre : la République Démocratique et Sociale.

L’option gouvernementale de l’équipe de Tebboune qui visait, symboliquement, à séparer le politique, c’est à dire les institutions de l'Etat, de la pression des cercles de l’argent, comme une probable issue à la crise politique (ou l’amorce d’une transition) a échouée, bloquée brutalement par d’autres forces, liées aux lobbies des affaires mais aussi aux enjeux des présidentielles ainsi que par la peur d’un « basculement » immaitrisable ou d’une fracture politique. Cette initiative, a surgie des principaux cercles du système, et même si elle s’est inscrite dans une perspective tactique, elle a généré une forte opinion exigeante, visant la réhabilitation des institutions de l’Etat, considéré comme le principal artisan des réformes institutionnelles, économiques et politiques. Ce brouillement d’une société vivante, à la recherche de cadres intègres dans des institutions transparentes, d’une meilleure utilisation des moyens de l’état et surtout d’une lutte résolue contre le bien mal acquis, le blanchiment de l’argent sale, la fuite des capitaux qui ont fait la « une » de tous les journaux, s’est pleinement retrouvé dans ces orientations. C’est la principale leçon tirée de ces évènements, au-delà des objectifs tactiques ou conjoncturels de ces cercles qui s’inscrivent toujours, dans le consensus présidentiel, mais avec des réserves et des contradictions.

Ces évènements racontent et font dérouler toute l’histoire de la société algérienne. Toutes ses accumulations, ses contradictions et la formation de ses classes sociales. C’est le résultat de tout un processus historique et principalement, de l’accumulation des « richesses », nées de la prédation, du détournement des crédits des banques, de la fuite des capitaux, du blanchiment d’argent, et des réseaux financiers dans l’informel que les services de l’état évaluent à 40 milliards de dollars. C’est l’émergence de couches parasitaires et de la bourgeoisie compradore et, il faut le préciser, la constitution et la prise de conscience de son « poids » politique, à la différence des étapes précédentes. Les chiffres disponibles affirment l’existence de plus de 80.000 importateurs et d’une oligarchie de 500 personnes, au maximum (M. Belhoucine, El Watan). Selon l’expert et économiste pétrolier, Rabah Reghis, l’Algérie pourrait compter près de 4500 milliardaires qui disposent d’une fortune de plus d’un million de dollars (près de 11 milliards de centimes). Parmi eux, il y a 170 multimillionnaires avec des biens financiers excédant les 10 millions de dollars. Leur fortune cumulée est estimée à 119 milliards de dollars (Matin.dz). La structure du système d’état bureaucratique, verrouillant les libertés des citoyens et limitant (ou manipulant) les organisations professionnelles et politiques, a permis et facilité la constitution de réseaux de captation de la rente pétrolière, en utilisant différents procédés et artifices et principalement, des complicités dans les centres nerveux de l’Etat ainsi que leurs connexions avec les réseaux de la finance internationale. Faute d’une présence effective de forces politiques (patriotiques, de gauche etc.) en mesure d’affronter le système despotique, en tant que tel, et d’assurer une transition ou une révolution. La pression de la société, sous toutes ses formes (militantisme, citoyenneté, médias et opinion publique etc.) assurant, une sorte de dialectique alimentant et participant à la maturation de toutes ces initiatives des cercles de l’état. L’inverse est aussi vrai.

Ces secousses internes, si on veut tirer une deuxième leçon, sont symptomatiques de fissures (ou de décantations politiques) qui vont donc se renouveler, sans aucun doute, dans les prochaines périodes, autour des présidentielles et d’autres réformes, institutionnelles, économiques et sociales. Il faut mettre les choses dans leurs proportionnalités et leurs perspectives historiques. Ce sont, fondamentalement, comme on les appelle, des luttes de palais. Mais avec cette différence, que les groupes de ce « palais » fermé, sont connectés à la dynamique de la société. A ce titre, l’expérience de transition démocratique des ex pays de l’est mérite d’être mise à profit. La principale contradiction, de notre point de vue, qui bloque le développement, la modernisation et la démocratisation de la société algérienne, est « le système d’Etat », obsolète, avec sa culture, ses valeurs et la nécessité d’un développement, en grand, d’un système national productif (les forces productives), avec aussi sa culture et ses valeurs du mérite, du partage, de solidarité et de justice sociale, dans le cadre d’un Etat civil et de droit. Le défi du changement, dans les prochaines élections présidentielles, est inscrit dans cette perspective stratégique.

C’est l’histoire mouvementée de la société algérienne  

C’est toute l’histoire mouvementée de la société algérienne, de la construction de son appareil d’état, sur la base des détachements de l’ALN et de ses cadres, dans les centres du pouvoir, qui ne formaient plus une homogénéité politique à l’indépendance, qui est résumée, racontée et dont on fait, nécessairement référence, indirectement, à travers cette analyse. En sachant que le noyau de ces personnalités de nationalistes (de différents horizons), de syndicalistes et de militants de gauche dont les conceptions ont évolués, par la suite, (et d’autres courants et dirigeants), a été, pour différents facteurs, tout au long de ce cheminement historique, affaiblit : le coup d’état de 1965 et l’arrêt brutal, d’une voie démocratique (Ben Bella a, dès l’indépendance, interdit le multipartisme et imposé le FLN, comme parti unique). On note aussi l’assassinat du colonel Abid, une personnalité progressiste, après le coup d’état raté de 1967, la dissolution de l’organisation des étudiants, l’UNEA et la caporalisation de l’UGTA par l’aile droitière du FLN, dans les années 1970, etc. Le pré-plan ou le premier plan triennal n’est mis sur rail qu’en 1967-1969. C’est avec le plan quadriennal (1970-1973) que la politique économique de l’Algérie indépendante est lancée…Les luttes pour un développement économique indépendant et pour le pouvoir, ont continués, en se croisant, fortement, à chaque étape de l’histoire post-indépendance de l’Algérie. Après la mort de Houari Boumedienne, pour résumer, c’est le tournant, à droite, vers l’infitah et une pseudo économie de marché, sans règles établies et, enfin, la grande désillusion, à partir d’octobre 1988, pour les libertés, la démocratie et surtout, pour un multipartisme, finalement, de façade. Et un affaiblissement et des divisions du camp républicain…Dans les 02 tomes de témoignages sur le parcours de Abdesselam Belaid, « Le hasard et l’histoire (1990) », interviewé par deux grands chercheurs, Mahfoud Bennoune et Ali El Kenz, il relate et décrit cette période d’édification d’une économie nationale et les difficultés de pilotage dues aux incohérences, conflits et contradictions de la «direction politique » de l’époque.

Enfin, avec la récente disparition de Redha Malek, ce grand intellectuel et patriote, il faut rappeler dans cette sommaire contribution, l’échec du projet d’union qui devait se réaliser, dans le feu de l’action et la lutte contre le terrorisme, entre les forces démocratiques et républicaines qui constituèrent l’ANR (en 1995) et les forces de gauche et modernistes qui se sont constituées dans ETTAHADI-TAFAT (1994), qui s’est redéployé, en 1998, dans le MDS. On évalue, maintenant, la dynamique que pouvait déclencher une telle union de ces forces dans un seul parti (même pluriel), mais aussi les préjugés, l’exagération des contradictions secondaires, les erreurs d’évaluation politique des patriotes algériens et le rôle négatif (évident) de certaines forces du pouvoir pour décourager un tel projet.   

Avec le recul, on peut l’affirmer, la décennie noire du terrorisme islamiste, avec ses assassinats et destruction des infrastructures, entreprises publiques et privées, de toutes sortes (estimées à 24 milliards de dollars), n’a servi qu’à marginaliser l’élite républicaine et préparer, la voie maudite du néolibéralisme. La période de chasse aux cadres des entreprises du secteur public, pour « faute de gestion », il faut le souligner, est aussi un autre maillon, dans la destruction de notre économie nationale et de son potentiel managérial et s’inscrit, à mon avis, dans le même projet, la même perspective. Il faut, un jour, pour le devoir de mémoire, car les archives existent, s’organiser légalement pour publier, pour les générations à venir et les autres sociétés, le livre noir sur les assassinats et la destruction du bien public et le bilan de la chasse aux gestionnaires et compétences nationales.     

Ce qui rend difficile l'analyse politique, l’abstraction ou l’accès au réel, comme on l’affirme dans l’approche académique, c’est l’absence d’une visibilité, encore moins de la transparence, dans le fonctionnement institutionnel et ses contradictions. C’est un fonctionnement obscur, opaque, presque informel d'une institution fondamentale, comme la Présidence de la République. Mais, il faut reconnaitre aussi, qu’en plus de ces difficultés, les universitaires et intellectuels progressistes ne fournissent pas, comme il se doit, l’éclairage intellectuel et politique suffisant qui permet de visualiser les acteurs politiques en scène, leurs idées essentielles et leurs positions respectives. La société apprend à analyser, à partir des faits, des résultats, des décisions concrètes prises et avec ses propres réseaux, au-delà des forces organisées.

L’utilisation des outils des sciences sociales et des résultats de la recherche, ainsi que l’esprit critique chez la jeunesse, sont de moins en moins des « compétences » utilisées, dans les argumentaires, en particulier, dans la confrontation avec les courants hostiles à la démocratie, la tolérance, à l’égalité entre la femme et l’homme et aux valeurs humanistes, cela malgré la forte implantation de l’université (au moins, du point de vue quantitatif), avec déjà un faible rayonnement sur les villes où elles sont implantées, il faut le noter, et des progrès dans le système éducatif (qu’on ne peut nier). Ce qui favorise même le développement de la nébuleuse Daesch et de ses idées meurtrières. Ajoutez à cela, que l’utilisation abusive par les divers services de l’état du religieux, la manipulation des nouvelles technologies (ou la faiblesse de leur contrôle), la mise en place de médias de déstabilisation, comme la chaine Ennahar qui participe directement dans les luttes de clans au pouvoir, le peu de librairies qui survivent etc. ne participent pas à l’éveil de la société ou à sa mobilisation. Tout au contraire. Comme paramètre, il faut, tout simplement rappeler, que les premières mesures d’austérité ont concernés les théâtres nationaux, les festivals culturels, le cinéma etc. Alors que c’est sur ce terrain où le citoyen s’éduque, échange avec ses amis, s’ouvre aux autres cultures, apprend la solidarité et prend conscience des réalités nationales et internationales.    

L’handicap du président Bouteflika est vécu comme un handicap dans le fonctionnement de toutes les institutions et particulièrement de la présidence. On se rappelle de la délégation des 19 personnalités qui voulaient vérifier, de visu, si les décisions prises étaient de la volonté de Bouteflika. C’est une évidence de fait, surtout dans un contexte international menaçant et des plus contradictoire, que le sommet de l’état manque d’un leader affirmé qui cristallise la symbolique de la puissance de l’Etat et de toutes les obligations et devoirs constitutionnels qui fondent le droit et la République.   

 

 

 

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De Gaulle : « les Juifs, un peuple sûr de lui-même et dominateur » JUIN 1967, UNE GUERRE DE SIX JOURS QUI N’EN FINIT PAS

Publié le par Mahi Ahmed

De Gaulle : « les Juifs, un peuple sûr de lui-même et dominateur »

JUIN 1967, UNE GUERRE DE SIX JOURS QUI N’EN FINIT PAS

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > JUIN 1967, UNE GUERRE DE SIX JOURS QUI N’EN FINIT PAS > ALAIN GRESH > 5 SEPTEMBRE 2017

Dès l’éclatement de la guerre de juin 1967, le chef de l’État français, le général Charles de Gaulle condamne Israël pour avoir attaqué. Cette position, prise à rebours de l’essentiel des responsables politiques, des médias et de l’opinion publique lui vaudra bien des critiques, et l’accusation d’antisémitisme.

 

Une cérémonie ? Une grand-messe ? Une performance théâtrale ? Les conférences de presse du général Charles de Gaulle, chef de l’État, témoignent d’un rituel bien agencé dont la solennité ne peut se comprendre que par la stature de celui qui les tient. En ce 27 novembre 1967, ils sont plus d’un millier de journalistes français et étrangers réunis à l’Élysée par le président de la République. Sur un ton solennel, parfois lyrique, il dispense sa vision des réformes accomplies en France sous sa direction, des mutations profondes qu’il a mises en œuvre et proclame que la Constitution de la Ve République est appelée à « devenir politiquement notre seconde nature ». Une large place est accordée aux questions internationales dans un monde divisé par la guerre froide et par les crises. La plus périlleuse de ces crises pour la paix mondiale se déroule au Vietnam où, déjà, sont engagés plus de 400 000 soldats américains. De Gaulle évoque son voyage au Québec et explique son « Vive le Québec libre ! » ; il fait connaître son refus de voir le Royaume-Uni rejoindre la Communauté économique européenne (CEE) ; il s’inquiète de la crise du système financier international.

 

« NOUS NE VOUS LAISSERONS PAS DÉTRUIRE »

 

Il ne peut évidemment, six mois après la guerre israélo-arabe de juin 1967, ignorer le Proche-Orient.

 

Le 22 mai, l’affaire d’Aqaba, fâcheusement créée par l’Égypte, allait offrir un prétexte à ceux qui rêvaient d’en découdre. (…) Le 2 juin, le gouvernement français avait officiellement déclaré qu’éventuellement il donnerait tort à quiconque entamerait le premier, l’action des armes. Et c’est ce qu’il répétait en toute clarté à tous les États en cause. C’est ce que j’avais moi-même, le 24 mai déclaré à Monsieur Ebban, ministre des affaires étrangères d’Israël que je voyais à Paris. Si Israël est attaqué, lui dis-je alors en substance, nous ne le laisserons pas détruire, mais si vous attaquez, nous condamnerons votre initiative. Certes, malgré l’infériorité numérique de votre population, étant donné que vous êtes beaucoup mieux organisés, beaucoup plus rassemblés, beaucoup mieux armés que les Arabes, je ne doute pas que le cas échéant, vous remporteriez des succès militaires. Mais ensuite, vous vous trouveriez engagés sur le terrain et au point de vue international dans des difficultés grandissantes, d’autant plus que la guerre en Orient ne peut pas manquer d’augmenter dans le monde une tension déplorable et d’avoir des conséquences très malencontreuses pour beaucoup de pays. C’est à vous, devenu des conquérants, qu’on en attribuerait peu à peu les inconvénients. On sait que la voix de la France n’a pas été entendue, Israël ayant attaqué, s’est emparé en six jours de combat des objectifs qu’il voulait atteindre.

Après avoir réitéré sa condamnation de cette attaque, de Gaulle rappelle :

 

Un règlement doit avoir pour base l’évacuation des territoires qui ont été pris par la force, la fin de toute belligérance, et la reconnaissance de chacun des États en cause par tous les autres. Après quoi, par des décisions des Nations unies avec la présence et la garantie de leur force, il serait probablement possible d’arrêter le tracé précis des frontières, les conditions de la vie et de la sécurité des deux côtés, le sort des réfugiés et des minorités et les modalités de la libre navigation pour tous dans le golfe d’Aqaba et dans le canal de Suez.

Rien de bien nouveau par rapport à ce que le gouvernement français a avancé jusque-là. Et la presse du lendemain ne mentionne le Proche-Orient que comme un point parmi d’autres, réservant ses principaux titres à d’autres sujets. France-Soir affiche sur cinq colonnes : « Le général de Gaulle : l’or devrait remplacer le dollar menacé dans les échanges internationaux » ; Le Figaro : « Le général de Gaulle confirme son opposition à l’entrée de l’Angleterre dans le Marché commun » ; L’Aurore  : « De Gaulle : Non à l’Angleterre ! » tandis que Combat, violemment anti-gaulliste, insiste : « De Gaulle cherche les crises ». Avec, en sous-titre, « Il a forcé hier tous les traits de sa politique étrangère allant jusqu’à la provocation. »

 

OUTRANCE ET DÉMESURE

 

 

Extrait de la conférence de presse du 22 novembre 1967 (questions sur le Proche-Orient, 14:46) — YouTube

https://youtu.be/q4aPPAkh-zw

 

Archives de l’INA

Pourtant, vingt-quatre heures plus tard explose une polémique, alimentée d’abord par les réactions suscitées à Tel-Aviv par une partie passée inaperçue de son discours. De Gaulle évoquait la création d’Israël et la crainte de certains que

 

les juifs, jusqu’alors dispersés, et qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, une fois qu’ils seraient rassemblés dans les sites de son ancienne grandeur, n’en viennent à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles : “l’an prochain à Jérusalem”.

Hubert Beuve-Méry, directeur du Monde (daté du 29 novembre, publié le mardi 28 après-midi) évoque des « relents d’antisémitisme » ; Jean Daniel dénonce dans Le Nouvel Observateur « le fantôme de Maurras » qui hanterait de Gaulle ; Jean-Jacques Servan-Schreiber s’interroge dans son éditorial de L’Express : « Jusqu’où poussera-t-il l’outrance et la démesure ? » avant de demander, purement et simplement, sa « déposition »1.

 

Dans ses Mémoires, écrites deux ans plus tard, de Gaulle regrettera de s’être emporté : « J’aurais dû, même en cet instant, garder la tête froide… Je suis émotif, passionné de nature ! » La formulation est pour le moins maladroite, notamment par sa présentation des juifs comme un ensemble homogène, présentation qui, paradoxalement, rejoint celle du sionisme. Mais l’accusation d’antisémitisme ? C’est David Ben Gourion, le fondateur de l’État d’Israël, qui la réfute dans une lettre au général du 6 décembre 1967 :

 

Je me suis abstenu d’adhérer à la critique injuste formulée par de nombreuses personnes en France, en Israël et dans d’autres pays qui, je pense, n’ont pas examiné vos propos avec tout le sérieux requis. (…) Ayant été premier ministre à l’époque de la IVe République, je sais que les relations amicales avec la France, depuis la renaissance de l’État d’Israël, se sont poursuivies même sous la Ve République, et je n’avais aucun besoin de m’attendre à une amitié plus fidèle et plus sincère que la vôtre.

De Gaulle n’est pas non plus un antisioniste. Il réitère, lors de sa conférence de presse, son admiration pour la création d’Israël :

 

C’est pourquoi indépendamment des vastes concours en argent, en influence, en propagande que les Israéliens recevaient des milieux juifs, d’Amérique et d’Europe, beaucoup de pays, dont la France, voyaient avec satisfaction l’établissement de leur État sur le territoire que leur avaient reconnu les puissances, tout en désirant qu’ils parviennent en usant d’un peu de modestie à trouver avec ses voisins un modus vivendi pacifique.

Une admiration ancienne dont témoigne l’ambassadeur d’Israël à Paris, Jacob Tsur, qui lui rend visite le 28 avril 1955 : « De Gaulle m’a dit qu’il considérait la création de l’État juif comme une nécessité historique. Le peuple juif a le droit de s’attendre à la réparation de l’injustice dont il a été victime depuis des siècles. » Avant d’exprimer son respect « pour les talents des juifs, leur pensée claire et logique, leur énergie »2.

 

DES PIÈCES DE RECHANGE POUR LES MIRAGE

 

En réalité, cette polémique sur l’antisémitisme supposé de l’homme du 18 juin 1940 sert à relancer l’offensive contre les positions adoptées en juin 1967. Le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’allaient pas de soi. La France avait été, durant les années 1950, la plus fidèle alliée d’Israël, équipant son armée en matériel sophistiqué, notamment en avions Mirage, l’aidant à acquérir la technologie militaire nucléaire. Elle s’était associée à la pitoyable expédition de Suez de 1956 que de Gaulle, à l’époque, avait approuvée. Certes, depuis la fin de la guerre d’Algérie en 1962, la France s’était désengagée, comme l’affirme le général dans sa conférence de presse, de « certains liens spéciaux et très étroits » que la IVe République avait établis avec Israël. Après l’indépendance algérienne de 1962,

 

Nous avions repris avec les peuples arabes d’Orient, la même politique d’amitié et de coopération qui avait été pendant des siècles celle de la France dans cette partie du monde et dont la raison et le sentiment font qu’elle doit être aujourd’hui une des bases fondamentales de notre action extérieure.

Mais il précisait : « Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que pour nous l’État d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. » D’ailleurs, malgré l’embargo imposé sur les ventes d’armes dans la région en juin 1967, la France continuera à fournir à Tel-Aviv les pièces de rechange pour ses Mirage3.

 

Pourtant, la position adoptée par le général prend à rebours les responsables politiques, les médias et l’opinion. Même certains de ses amis gaullistes ne le soutiennent pas. Dès le 16 mai 1967 s’était créé le Comité de solidarité français avec Israël sous la présidence du général Pierre Kœnig avec des députés de tous les bords (à l’exception des communistes), reflétant un large consensus, de Claude-Gérard Marcus (gaulliste) à Michel Poniatowski (républicain indépendant, mouvement de Valéry Giscard d’Estaing) en passant par Maurice Faure (radical) et avec le soutien de Gaston Defferre (Section française de l’Internationale ouvrière — SFIO, socialiste).

 

La presse se déchaîne, ne cachant pas sa sympathie pour Israël, petit David entouré de redoutables Goliath. Elle met en garde contre un nouveau Munich, contre un nouveau génocide. On peut lire dans Paris-Jour, le 2 juin : « Demain, à nouveau, ce seront les cris des kapos, les aboiements rauques des chiens, les cris de bête des enfants que l’on torture, la rafale qui mettra fin au cauchemar. » « Israël est-il menacé de mort ? s’interroge Jean Daniel dans Le Nouvel Observateur. Oui, indubitablement. Peut-on l’accepter ? Non à aucun prix. »

 

DES ARABES « GAVÉS DE HASCHICH »

 

À la peur d’un nouveau génocide s’ajoute un racisme anti-arabe à peine voilé chez certains, cinq ans après l’indépendance algérienne. Serge Groussard, grande plume de L’Aurore écrit le 24 mai : « Deux mille (sic !) ans d’incurie musulmane ont transformé ce paradis d’or et de miel (la Palestine) en steppes érodées ». C’est toujours L’Aurore qui parle des Arabes, « gorgés de haine par la plus fanatique des campagnes psychologiques depuis Goebbels, gavés de haschich ou enténébrés d’opium », qui convoitent « les belles richesses nouvelles du peuple hébreu ». Et Le Figaro affirme que les radios arabes promettent les vergers de Galilée, les orangers de Jaffa et les filles de Tel-Aviv aux masses arabes4.

 

Dans ce contexte, l’émotion dans l’opinion est réelle et les mobilisations en faveur d’Israël massives. Le 31 mai 1967, 30 000 manifestants se rassemblent devant l’ambassade d’Israël à Paris et plusieurs milliers en province : 6 000 personnes à Marseille, 5 000 à Toulouse ou à Nice, 2 500 à Strasbourg ou Lyon, 2 000 à Nancy, Metz ou Montpellier. La communauté juive, renforcée par l’arrivée de nombreux pieds-noirs juifs d’Algérie, est pleinement mobilisée. Nombre d’artistes et d’intellectuels expriment leur solidarité. Ainsi Serge Gainsbourg, chanteur pourtant bien éloigné de tout engagement, écrira « Le sable d’Israël », chanson dans laquelle il affirme qu’il est prêt à mourir pour ce pays où il n’a jamais mis les pieds.

 

Les voix dissidentes sont rares. Même un homme comme Jean-Paul Sartre, engagé dans le combat anticolonialiste de manière déterminée en Algérie et ailleurs — il a préfacé Les Damnés de la terre, de Franz Fanon paru aux éditions Maspero5 — signe un appel dans lequel est évoqué « la volonté de paix d’Israël ». Dans une préface au numéro spécial des Temps modernes intitulé « Le conflit israélo-arabe » et qui sort des presses début juin, il écrit :

 

Nous sommes allergiques à tout ce qui pourrait, de près ou de loin, ressembler à de l’antisémitisme. Nos amis arabes répondent qu’ils ne sont pas antisémites mais anti-israéliens. Mais, pour nous, peuvent-ils empêcher que ces Israéliens soient aussi des juifs ?

Il gomme ainsi toute la dimension coloniale de l’installation des colons juifs en Palestine, abordée pourtant par Maxime Rodinson dans ce même numéro des Temps modernes sous le titre : « Israël, fait colonial ? »

 

OCCUPATION, RÉSISTANCE, TERRORISME...

 

Si l’hebdomadaire Témoignage chrétien refuse d’emboucher les trompettes de la guerre, la seule force importante à critiquer la politique israélienne reste le Parti communiste, dénoncé par beaucoup comme « un agent de Moscou ». Sous la plume de son rédacteur en chef René Andrieu on peut lire, le 30 mai 1967 dans L’Humanité : « Le gouvernement d’Israël, derrière lequel se profile l’ombre de l’impérialisme américain, porte la responsabilité du différend qui met les peuples du Moyen-Orient au bord de la guerre. » Il est aussi l’un des premiers à prendre en compte la réalité palestinienne, absente de la plupart des analyses : « Nous ne pouvons approuver la manière dont les dirigeants israéliens ont chassé de leur terre et spolié de leurs biens (en 1948-1949) plus d’un million d’Arabes de Palestine. » Et il ajoute : « C’est dans le refus israélien du retour des réfugiés dans leurs foyers que réside la cause essentielle (du) conflit »6.

 

Dans un climat hystérique, on ne peut s’étonner que, le matin de l’attaque israélienne du 5 juin, France-Soir, l’un des principaux quotidiens français, titre sur cinq colonnes : « Les Égyptiens attaquent Israël », tandis que Le Populaire, organe de la SFIO, annonce : « Attaqué de toutes parts, Israël résiste victorieusement. » On ne parlait pas encore de fake news…

 

Contre vents et marées, de Gaulle tiendra bon sur sa position et demandera le retour aux frontières du 4 juin 1967. Très vite, la France prendra également la mesure de l’importance du facteur palestinien dans la crise qui vient d’éclater. Isolé sur la scène politique intérieure, de Gaulle se démarque aussi de la position des alliés occidentaux, notamment des États-Unis. Pourtant, ces positions seront au fil des ans reprises par ses successeurs — y compris par ceux qui, tels Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981) ou François Mitterrand (1981-1995) les avaient fortement critiquées. Positions qui, finalement, seront adoptées par « la communauté internationale » dans les années 1980 : refus de la conquête de territoires par la force ; droit à l’autodétermination des Palestiniens ; nécessité de dialoguer avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

 

Une phrase de sa conférence de presse du 27 novembre 1967 illustre la vision prémonitoire gaullienne :

 

Maintenant il (Israël) organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsion et s’y manifeste contre lui la résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme…

ALAIN GRESH

1Cités par Laurence Coulon, L’opinion française, Israël et le conflit israélo-arabe, 1947-1987, Honoré Champion, 2009. Ce livre se situe dans une perspective de soutien à la politique israélienne.

2Cité par Samy Cohen, De Gaulle, les gaullistes et Israël, Alain Moreau, 1974.

3Les ventes seront suspendues en janvier 1969, à la suite du raid israélien contre l’aéroport de Beyrouth et la destruction de la flotte civile libanaise, permettant à Israël de maintenir sa supériorité dans les airs.

4Ces citations sont tirées de Samir Kassir, Farouk Mardam-Bey, Itinéraires de Paris à Jérusalem : la France et le conflit israélo-arabe, tome 2, 1958-1985, « Les livres de la Revue d’études palestiniennes », 1993.

5À la suite des prises de position de Sartre sur la guerre de 1967, la veuve de Fanon exigera que cette préface soit retirée des nouvelles éditions du livre.

6Le PC restera toutefois très réticent, après la guerre de 1967, à la lutte armée des Palestiniens et aux organisations de fedayin.

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Crise de l’université tunisienne: exode des enseignants, austérité et maladresse politique

Publié le par Mahi Ahmed

Crise de l’université tunisienne: exode des enseignants, austérité et maladresse politique

 06 Sep 2017  

La Tunisie est encore une fois absente du classement de Shanghai de 2017. Il s’agit d’un répertoire des 500 meilleures universités dans le monde qui parait chaque année mi-août. En cette période de rentrée, cet indicateur nous invite à penser les symptômes et les causes de la crise de l’université tunisienne.

 Mhamed Mestiri       Mhamed Mestiri

 

 

 

Depuis l’année 2003 et l’apparition du Shanghai Ranking, aucune université tunisienne n’a réussi à se classer parmi les 500 meilleures universités au monde, contrairement à leurs homologues sud-africaines ou égyptiennes. Ce classement prend en compte des critères qui s’articulent principalement autour de la recherche scientifique (nombre de publications, nombre de citations dans les publications, nombre de prix scientifiques…), et c’est là que le bât blesse. La Tunisie accuse un retard flagrant dans ce domaine, car aucun des gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays n’en a fait une priorité.

Exode des universitaires et austérité

Aujourd’hui, les universités tunisiennes sont en manque d’effectifs. Le nombre d’enseignants-chercheurs qui quittent le pays prend des proportions inquiétantes. Selon le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Slim Khalbous, près de 1800 universitaires ont quitté la Tunisie au cours des trois dernières années pour s’installer dans les pays du golfe. Structures de recherche vétustes et sous-équipées, manque de financement des programmes de recherche, salaires peu compétitifs dans un marché de travail mondialisé, absence de valorisation des travaux de recherche… Les autorités tunisiennes ont de plus en plus de mal à retenir les compétences face à la dégradation des conditions de travail. Leur exode affecte indéniablement le nombre de publications scientifiques.

Si en Tunisie les dépenses en recherche et développement peinent à atteindre 0,64% du PIB, la moyenne des pays de l’OCDE se situe à 2,38%. A titre de comparaison, le budget alloué à l’ensemble des structures de recherche scientifiques du pays (314 laboratoires, 324 unités de recherche, 40 centres, et 37 écoles doctorales) n’a pas dépassé les 90 millions de dinars en 2017, un montant comparable aux investissements effectués pour un seul grand centre de recherche en occident ou dans les pays du Golfe.

La détérioration de la qualité de l’enseignement

Pour acheter la paix sociale, le régime Ben Ali avait transformé les universités tunisiennes en fabrique à diplômés, au détriment des besoins du tissu économique du pays. Conséquence : le nombre de chômeurs-diplômés de l’enseignement supérieur a presque quadruplé en l’espace de de 12 ans, passant de 71.200 à 259.600 entre 2006 et 2017. Quant à la qualité de l’enseignement, hormis les programmes qui peinent à se développer en conformité aux récentes avancées technologiques et scientifiques, il y a une détérioration évidente des capacités de communication et de rédaction des candidats à l’emploi.  Une récente enquête sur la situation des entreprises allemandes en Tunisie révèle que le manque de personnel qualifié constitue l’un des cinq principaux handicaps de la Tunisie. Symptôme de cette politique du diplôme au rabais, le grade d’ingénieur n’est plus réservé à une élite qui s’acharne au travail pour obtenir les meilleurs scores dans les écoles d’ingénieurs, il est désormais simplement tributaire d’un cursus dans une école privée. Peu importe si ces écoles échappent au contrôle du ministère de l’Enseignement.

Le dernier ministre qui a tenté de sanctionner celles qui n’ont pas respecté le cahier des charges établi par le ministère, s’est retrouvé au cœur d’une cabale médiatique avant de subir une motion de censure de la part d’une trentaine de députés Nidaa Tounes, sous la pression de l’UTICA. Le corporatisme et la collusion entre le monde des affaires et la politique ont finalement obtenu gain de cause au détriment de l’excellence académique. Jusqu’à ce jour, les infractions subsistent au sein des établissements privés, le directeur général de l’enseignement supérieur, Mahmoud Zouari, l’a récemment rappelé : « parmi les problèmes relevés dans le secteur figurent notamment la difficulté d’évaluer la qualité de la formation et sa conformité avec les programmes approuvés en plus de la nécessité de réexaminer l’encadrement des étudiants en raison du manque de cadre enseignant ».

Cette absence dans le classement de Shanghai n’est que le reflet des politiques qui ont été menées en termes d’enseignement universitaire et de recherche scientifique. Si, depuis son indépendance, la Tunisie a été forcée de miser sur son capital humain, les efforts nationaux ont davantage été axés sur l’enseignement de base et l’enseignement secondaire. Pour les étudiants tunisiens comme pour leurs parents, partir étudier à l’étranger a toujours constitué l’option de choix, que ce soit pour ceux qui peuvent se le permettre ou pour ceux qui tentent de décrocher une bourse.

Publié dans TUNISIE Spécial

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